...
A quelques jours de l'expiration du bail, on m'a annoncé qu'il était renouvelé pour un an. Immense soulagement: je me voyais mal, en quinze jours, trouver un nouvel appartement et organiser encore un déménagement.
Du coup, je m'autorise à me sentir "chez moi", dans ce petit (tout petit) nid.
Bien sûr, la transition a été rude. Passer de quatre chambres à une seule. De deux salles de bains à une seule. D'une salle de séjour, un salon, une salle à manger à une seule pièce de vie (qui me sert aussi de chambre), ouverte sur la cuisine.
Avoir la moitié de mes possessions dans la cave d'une amie (mais au fait, en ai-je vraiment besoin?...). Me demander combien de temps je vais supporter les engueulades des deux zouaves forcés de cohabiter après trois ans en chambre individuelle.
Tout cela est provisoire et je continue à croire que les avantages de ce modeste logement sont largement supérieurs à ses inconvénients. Je suis contente d'en garder les clés un an de plus (même si je reste bizarrement inconsolable de la perte de ma maison).
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Sunday, July 01, 2012
Saturday, March 10, 2012
MBQ (Questionnaire de Milky)
...
Milky pose des questions pour fêter son anniversaire. J'aime bien ses questions, j'y réponds pour lui et me faire plaisir.
1. Si on vous offrait une 25ème heure par jour, qu'en feriez-vous ?
Je lirais et j'écrirais.2. Quelque chose que vous avez dû ou décidé d'arrêter de faire, et qui vous manque beaucoup moins que prévu ?
Je pensais qu'on ne pouvait pas vivre sans passer l'aspirateur, le balai, le chiffon à poussière, la serpillière régulièrement, quasiment à heures fixes. Je n'ai plus le temps, je fais le ménage quand je peux, par petits bouts, et ni mes enfants ni moi ne nous en portons plus mal. En revanche, je suis toujours aussi maniaque de la lessive, je n'arrive pas à vivre en toute sérénité à côté d'un panier à linge sale qui déborde. Chaque chose en son temps, j'y arriverai...3. Copiez-collez le lien vers un de vos clips préférés.
Ici. Et là. 4. Un anglicisme que vous trouvez bien pratique, et que vous n'aimez pas remplacer par du bon français ?
Malheureusement, vivant et pensant, et même rêvant très souvent en anglais, j'ai plein d'anglicismes dont j'ai du mal à me débarrasser. Il y a d'abord les intraduisibles: "Awkward!", "I am confused".Et puis les tics de langage: "Are you kidding me?", "JK!", "Seriously?".
Enfin les pratiques: "Don't get me started!", "Aww, come on!".
5. À quel(s) moment(s) avez-vous bien plus la sensation d'être un animal, plutôt qu'un être doué de pensée, de bon sens et de culture ?
Quand mon désir s'emballe, sans que rien ne puisse le retenir... Je ne me reconnais plus, dans ces moments-là (mais que c'est bon!).
4. Le meilleur souvenir qu'un prof vous ait laissé ?
J'ai adoré ma prof de philo de terminale, tous ses cours, du début à la fin de l'année, sa voix, sa manière de parler. Pas de souvenir précis, juste une grande admiration et affection (qui m'ont amenée à me spécialiser en philo, ce qui n'était pas, en fin de compte, une très bonne idée...)Un autre souvenir, celui-là très ponctuel: un commentaire de ma prof de lettres en Khâgne, sur une de mes copies "Je sais que vous écrirez un jour..."
5. Vous ne vous décidez pas à vous débarrasser de...
Tout. J'ai du mal à me débarrasser de mes vieux vêtements, des livres que je relirai jamais, des morceaux de papier sur lesquels sont griffonnés quelques mots, des t-shirts trop petits de mes enfants... Tout ce qui m'évoque un souvenir est précieux. Je ne sais pas jeter.
