Monday, May 28, 2007

Lundi 28 mai: Passage à vide

Fin mai, le temps s'accélère. Je ne suis plus.

Les fleurs ont dissipé leurs robes de bal éphémères, elles se sont dissoutes dans le vert, le vert puissant qui prend toute la place, toute l'odeur, que reste-t-il donc pour les fleurs? Le lilas n'a presque pas duré, quelques matins à peine.

J'ai l'impression d'être passée à côté du printemps, cette année.


J'assiste au vertige silencieux que crée le contraste de plus en plus grand entre l'accumulation des choses-urgentes-à-faire, le tourbillon des obligations qui m'oblige à garder l'oeil sur le calendrier (chaque jour un peu plus ...), et le vide intérieur qui se creuse en moi. Je fonctionne, mais de justesse. Je sais que cette période d'intense activité sera suivie d'une décompression sévère - à éviter à tout prix. Je commence déjà à m'imposer des repères, des tâches à accomplir. Il faut que j'écrive une liste.
Surplomber, c'est un art. Trop souvent, je suis trop en-plein-dedans. Il faut vraiment que je travaille la technique de l'élévation...

Sunday, May 20, 2007

Pagaille du vendredi soir

Vendredi soir. Paolo dans sa chambre joue à l'enfant unique. Il est seul maître à bord. Son frère et son père sont partis à leur leçon de guitare. Lui et moi, chacun absorbé dans ses occupations et préoccupations, dans le bazar de fin de semaine.
En passant devant sa chambre, je ressors la rengaine habituelle. Il va vraiment falloir que vous rangiez, ce n'est pas possible une telle pagaille! Il ne répond même pas, trop habitué et trop pris dans son jeu. Il joue comme moi à son âge, mêlant narration et dialogue, mais il est beaucoup plus fort que moi pour les bruitages.

Et puis une porte plus loin, le découragement me prend. Et je me dis que j'ai de la chance qu'ils soient encore petits, qu'ils n'aient pas encore la répartie impitoyable des pré-ados. Il ne me tarde pas de les entendre rétorquer Hé maman, tu as vu la tienne, de chambre?


[Sinon, nous n'habiterons pas cette maison que nous pensions acheter. Le contrat a été annulé. Entre soulagement et déprime, nous tournons la page.]

Monday, May 14, 2007

Neuf ans

Mon grand garçon a eu neuf ans dimanche. J'ai parfois du mal à me souvenir de mon tout petit, mon premier bébé. Les images se surimposent: mon Dudie à 2 ans, tout bouclé, tout souriant, qui regarde son petit frère nouveau-né.
Mon garçon à 5 ans, qui courageusement entre en Kindergarten dans une nouvelle ville, un nouveau pays (comme il était pâle ce jour-là! Chaque fois que j'y pense, cela me donne envie de pleurer. Nous l'avons laissé, grave et digne, dans cette classe inconnue, avec cette maîtresse qui se demandait si cet enfant muet comprenait l'anglais ... Il s'est bien rattrapé, par la suite! Mais ce jour-là, il ne disait rien, n'a pas pleuré, pas crié, ne s'est pas accroché à moi comme son frère l'a fait le jour de son entrée à la grande école).
Mon passionné de lecture qui, dans la bibliothèque de l'école où je travaillais à Memphis, ignorait superbement le groupe de lycéennes qui faisait cercle autour de lui ("So cuuuute!") et dévorait son Harry Potter avec le plus grand sérieux du monde.
Mon boudeur, mon rêveur, mon distrait, mon intello, mon inventeur, mon grimpeur d'arbres...


Neuf ans d'amour.


Il a laissé fondre les bougies parce qu'il réfléchissait au voeu qu'il allait faire en soufflant...

Sunday, May 13, 2007

Un jeudi derrière moi

Tout au long de l'année, j'ai vu mes élèves progresser, avancer - mot à mot, vers à vers, paragraphe après paragraphe - se décourager, se reprendre, s'enthousiasmer (j'ai les fanatiques de Baudelaires, les passionnés d'Apollinaire, les experts ès du Bellay ...)
Et jeudi, j'ai dû finalement les lâcher, admettre que je ne pouvais plus rien pour eux, les laisser face à leur copie blanche. A vous.
Je les ai accompagnés jusqu'à la salle d'examen, je leur ai donné à chacun un petit paquet (un crayon, un stylo, une bouteille d'eau, 3 petits beurres au chocolat), je leur ai souhaité bonne chance.
J'étais là aussi quand ils sont sortis. J'ai passé un quart d'heure à les écouter parler des sujets, commenter leurs plans de dissert', râler contre la difficulté du QCM. Mais mon rôle était fini.



Je ne devrais pas m'attacher ainsi.

