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J'ai toujours détesté la Saint Valentin, et pourtant aujourd'hui, paradoxalement, elle ne m'a pas pesé. J'ai porté la petite broche "
I am loved" (en version française, cela va de soi) que distribuait le prof de physique. Et je n'avais même pas l'impression de mentir, parce que oui, si ma vie sentimentale est un champ de ruines, je suis aimée, pourtant, toujours et beaucoup.
Dimanche soir, sur le parking d'un supermarché où je m'étais arrêtée pour acheter (à la dernière minute, comme souvent) des bonbons (pour que Paolo puisse distribuer à toute sa classe ses
valentines, il faut se conformer aux moeurs des
autochtones), j'ai rencontré le père d'une de mes anciennes élèves, une de mes "
filles", la plus chère, la plus douée. Elle a dû lui dire ce qui se passait chez moi, il y a fait allusion et j'ai eu l'impression que mon cœur tombait à mes pieds en mille petits morceaux. Combien de fois un cœur peut-il ainsi exploser? Je me demande si j'en perds des petits bouts, à chaque fois, si je les perds à jamais.
Mais quand même. Quand même. Je suis aimée. Je me retourne sur mon weekend et je me rends compte. Stop. Drop everything and think: do you know how lucky you are? J'ai posé mon stylo, mes copies, l'ordinateur pourtant greffé à mes doigts (ça fait peur, parfois, cette dépendance...), mes soucis, et j'ai compté.
Un. Vendredi matin, cette conversation que je redoutais, repoussais, avec Isa, qui s'en va, c'est maintenant sûr, qui quitte l'école à la fin de l'année. Mon cœur se serre tellement que je préfère ne pas y penser. Sa main sur mon bras: "Mais nous restons dans le coin, au moins encore un an, nous nous verrons."
Deux. Un thé vendredi après-midi, avec brownie, chez A. , avant la leçon d'espagnol du grand. Notre temps à nous pendant que les garçons, disparus à l'étage, entretiennent leurs liens à eux. Tout ce que nous nous disons, et la pudeur qui nous retient de dire le reste, que nous comprenons, quand même, un peu.
Trois. Samedi matin, Karine et ses deux filles sur le pas de ma porte. C'est l'heure de leur leçon de français - j'en profite pour obliger mes garçons à en faire un peu, eux aussi. Ils s'en débarrassent à toute vitesse, sans application ni difficulté. Les filles, plus jeunes, ont plus de mal avec le vocabulaire. Je n'ose imaginer ce que la dictée aurait donné si Paolo l'avait faite en même temps que la petite ... Mais je range vite les cahiers, parce que c'est l'heure de la récompense et j'ai quatre patineurs dans la voiture. Ce sont les premiers pas de la cadette sur la glace. Sa mère m'avait prévenue: "une chouineuse". Pas du tout. Déterminée, courageuse, et douée, par dessus le marché. Tandis que son aînée m'interpelle: "Regarde, je saute, regarde, je patine sur un pied!" et que mes garçons whiiizzzzent à nos oreilles, elle avance, petit pas à petit pas, glissade après glissade. Quand le zamboni nous chasse, je déchausse, donne des snacks, récupère les bottes, essuie les patins... Mère de quatre enfants, c'est rigolo une demi-journée mais à temps plein je ne m'y vois pas vraiment. Je ne comptais que déposer les patineuses, mais apparemment il y a un plat de pâtes qui nous attend, alors nous restons, et un puis un thé avec un carré de chocolat, et encore un peu de temps pour parler, jusque dans le milieu de l'après-midi.
Quatre. Samedi soir, je débarque chez Else, en retard (mais elle a l'habitude). Je lui avais téléphoné ce matin, pour lui demander le gite et le couvert. En échange, j'apportais ma poule au pot (à croire que je ne sais cuisiner autre chose...) Me voilà donc, pelant carottes et clouant (de girofles) un bel oignon, verre de vin à la main, papotant le temps que chuinte la cocotte minute (bêtasse que je suis, je me suis trimballé la cocotte-minute sans son bitoniau...), retrouvant la facile familiarité qui nous a échappé ces derniers mois.
Cinq. Dimanche matin, je me réveille dans ce lit contre la fenêtre qui commence à devenir mon lit des weekends et je me rends compte que j'ai passé la fin de la nuit dans
mon village, en été, avec l'ami de mes vingt ans. La neige par la fenêtre est boueuse - février dans le New Jersey. Matinée passée à travailler. Else vaque à ses occupations, je reste clouée à ma chaise et enchaînée à mes copies. Elle s'en va,
le chat à l'eau me tient compagnie. Le soleil apparaît un instant. Milieu de l'après-midi, Else revient, je m'en vais. Notre manière d'être ensemble m'a manqué, ces derniers temps. Mais je ne peux forcer ses barrages - elle a du mal à faire face à mes décisions et mes virages. Je ne comprends pas bien son entêtement. Nous nous retrouvons quand même, quand il s'agit de s'asseoir devant un bon repas, un bon verre, une pile de copies à corriger. Nous n'avons même pas besoin de nous l'expliquer, parce que nous nous comprenons si facilement - ou alors pas du tout, mais c'est encore clair pour nous deux.