6. Quelle est la dernière coïncidence amusante que vous avez rencontrée ?
Hier, pendant que j'étais au téléphone avec mon amie A., un livreur de pizzas égaré a sonné à ma porte. Après l'avoir envoyé dans la bonne direction, j'ai repris ma conversation avec A., qui m'invitait à venir dîner chez elle. Elle avait décidé de commander des pizzas. Le livreur est arrivé ... c'était le même. Sa tête quand il m'a vue, à demi-heure d'intervalle et de l'autre côté de la ville!7. Vous faites partie des rares personnes qui aiment...
L'odeur du pain un peu brûlé. Dormir seule. Le cartilage sur les os de poulet. Bon anniversaire, Milky (so young!)!
Wednesday, February 22, 2012
Aujourd'hui - quelque chose écrit sur un objet
...
Ces mots en jaune criard sur un fascicule publicitaire, posé et oublié sur le comptoir de la cuisine me sautent aux yeux sans arrêt. Ils me heurtent, m'interrogent, brutalement.
Quelqu'un m'a écrit un jour que je méritais d'être heureuse. Mérite-t-on jamais le bonheur? Qu'est-ce que je mérite, exactement, quelle punition, quelle récompense pour avoir bouleversé ma vie et celle de ceux qui me sont si chers?
Lundi, mon petit m'a insultée, avec des mots horribles, qui m'ont profondément blessée."You deserve it!" Ma peine, son immense colère.
Sa rage n'a pas cédé à la nuit. Il s'est réveillé aussi haineux que la veille.
Mais dans la journée, j'ai trouvé un mot sur mon bureau.
366 réels à prise rapide
Ces mots en jaune criard sur un fascicule publicitaire, posé et oublié sur le comptoir de la cuisine me sautent aux yeux sans arrêt. Ils me heurtent, m'interrogent, brutalement.
Quelqu'un m'a écrit un jour que je méritais d'être heureuse. Mérite-t-on jamais le bonheur? Qu'est-ce que je mérite, exactement, quelle punition, quelle récompense pour avoir bouleversé ma vie et celle de ceux qui me sont si chers?
Lundi, mon petit m'a insultée, avec des mots horribles, qui m'ont profondément blessée."You deserve it!" Ma peine, son immense colère.
Sa rage n'a pas cédé à la nuit. Il s'est réveillé aussi haineux que la veille.
Mais dans la journée, j'ai trouvé un mot sur mon bureau.
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Friday, February 17, 2012
Aujourd'hui - certitude absolue
...
Je vous aime. Pour toujours.
C'est parfois difficile à dire. Surtout quand ce que vous me jetez à la figure me fait si mal.
- You know what, mom? You're a jerk!
- No, YOU shut up!
- I hate you, I hate you!
- LEAVE ME ALONE!!
- Mom, you are wrong!
- I hate you, you are a bad parent.
- Why did you leave him?
J'en ai bavé, ces dernières semaines. J'en ai pris plein la gueule. De quoi faire vaciller de plus coriaces que moi. Mais j'encaisse. Je tiens bon. Je fais face, même quand je pense que je vais m'effondrer. Je ne suis pas au bout de mes peines: l'adolescence commence juste.
Cette certitude absolue, malgré tout: je vous aime.
Je vous aime. Pour toujours.
C'est parfois difficile à dire. Surtout quand ce que vous me jetez à la figure me fait si mal.
- You know what, mom? You're a jerk!
- No, YOU shut up!
- I hate you, I hate you!
- LEAVE ME ALONE!!
- Mom, you are wrong!
- I hate you, you are a bad parent.
- Why did you leave him?
J'en ai bavé, ces dernières semaines. J'en ai pris plein la gueule. De quoi faire vaciller de plus coriaces que moi. Mais j'encaisse. Je tiens bon. Je fais face, même quand je pense que je vais m'effondrer. Je ne suis pas au bout de mes peines: l'adolescence commence juste.
Cette certitude absolue, malgré tout: je vous aime.
Thursday, February 16, 2012
Aujourd'hui - liste à faire demain sans faute
...
Demain, pas d'école. Demain il faut ...
