(Cette photo n'est pas la mienne, je n'ai plus de photos de Memphis, je ne sais plus ce que j'en ai fait. Je ne sais plus ce que j'ai fait de ces deux ans de ma vie.)
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Je me la suis trimbalée presque toute la semaine, cherchant à qui parler, à qui raconter. Il s'avère que ... personne. J'ai beaucoup d'amis, mais depuis la désertion d'Else et le déménagement vers l'autre bout du pays d'Isa, je me retrouve un peu démunie en termes de confidents. L'Architecte aurait pu faire l'affaire, mais avec lui, tout est question de tempo. Quand ce n'est pas le moment, ce n'est pas le moment, inutile de l'approcher.
Ça tombe sur vous, donc. Si vous êtes déprimés, passez votre chemin, ce billet n'a pour but que de me délester d'un poids funeste.
J'ai pensé récemment à cette femme. Quand exactement et pourquoi, à quelle occasion, je ne m'en souviens plus. Mais elle m'est revenue en mémoire, juste avant qu'elle ne meure, comme ça, sans raison. C'était une collègue, à Memphis. Je ne suis jamais devenue son amie, nous ne nous aimions pas, malgré de visibles efforts de part et d'autre (au début). Nous nous sommes quittées sans nous dire au revoir: je fuyais le Tennessee, pour toujours, elle redevenait l'unique Française, l'épitome de la françaisité du coin, l'élégante, la sans-rivale. Mais ... sa fille a été ma baby-sitter pendant deux ans. Ça crée des liens. Quand elle a eu un accident de voiture, nous l'avons trimballée où elle devait aller, en ronchonnant un peu, certes, mais nous l'avons fait parce que nous étions (sommes?) le genre de personnes qui ne disent jamais non. Je me souviens d'un jour où je l'ai raccompagnée chez elle, et elle m'a demandé de l'arrêter chez le marchand de vins. J'étais un peu surprise (elle avait été blessée dans l'accident et était encore sous médicaments), puis je me suis dit qu'elle voulait me remercier de faire le chauffeur, pour elle et sa fille, depuis 15 jours. Et finalement, non, pas du tout. Elle s'est acheté deux magnums de vin (rouge et blanc) de qualité médiocre, et les a débarqués avec elle quand je l'ai déposée. Ah. Finalement, quand elle a repris la conduite, elle m'a donné en remerciement deux sacs poubelle remplis de vêtements trop petits pour son fils. Ils étaient en mauvais état, je n'ai gardé que deux t-shirts, parce qu'ils disaient quelque chose sur l'an 2000 (l'année de naissance de Paolo).
Je me souviens aussi qu'elle nous avait invités chez elle pendant les vacances de Noël, la première année, avec un petit groupe de francophones. Mon père et sa compagne étaient de visite, ils étaient donc venus avec nous. J'avais envie de leur montrer l'intérieur précieux, froufroutant jusque dans ses moindres détails, tellement typique de cette région, qu'elle avait adopté jusqu'à la maniaquerie. Rien ne dépassait chez elle. Sa fille, incroyablement belle et tellement renfermée, focalisée à l'extrême sur ses études, sérieuse jusqu'à la tristesse, avait passé la soirée enfermée dans sa chambre avec mon demi-frère, de trois ans son aîné, à mon grand étonnement. Son fils, taciturne, habituellement désagréable, n'avait fait qu'une brève apparition avant de retourner à ses jeux vidéo. La compagne de mon père avait fini par nous faire lever le camp en disant: "Tu peux dire à ... Comment elle s'appelle déjà? qu'on s'en va." Typique.
Il y a un an, sa fille nous a recontactés. Elle est étudiante en médecine, dans une tout autre ville, et avait besoin à l'époque d'une recommandation pour un travail de baby-sitter. Je n'ai pas hésité une seconde, et j'ai appelé le numéro qu'elle avait laissé sur mon répondeur. Autant je n'ai jamais accroché avec la mère, autant j'aimais beaucoup la fille, dont l'intelligence et la beauté me touchaient d'autant plus qu'elle semblait tout faire pour les dissimuler. Je suis contente pour elle qu'elle poursuive les études dont elle rêvait. Elle a eu son job de baby-sitter pour une riche famille, et je n'ai plus eu de nouvelles. Sa mère n'a par ailleurs jamais donné signe de vie - mais ç'aurait été surprenant, étant données nos relations au moment de notre départ de Memphis.
Dimanche, cette femme a été tuée par son fils, qui a ensuite mis le feu à sa maison pour dissimuler son crime.
Je ne m'en remets pas. Depuis mardi, depuis que je l'ai appris, je ne m'en remets pas. J'essaie de comprendre pourquoi - pas pourquoi il l'a tuée, je ne le saurai jamais (et je ne suis pas sûre de vouloir le savoir), non, pourquoi je ne m'en remets pas. Nous n'étions pas amies, jamais, mais il y avait quand même beaucoup de parallèles entre nos deux histoires. Et quand on entend parler de tragédie, on pense ... oui, à soi. Elle avait dix ans de plus que moi, son fils a dix ans de plus que le mien. Elle était mariée à un Américain (puis divorcée), pareil ici. Prof de français.
Mon esprit s'emballe. Qu'est-ce qui pousse un fils à tuer sa mère? A côté de quoi est-elle passée? Elle a toujours (durant les deux ans où je l'ai cotoyée) tout fait pour son fils. Il avait priorité sur tout (et sur sa fille, bien évidemment). Elle qui détestait conduire avait fait des kilomètres d'autoroute pour l'emmener à une "convention" de jeux vidéo, tout un weekend (il avait 13 ou 14 ans). Je me souviens de lui avoir dit, mais c'est folie, faire 300 ou 400 bornes de route, passer tout son weekend dans un hôtel avec des dingues qui ne sont obsédés que par un jeu en ligne, mais enfin? Elle avait pincé les lèvres et déclaré que c'était très important pour son fils.
Je n'arrive pas à me détacher de cette histoire. Elle est arrivée en même temps qu'un certain nombre de mauvaises ou d'inquiétantes nouvelles, qui ont plombé ma semaine. Je voudrais juste éprouver de la tristesse pour sa fille qui a tout perdu, tout, dans cette horrible, horrible histoire. Mais l'épouvante qui me hante déborde ma compassion. Mettre à distance la tragédie. J'y travaille (mais ne rencontre guère de succès). Ecrire ici va peut-être me décharger d'une partie de l'angoisse qui m'habite depuis mardi.
Une amie, qui n'était pas originaire du coin, m'avait dit à l'époque: "Il y a beaucoup trop de mauvaises ondes, à Memphis. Cette ville est bâtie sur beaucoup trop de sang et de larmes."

