Je conduis. Si si. Et j'ai une voiture (une petite rouge, celle qui est sous la neige de l'hiver dernier, sur la photo). Et je m'étonne que personne ne me félicite en me voyant aller et venir, si tranquille au volant. Ils ne savent pas, oh ils n'ont pas idée du chemin parcouru pour en arriver là...
J'ai passé mon permis à 22 ans, je l'ai eu au deuxième essai, et j'ai reçu ma petite carte rose avec l'impression d'une vaste supercherie. C'est que je ne savais pas conduire, moi! Et me voilà en possession d'un document officiel qui attestait du contraire.
Résultat: je ne l'ai pas utilisé, ce permis, pendant des années. Normal: j'habitais Paris, je n'avais pas de voiture. Dans le sud, j'ai utilisé quelques rares fois l'auto de ma grand-mère (qui ne conduisait pas, mais tenait à la disposition de ses enfants et petits-enfants une petite 205 blanche, pour les vacances), que j'ai d'ailleurs mise dans le fossé deux fois de suite (en manquant d'écraser mon jeune homme contre un mur, la première fois). Evidemment, ça m'a guérie de l'envie de conduire pendant un certain temps.
En Californie, mon Américain avait une moto (je n'ai jamais été tentée de la conduire), mais nous avons loué une belle et grande voiture pour nous balader vers l'intérieur des terres, pendant une semaine de vacances. C'est dans Death Valley que je me suis reconciliée avec la conduite: rien devant, rien derrière, rien sur les côtés (et surtout pas de fossé!) sur des miles et des miles. Pas de changement de file, toujours tout droit. Le rêve. J'ai été conquise par la conduite automatique.
Retour en France: toujours pas de voiture, je me fais conduire pendant les vacances dans des voitures empruntées à droite et à gauche.
Mais lors de ma deuxième installation aux Etats-Unis, il a pourtant fallu que je m'y mette. C'était très simple: à Memphis, le piéton n'existe pas. Le non-conducteur est un non-être. Ma survie dépendant de ma capacité à changer de file sur Germantown Parkway, je me suis résolue, la mort dans l'âme, à reprendre le volant. Pas le choix: rien n'était accessible à pied. Le supermarché le plus proche était à 45 min de marche (j'ai essayé, quand même, sous un soleil de plomb et sous les regards intrigués des autochtones qui n'avaient jamais vu ça). Alors, après de multiples sessions de ré-acclimatation progressive (niveau de stress maximum, un mari critiquant mes moindres mouvement à côté de moi, des enfants grognons à l'arrière ... Plus d'une fois je me suis garée, je suis sortie en claquant la porte, "C'est fini, je ne reprends pas le volant, si tu veux rentrer, tu n'as qu'à conduire.")
Et puis, nous sommes arrivés ici, nous avons acheté une deuxième voiture (ma petite rouge que j'aime), et j'ai commencé à me sentir à l'aise. A faire la fière (sur les routes que je connais bien uniquement). Même à prendre plaisir à rouler, Thomas Fersen à fond, dans la campagne. Je suis devenue une conductrice.
Et, mercredi dernier: consécration. Pour la première fois, je me suis risquée, seule, sur une freeway que je ne connaissais pas, une de ces terrifiante à 6 ou 8 voies, qui bifurque sans arrêt et presque sans prévenir. Pour peu qu'on n'y fasse pas vraiment attention, si on reste tranquillement à droite en respectant les limites de vitesse (c'est tout moi, ça), on se retrouve embarqué vers New York sans possibilité de faire demi-tour. Heureusement que mon homme m'avait dessiné des schémas très précis avec des indications irréprochables. Je ne me suis pas perdue, je n'ai pas eu d'accident, je suis arrivée à l'heure, entière et en nage, malgré le froid. Tellement crispée pendant tout le trajet que depuis je ne me tiens plus de mal de dos. Complètement nouée. MAIS j'y suis arrivée. Pas peu fière.
Du coup, l'entretien pour lequel je m'étais lancée dans une telle aventure s'est déroulé comme sur des roulettes. J'avais consommé tout mon stress disponible dans la voiture, je suis donc arrivée totalement à l'aise. Décontractée au maximum. Effet garanti.
Maintenant, l'euphorie de l'exploi (deux heures de bagnole sur une American freeway! Yeah!) s'étant quelque peu atténué, reste la question:
Est-ce que je vais changer de boulot? Vais-je prendre ce nouveau poste qu'on vient de m'offrir?
En question subsidiaire: est-ce vraiment une bonne idée de vouloir travailler non seulement dans la même boîte que mon mari, mais surtout en étroite collaboration avec lui?...