- emmener les garçons à perpettes les canards pour une playdate;
- aller déjeuner avec ma copine S. que je n'ai jamais le temps de voir d'habitude;
- faire une ou deux lessives;
- (commencer à) corriger les essais de ma classe AP (Yes I can!);
- ranger les vêtements qui traînent ici et là;
- prendre ma dose d'antibiotiques (méchante sinusite!);
- rapporter un DVD à la bibli;
- regarder Billy Elliot avec les garçons (est-ce que ça leur plaira?);
- manger un chocolat (ou deux) de la grande boîte envoyée par mon père.
Demain, pas d'école. Demain il faut ...
- emmener les garçons à perpettes les canards pour une playdate;
- aller déjeuner avec ma copine S. que je n'ai jamais le temps de voir d'habitude;
- faire une ou deux lessives;
- (commencer à) corriger les essais de ma classe AP (Yes I can!);
- ranger les vêtements qui traînent ici et là;
- prendre ma dose d'antibiotiques (méchante sinusite!);
- rapporter un DVD à la bibli;
- regarder Billy Elliot avec les garçons (est-ce que ça leur plaira?);
- manger un chocolat (ou deux) de la grande boîte envoyée par mon père.
Wednesday, February 15, 2012
Aujourd'hui - serrer
...
Je voudrais serrer dans mes bras ceux qui m'échappent.
Mon fils qui est parti ce matin pour deux jours en oubliant de me dire au revoir. J'ai dû le rappeler alors qu'il était déjà dans l'escalier.
L'amie qui m'a envoyé un œillet hier avec ce petit mot: "You are loved by many". Moi qui déteste la St Valentin...
Mon petit qui me repousse de toutes ses forces, puis se love contre moi comme si nous ne faisions qu'un. Qui me crie sa haine et réclame mon amour tour à tour, déchiré.
Celui qui n'écrit plus.
...
Je voudrais serrer dans mes bras ceux qui m'échappent.
Mon fils qui est parti ce matin pour deux jours en oubliant de me dire au revoir. J'ai dû le rappeler alors qu'il était déjà dans l'escalier.
L'amie qui m'a envoyé un œillet hier avec ce petit mot: "You are loved by many". Moi qui déteste la St Valentin...
Mon petit qui me repousse de toutes ses forces, puis se love contre moi comme si nous ne faisions qu'un. Qui me crie sa haine et réclame mon amour tour à tour, déchiré.
Celui qui n'écrit plus.
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Monday, February 13, 2012
Aujourd'hui le végétal
...
Ce que j'aime (le plus?) dans ma nouvelle demeure, c'est qu'elle me permet d'aller à l'école à pied. Ce matin, les garçons sont une fois de plus partis sans m'attendre et j'ai fait le chemin seule, traçant mon sillon un peu boueux dans la fine couche de neige. L'herbe apparaissait déjà par plaques. Etrange hiver. Après la tempête de neige d'octobre, nous n'avons plus eu que du saupoudrage, et rare encore. Ce matin, le froid me piquait les yeux et me mordait les joues, mais il a fait 18° il y a huit jours. L'année dernière, nous n'avons pas vu un brin d'herbe pendant 5 semaines, la neige recouvrait, écrasait la moindre trace de présence végétale.
Ce que j'aime (le plus?) dans ma nouvelle demeure, c'est qu'elle me permet d'aller à l'école à pied. Ce matin, les garçons sont une fois de plus partis sans m'attendre et j'ai fait le chemin seule, traçant mon sillon un peu boueux dans la fine couche de neige. L'herbe apparaissait déjà par plaques. Etrange hiver. Après la tempête de neige d'octobre, nous n'avons plus eu que du saupoudrage, et rare encore. Ce matin, le froid me piquait les yeux et me mordait les joues, mais il a fait 18° il y a huit jours. L'année dernière, nous n'avons pas vu un brin d'herbe pendant 5 semaines, la neige recouvrait, écrasait la moindre trace de présence végétale.
Sunday, February 12, 2012
Aujourd'hui l'imprévu
...