Mais, HA! J'avais raison!! J'avais prédit Apollinaire ou L'Enfant noir pour l'explication de texte, et L'Enfant noir est tombé - le passage que je leur avais signalé, le passage que nous avions (rapidement, hélas!) analysé ensemble. En revanche, je ne croyais pas que Candide puisse tomber trois fois de suite pour la dissert' ... Autant pour moi. Heureusement, pour la dissert', il y a toujours le choix entre 2 oeuvres, et ils ont tous choisi La Guerre de Troie n'aura pas lieu. La question portait (actualité politique oblige?) sur le rôle des femmes ...

Monday, May 07, 2007

Slumber party


Voilà, j'ai fini par trouver un nom pour mon grand garçon. Un nom de blog, un nom caché, un nom qui ne dit pas tout ... Quand il était petit, au temps béni où il était enfant unique et n'avait pas de petit frère toujours derrière lui pour lui casser les pieds, au temps où il était notre petit prince, le seul, l'unique, son père et moi l'appelions Dudie. Désormais, il s'appellera ainsi ici.

Dudie, donc, mon grand garçon, a été invité il y a quelques week-ends de cela, à sa première slumber party (une sorte de fête pyjama). Depuis le temps qu'il m'en parlait et que je ne voyais arriver aucune invitation, je finissais par douter de la réalité de la fête en question. Finalement, triomphal, il m'a annoncé la date. Je lui ai demandé qui d'autre sa copine Leyla avait invité. Il m'a fait la liste: Mary (sa copine préférée), Kate, Samantha ...
- Que des filles?
- Bin, oui.
- Et ça ne te dérange pas d'être le seul garçon avec toutes ces filles?
- Mais, maman, tu ne comprends pas. Ce ne sont pas des filles comme les autres. [Avec le ton patient de celui qui explique quelque chose d'évident à une personne un peu lente d'esprit] Ce ne sont pas des girlie girls!

Ah forcément.
Alors, après quelques recommendations quant au déshabillage (Maman, je sais!) et aux heures de coucher, je l'ai conduit à sa soirée. Je connais les parents (pas très bien, juste pour avoir échangé nos enfants deux ou trois fois cet été, Paolo étant dans la même classe que la petite soeur de Leyla), et j'ai retrouvé la mère de Mary, que je connais un peu mieux, venue déposer sa fille. A notre arrivée, l'ambiance était déchaînée, les filles couraient partout, criaient, piaillaient, et Dudie n'en menait pas large. Elles n'ont pas semblé prêter attention à son arrivée, et ont poursuivi leurs jeux sauvages aux règles inconnues. J'ai senti mon grand vaciller. Je lui ai demandé (en français) "Dude, ça va?". Il m'a répondu "Je ne sais pas ce qu'elles font". Alors j'ai traîné un peu pour voir comment les choses allaient évoluer. Quand je l'ai vu finalement prendre part à la farandole, je l'ai laissé, en souhaitant bon courage aux parents.

Le lendemain, je suis allée le récupérer vers 10h. Comme la veille au soir, les gamins couraient pieds nus sur l'herbe en criant. Mais ils avaient un tout petit peu moins d'énergie que la veille. Le père de Leyla m'a confirmé qu'à 3h du mat', quand il était allé essayé d'exercer son autorité, Mary et Dudie étaient tous les deux très en forme. Les autres, apparemment, faisaient semblant de dormir. Dudie m'a considérablement embarrassée en racontant devant le papa qu'ils étaient allés, Mary et lui, vérifier l'heure sur le radio-réveil des parents endormis. Plus tard, je lui ai fait la leçon (et je ne rigolais pas du tout!) sur l'inconvenance d'entrer dans la chambre de gens endormis.
Bref, ils ont dormi environ 4 heures, se sont réveillés pour manger des pancakes et étaient toujours sautillants quand les parents sont venus les récupérer. Evidemment, ça n'a pas duré, et une fois rentré à la maison, bien que me soutenant mordicus qu'il était en pleine forme, Dudie a montré tous les signes du manque de sommeil: mauvaise humeur, chouinerie, pleurs pour un oui ou pour un non ... Comme il refusait de faire la sieste, je l'ai allongé de force sur le canapé, et je l'ai maintenu allongé pendant 30 secondes ... au bout desquelles il s'est endormi. Et mon Dudie, abandonné à son sommeil d'après-midi, a repris la pose de ses siestes de tout-petit, un bras levé au-dessus de sa tête.

Pas le moral

Vraiment, vraiment pas.

Friday, May 04, 2007

American high school



Ce que j'aime dans le système américain, c'est la flexibilité, la fluidité. Le lycée dure quatre ans, de la 9e (l'équivalent de notre 3e) à la 12e (terminale). Durant ces quatre années, les élèves composent leur cursus, mais le système "à la carte" est tempéré par un certain nombre de contraintes: il leur faut par exemple suivre un cours d'anglais (littérature) chaque année, au moins 3 cours de maths, 2 ou 3 de sciences, 2 d'art, 3 d'histoire, etc. En ce qui concerne les langues étrangères, dans l'école dans laquelle j'enseigne, les élèves doivent étudier une langue étrangère (espagnol, français, chinois ou latin) pendant au moins 3 ans (le plus souvent, ils en font 4).

