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Ce doit être la saison des escapades amoureuses - ou alors, c'est encore un coup de l'effet zahir: parce que je ne pense qu'à partir en weekend avec mon correspondant, se multiplient
autour de moi les récits de tels moments.
New Hope est déjà loin, New Hope s'estompe, et pourtant ... Je me raccroche à ces moments heureux, tellement inattendus, hors du temps, que nous ne cessions de nous répéter: cela doit faire une semaine, au moins, que nous sommes ensemble. Non, en fait, juste deux jours - et deux nuits - pour nous deux. Cette évidence -
je suis bien avec toi - qui s'est imposée malgré les appréhensions. Tu vois, nous ne nous étions jamais vraiment approchés, avant son arrivée à la petite gare de Small Town. Nous avons passé une petite semaine, cet été, à se voir, se revoir, se frôler, se chercher sans même s'en rendre compte, et puis, le dernier jour, alors qu'il partait dans quelques heures, je me suis réveillée avec cette certitude: il faut que je lui parle. Pas très sûre de quoi, ou comment, mais je ne pouvais le laisser partir sans lui parler. Je l'ai trouvé sans difficulté, prêt à m'écouter et, lui pourtant si discret toute la semaine, à me parler ouvertement de lui-même.
Regarde-nous: nous sommes assis, chacun sur un canapé, et un peu plus loin dans la pièce, mademoiselle E., la fille de ma cousine, papillonne en tendant l'oreille. Rien de très secret dans notre conversation, et pourtant j'aimerais que nous soyons seuls. Regarde-nous: nos yeux se cherchent, nous ne comprenons pas ce qui nous arrive, et pourtant il va partir. Je l'accompagne, avec ma cousine, son mari et ses filles, jusqu'au parking. Il me dit quelques mots d'encouragement (
Entoure-toi bien), derrière lesquels je voudrais entendre plus. Nous nous faisons la bise, effleurement des joues de convention, comme les autres autour de nous. Juste avant de monter dans sa voiture, il suggère une soirée poker le samedi 10 septembre, il sera de retour à Paris et sans enfant à ce moment-là. Ma cousine lui dit on verra, tu sais la rentrée, on est toujours un peu speed... Je me sens exclue, presque jalouse, je sais que je serai déjà si loin, le 10 septembre.
Si j'avais su, alors, que le 10 septembre il serait avec moi, rien qu'avec moi, que pour moi il aurait traversé l'Atlantique, franchi la distance...
Mais avant d'en arriver là, il y a eu des semaines de correspondance. A commencer par un message de ma part (je n'en reviens pas toujours pas d'avoir eu l'audace de demander à ma cousine son adresse e-mail...), le remerciant simplement de notre conversation, le jour de son départ. Il m'a répondu tout de suite. J'ai fait de même. Et nous ne nous sommes plus arrêtés. Je ne sais comment, si vite, nous en sommes venus à reconnaître une attirance réciproque. Je ne sais comment nous avons pu, pendant un mois, nous écrire chaque jour, sentant grandir entre nous ce qui n'avait pas encore de nom. Nos projets de voyage, projets en l'air sur lesquels nous aimions rêver, ces dates que nous échangions, sans parvenir à trouver le moyen de faire coïncider nos calendriers. Et puis, une sorte de malentendu, je me froisse si facilement, et cette période intense m'a mis les nerfs à fleur de peau - je propose une pause, ne nous écrivons pas pendant quelque temps, c'est mieux. Il me répond, Tu plaisantes? Je garde le silence. Il décide alors qu'il est temps que nous nous revoyions et qu'il va venir. Le weekend suivant. Je me souviens que j'ai manqué de m'évanouir en lisant son message. Mais il ne plaisantait pas. Et deux jours avant le weekend, il m'a confirmé qu'il avait acheté ses billets. A moi de choisir où nous allions nous retrouver.
Vendredi 9 septembre, il devait pleuvoir toute la journée, et cet extraordinaire soleil ne semble pourtant pas vouloir se voiler. Je tremble depuis le matin, c'est incontrôlable, mes mains ne m'appartiennent plus. Mon sac est prêt, bouclé. J'y ai passé la soirée. Je regarde sans cesse mon portable, mais j'ai cours - je ne sais comment j'ai réussi à le laisser dans mon bureau le temps d'aller enseigner. A la fin de l'heure, je quitte ma salle de classe presque en courant. Son message me dit qu'il est monté dans le train. Peut-on vraiment éprouver en même temps un tel soulagement et une terreur sans fin?