Ma vie est désormais toute remplie de prévu. Prévue, l'impossibilité d'accomplir tout ce que j'avais sur ma liste. Prévue, l'accumulation des tâches ménagères. Prévue, la soirée passée à corriger les copies, pour éviter de commencer la semaine encore plus sous l'eau que je ne suis déjà. Prévue l'odeur de cigarette dans les cheveux des garçons qui reviennent de passer la journée avec leur père. Prévue la déception, non, ce n'est toujours pas aujourd'hui que j'aurai le temps de lire.
Je voudrais tant un peu d'imprévu - un message inattendu, par exemple, d'un qui n'écrit plus.
(Un nouveau projet, 366 réels à prise rapide, pour me remettre à écrire - peut-être.)
Ma vie est désormais toute remplie de prévu. Prévue, l'impossibilité d'accomplir tout ce que j'avais sur ma liste. Prévue, l'accumulation des tâches ménagères. Prévue, la soirée passée à corriger les copies, pour éviter de commencer la semaine encore plus sous l'eau que je ne suis déjà. Prévue l'odeur de cigarette dans les cheveux des garçons qui reviennent de passer la journée avec leur père. Prévue la déception, non, ce n'est toujours pas aujourd'hui que j'aurai le temps de lire.
Je voudrais tant un peu d'imprévu - un message inattendu, par exemple, d'un qui n'écrit plus.
(Un nouveau projet, 366 réels à prise rapide, pour me remettre à écrire - peut-être.)
Sunday, October 10, 2010
Quand je me ressemble
...
Parce que je n'arrive plus à écrire
Parce que j'aime bien les jeux
Parce que j'ai dépassé sans m'en apercevoir le 500e billet
Parce que Lisa l'a gentiment proposé
Voilà une sorte d'auto-portrait vestimentaire. J'ai fouillé, non mes placards, mais mes photos pour trouver des images de moi habillée en moi.
Et voilà.
Eté:

J'ai acheté ce pantalon court (capri, comme on dit ici) Ralph Lauren il y a 4 ou 5 ans en solde. Avec un t-shirt noir, c'est ma tenue de week-end dès qu'il fait assez beau. Et tout l'été.
Je m'y sens bien. Et il a des petites fleurs à l'intérieur que personne ne voit...

Automne:

La tenue du vendredi (casual Friday, le seul jour où je peux porter des jeans à l'école). Avec une veste noire et des bottes. Et l'écharpe que mon amie A. m'a rapportée de Barcelone.
Hiver:
Cette jupe que j'ai piquée à ma mère quand j'avais 18 ans. Que je lui ai rendue. Qu'elle m'a renvoyée par la Poste (mais je ne sais plus quand ...), parce que je me plaignais d'avoir froid. Je ne sais plus combien d'aller-retour elle a fait entre nous, mais je la porte toujours, avec l'ourlet racommodé à grands points pas très réguliers (par moi ou ma mère?)
Printemps:
Un peu de rose pour les beaux jours.
Et mon sac de toutes les saisons:
Ce qui ne me quitte pas: mes écharpes, mes boucles d'oreilles, mes colliers.
Parce que je n'arrive plus à écrire
Parce que j'aime bien les jeux
Parce que j'ai dépassé sans m'en apercevoir le 500e billet
Parce que Lisa l'a gentiment proposé
Voilà une sorte d'auto-portrait vestimentaire. J'ai fouillé, non mes placards, mais mes photos pour trouver des images de moi habillée en moi.
Et voilà.
Eté:
Je m'y sens bien. Et il a des petites fleurs à l'intérieur que personne ne voit...
Automne:
Hiver:
Printemps:
Et mon sac de toutes les saisons:
Thursday, November 12, 2009
A pois
...
Je n'aime pas les petits pois. Je ne les déteste pas, comme je déteste les lentilles ou les choux de bruxelles, mais si je peux les éviter, je ne m'en porte pas plus mal. Sauf s'il sont frais.
J'ai acheté une jupe à pois à la Redoute il y a 7 ou 8 ans de cela. Je l'aime d'amour - mais je la porte finalement assez peu. Pour qu'elle dure peut-être?... On me complimente quand je la porte.