Il n'y a pas de "bonne" ou de "mauvaise" classe, puisque les élèves ne font pas partie d'une classe au sens où tous sont dans le même cours en même temps. La "classe", c'est l'ensemble des 9e, par exemple (100 élèves, cette année), et ils se retrouvent ensemble avec leur "dean" (sorte de super-prof principal) une fois par semaine. Le reste du temps, ils se mélangent avec les autres classes selon leur niveau, et pas selon leur âge. Par exemple, dans ma classe de AP littérature, j'ai des 10e, 11e et 12e. Dans mes autres cours (sauf les débutants, qui sont tous des 9e), les élèves n'ont pas le même âge, ce qui est un excellent moyen non seulement de créer des liens entre les différents groupes d'âge (quand j'étais au lycée, je n'avais presque aucun contact avec les élèves qui étaient un an avant ou après moi, et surtout pas avec les scientifiques, moi qui étais une littéraire pure et dure), mais aussi de créer une atmosphère de classe plus intéressante, les plus jeunes apportant souvent l'énergie et l'enthousiasme, les plus âgés apportant la maturité (il y a des exceptions, bien entendu).

Quant aux cours AP ... AP signifie Advanced Placement. Les cours AP sont les cours les plus avancés qu'on peut trouver au lycée, dans toutes les matières. Chaque cours AP a un programme défini par le College Board (l'instance qui régit la transition entre le lycée et les universités, et qui se charge de tous les tests standardisés, si prisés dans le système américain), et les élèves inscrits en cours AP doivent passer un examen national en mai.
Les notes à l'examen AP vont de 1 à 5. Les universités regardent de très près ces notes quand elles considèrent les dossiers des lycéens. Un 5 ou un 4 à l'examen AP signifie que lorsqu'il arrivera à l'université, l'élève pourra sauter les cours d'introduction à la matière et s'inscrire directement en 2e voire 3e année.

J'enseigne un cours de AP littérature française, et j'avoue que j'ai été surprise par le niveau des exigences de l'examen. Notre programme est composé d'oeuvres en prose (Maupassant, Voltaire ...), de pièces de théâtre (Molière, Giraudoux ...) et de poèmes (La Fontaine, Louise Labé, du Bellay, Baudelaine, Apollinaire et Anne Hébert). Non, ça ne rigole pas! L'examen consiste en une explication de texte sur une oeuvre au programme, un essai sur une oeuvre au programme (ex: Analysez le rôle du destin ou de la fatalité dans La Guerre de Troie n'aura pas lieu ou dans Candide) et d'une série de QCM pas facile (ex: Au vers 23, le poète utilise-t-il une métaphore, une anaphore, une prosopopée ou une anacoluthe???)
Bref, ma petite classe (7 élèves) travaille dur pour arriver fin prête à l'examen, jeudi prochain. Nous révisons les oeuvres que nous avons lues et analysées ensemble, nous nous récitons les listes de figures de style apprises par coeur (la différence entre métaphore, métonymie et synecdoque n'est pas évidente, je vous l'accorde), et nous essayons de prendre des paris sur les auteurs qui tomberont cette année. Voulez-vous mes pronostics? (Ou vous vous en tamponnez le nombril? Je vous les donne quand même!) Apollinaire ou un extrait de L'Enfant Noir en explication de texte; La Guerre de Troie n'aura pas lieu ou l'Enfant noir en essai.

J'adore mon cours de littérature. C'est la classe dans laquelle j'entre avec le plus de plaisir et les heures sont toujours trop courtes. J'ai la chance d'avoir cette année des élèves bosseurs et motivés, et comme je passe beaucoup de temps avec eux en ce moment (y compris le week-end, le soir, et durant le déjeuner ...), il est heureux que nous nous entendions si bien!
Je travaille énormément pour préparer ce cours (plus que pour aucun autre de mes cours), j'ai plus que tout le désir de voir mes élèves réussir. A la limite, je me fiche des notes: il ne s'agit pas de sanctionner leur travail par une note, mais de les aider à progresser. Cette période de l'année, bien que la plus stressante à cause de l'examen, est aussi la plus gratifiante pour moi, parce que c'est le moment où je touche vraiment du doigt leurs progrès: au début de l'année, ils déchiffraient Candide, maintenant ils peuvent m'expliquer le rôle de l'ironie chez Voltaire. En septembre, certaines tournures de La Fontaine leur paraissaient compliquées, maintenant, ils ne sont (presque) plus décontenancés par
"Si de mes bras le tenant acollé,
Comme du Lierre est l'arbre encercelé,
La mort venoit, de mon aise envieuse ..."
(Louise Labé)

Et je suis fière d'eux ...

[J'enseigne dans une école privée, et ce que je décris reflète mon expérience en tant qu'enseignante aux Etats-Unis dans ce cadre particulier. Chaque école a des règles de fonctionnement différentes.]