L'assemblée pour commémorer le 11 septembre me bloque plus longtemps que prévu. L'émotion est forte, ceux qui prennent la parole ont des larmes plein la voix et je suis prête à défaillir. Pour le coup, quand on nous lâche enfin, je me mets à courir, je ne m'arrête plus jusqu'à ma voiture. Il fait si beau, si beau, j'écoute la musique à fond sur la route de mon bonheur, j'ai peur, j'ai envie, que vais-je trouver à la gare? Cet homme, je ne sais même plus à quoi il ressemble. Il n'est pas très beau, je sais, alors d'où vient cette attirance? Il n'est plus temps de se poser des questions. Je me crois en retard, mais le train n'arrive que deux minutes après que j'ai garé ma voiture. Je ne tiens à la main que mon portable. J'attends sur le quai, la peur nouée au ventre, l'inquiétude - et si je ne le reconnaissais pas? J'en suis capable, je suis handicapée de la recognition des visages. Le train se vide, il n'est pas là. Cette fois, c'est sûr, mes jambes vont se dérober. Je redescends lentement vers la rue. Je me fais alpaguer par une espèce de grand, large, épais énergumène qui entreprend de me brancher (c'est bien le moment!): Y
ou go to Rutgers? I have seen you before. Where have I seen you before? Is your name Marietta? Je m'échappe, I am sorry, I don't have time. Je l'ai vu, un peu plus loin, sa silhouette sombre me tournant un peu le dos, les yeux fixés sur son téléphone. Est-ce lui, vraiment lui? Je renonce à l'interpeller, j'ai peur que ma voix ne s'étrangle dans ma gorge. Et si ce n'était pas lui?
Je m'approche, doucement. Et je m'arrête juste à côté de lui, sans bouger, sans faire de bruit. C'est bien lui. Il sent une présence, il se retourne, l'air interrogateur, et puis me reconnaît. Je voudrais ne jamais oublier ce sourire, l'expression de son visage, cet immense soulagement et ce bonheur qui tout d'un coup l'envahissent. Il a un geste vers moi, comme s'il voulait entourer mes épaules, et sans que j'ai besoin d'y réfléchir, mes bras sont autour de son cou, il me serre contre lui et nous ne nous lâchons plus. Je ne sais combien de temps nous sommes restés enlacés. Il faisait si beau, deux heures de l'après-midi, gare de Small Town, au milieu des voyageurs qui arrivaient de New York. Son odeur que je n'oublierai plus. Quand notre étreinte s'est desserrée, nous avons pu enfin nous voir - pas très longtemps, parce que je me suis mise sur la pointe des pieds pour l'embrasser, enfin, à pleine bouche. Depuis le temps que nous nous l'écrivions, ce baiser ... Il était à la hauteur de nos espérances, je crois.
Il a fallu partir - les premiers mots que je lui ai dits: "Il faut y aller, j'ai cours dans un quart d'heure", pas très glamour, mais ma journée n'était pas terminée, il fallait bien expédier les affaires courantes. Je l'ai laissé à Small Town, lui indiquant la bibliothèque, le café, le glacier. Il m'a embrassée encore une fois et j'ai filé vers l'école. Je suis arrivée juste à temps pour mon cours, essoufflée, et incapable de rassembler le début du commencement d'une pensée cohérente. Ne me demande pas ce qui s'est passé pendant l'heure de cours, je n'en ai pas la moindre idée. J'étais complètement en pilote automatique, je crois que mes élèves ne se sont doutés de rien, et pourtant ils n'avaient devant eux qu'un fantôme de prof.
Il a encore fallu récupérer mes enfants, les ramener à la maison, donner quelques instructions à la babysitter, un peu étonnée de ma fébrilité (
Mais où tu vas? - Ah, je ne sais pas encore ... - Mais si tu ne sais pas, comment sais-tu ce que tu dois emporter? - Bah, je me débrouille...) Elle a bien rigolé. Elle a 19 ans, moi 40, et c'est moi l'adolescente.
J'ai repris le chemin de Small Town. J'ai retrouvé mon correspondant en ville. Le temps de faire trois pas pour aller jusqu'à la banque, nous avons croisé deux de mes élèves. Il était temps de partir. Notre weekend commençait. Celui qui allait durer une semaine au moins: deux jours - et deux nuits.