Aujourd'hui encore: "J'aime votre jupe, madame", de la part d'un de mes élèves de terminale ("Merci, moi aussi je l'aime"). Quant à la question: comment dois-je recevoir les compliments des jeunes hommes que j'enseigne?... Hum, je l'évite aussi. Comme les petits pois.
[C'était ma participation au Self-Portrait du jeudi - thème: à pois!]
Sunday, October 04, 2009
Petits points
...
Des points, des petits points partout...
Bons points, points de croix, point de toi ici, points de suspension, points de suture, points dans la figure, pointilleux, et points sur l'écharpe autour de mon cou, parce que le temps se rafraîchit, ma brave dame!
Des petits points en fête pour elle , sa petite musique qui me plaît bien et son point sur le i.
Bons points, points de croix, point de toi ici, points de suspension, points de suture, points dans la figure, pointilleux, et points sur l'écharpe autour de mon cou, parce que le temps se rafraîchit, ma brave dame!
Des petits points en fête pour elle , sa petite musique qui me plaît bien et son point sur le i.
Thursday, September 24, 2009
Mon chemin
Le thème était "la rue", et sur le chemin de l'école, nous croisons plutôt des routes...
Le premier jour de l'automne, le brouillard nous attendait, nous rappelant - je l'oublie toujours - que nous habitons dans une vallée (ça ne se voit pas à l'oeil nu) (du moins pour moi qui viens d'un pays de montagnes!). Collant aux vitres de la voiture, allongé dans les fossés sur le bord de la route, pressé entre ma voiture et celle de devant, le brouillard plaquait sa main mouillée sur le paysage matinal. Ma brave petite voiture rouge avançait dans le coton. Et puis, plus rien.
"Le brouillard s'est levé", a dit l'aîné.
"Non, nous sommes montés plus haut que lui", a répondu le petit.
[Ma première participation au Self Portrait Jeudi]
Saturday, February 14, 2009
Just the beginning
.
Je vous émeus. Je le sais, ne vous en défendez pas. Il suffit que je tourne légèrement la tête vers vous, que je vous regarde en oblique, sans cesser ma conversation, pour que vous perdiez contenance. Je vous ai surpris deux fois à bafouiller. L’homme en face de moi me parle de ses recherches, de sa thèse, des documents qui ont disparu quand son disque dur lui a fait faux-bond. J’écoute, je pose des questions, je compatis, mais je vous regarde.
La jeune femme à qui vous parlez vous dévore des yeux. Elle ne comprend rien à ce que vous racontez, la poésie du 19e siècle l’indiffère profondément, mais elle boit vos paroles, et cela vous donne confiance, d’avoir un auditoire conquis. Vous haussez la voix, pour couvrir les vagues tourbillons de l’accordéon qui constitue le bruit de fond (soirée française, l’hôtesse a cru bien faire), et je vous entends proclamer le génie unique, inégalé de Rimbaud. La bouche rouge carmin de votre auditoire fait un O, elle veut lire l’intégrale des poèmes de Rimbaud, là, tout de suite.
Je me lève pour partir, et je vous sens vous affoler. Je prends congé, vous commencez à traverser la pièce, plantant là votre admiratrice éplorée. Vous surgissez dans le couloir, au moment où l’hôtesse me tend mon manteau. Vous restez là, embarrassé, ne sachant que dire, entre deux femmes qui attendent une explication forcément alambiquée et menteuse. Finalement, vous vous tournez vers moi, et je vois combien vous êtes jeune. Vous parlez vite, vous dites un peu n’importe quoi, je vous trouble, jeune homme. « Je vous ai entendu parler de Baudelaire, tout à l’heure. C’est drôle, parce que moi aussi je parlais de lui ! C’est si drôle, hein ! Et, voilà, il se trouve … Bon, la semaine prochaine, je vais donner une conférence, enfin, je veux dire un … une lecture, vous savez, sur Baudelaire. Peut-être que ça vous intéresse ? Si vous voulez venir, je vous donne ma carte, appelez-moi, je vous enverrai toutes les informations, c’est sur l’expérience de Baudelaire sur les barricades, en 1848, et les répercutions de son désenchantement politique sur sa poésie… » Votre voix défaille. Vous reprenez faiblement : « Le spleen, tout ça… » Je me concentre pour ne pas me mettre à rire. Je tiens dans la main votre carte.
L’hôtesse me demande si je sais où se trouve la station de taxis. Immédiatement, vous vous proposez pour m’accompagner. Vous vous glissez derrière moi dans l’ascenseur minuscule. Je vous regarde de près, décidément, vous êtes très beau. Je romps brusquement le silence dont vous ne saviez que faire : « 'Le spleen, tout ça '… ? » Vous rougissez, vous vous excusez, vous promettez que vous êtes d’habitude plus éloquent, mais là… « Là … ? »
Heureusement, l’ascenseur s’immobilise. Nous sortons dans le froid. Vous êtes sans manteau. Je mets mes gants. Nous marchons sans parler. Pas de taxi à la station, mais vous insistez pour attendre avec moi. Vous soufflez sur vos mains. Je vous propose, vous ne vous y attendiez pas, de les mettre dans mes poches. Je m’avance vers vous et comme vous demeurez immobile, un peu étourdi (il vous faut apprendre à réagir plus vite, jeune homme !), je saisis vos mains et les mets avec les miennes dans les poches de mon manteau. Nous sommes maintenant face à face, je sens votre odeur, parfum et cigarettes mêlés, votre léger tremblement, qui devient un frémissement lorsque je me rapproche et m’appuis, à peine, contre vous. Je vous demande, la joue sur votre chemise : « Et quand est-elle, cette conférence sur Baudelaire ? » Vous avez du mal à garder vos idées en place, il vous faut une seconde avant de me répondre, d’une voix un peu rauque : « Le 8 ». Je me détache brusquement de vous, lève la main pour arrêter le taxi jaune qui pile devant moi. « Hé bien, je vous verrai le 8, alors ! » Je vous fais un signe de la main tandis que vous restez planté là, les bras ballants, abasourdi.
Vous me faites sourire. Vous ne vouliez tout de même pas … ? Nous avons le temps, vous savez. Un jour, un soir, je me pencherai vers votre beau visage indifférent. D’ici là … Laissez se dérouler la douce pente des relations éphémères. Un jour, il sera temps d’accélérer vers la fin. Je verrai dans les vôtres le reflet de mes yeux suppliants et je vous dirai – inutilement – « Je vous aime ».
[C'était ma participation à "Dis-moi dix mots", lancés par Kozlika. J'espérais pouvoir caser ma déclaration sur le site jevousai.me, mais je crains qu'elle ne soit un peu trop longue... ]
La jeune femme à qui vous parlez vous dévore des yeux. Elle ne comprend rien à ce que vous racontez, la poésie du 19e siècle l’indiffère profondément, mais elle boit vos paroles, et cela vous donne confiance, d’avoir un auditoire conquis. Vous haussez la voix, pour couvrir les vagues tourbillons de l’accordéon qui constitue le bruit de fond (soirée française, l’hôtesse a cru bien faire), et je vous entends proclamer le génie unique, inégalé de Rimbaud. La bouche rouge carmin de votre auditoire fait un O, elle veut lire l’intégrale des poèmes de Rimbaud, là, tout de suite.
Je me lève pour partir, et je vous sens vous affoler. Je prends congé, vous commencez à traverser la pièce, plantant là votre admiratrice éplorée. Vous surgissez dans le couloir, au moment où l’hôtesse me tend mon manteau. Vous restez là, embarrassé, ne sachant que dire, entre deux femmes qui attendent une explication forcément alambiquée et menteuse. Finalement, vous vous tournez vers moi, et je vois combien vous êtes jeune. Vous parlez vite, vous dites un peu n’importe quoi, je vous trouble, jeune homme. « Je vous ai entendu parler de Baudelaire, tout à l’heure. C’est drôle, parce que moi aussi je parlais de lui ! C’est si drôle, hein ! Et, voilà, il se trouve … Bon, la semaine prochaine, je vais donner une conférence, enfin, je veux dire un … une lecture, vous savez, sur Baudelaire. Peut-être que ça vous intéresse ? Si vous voulez venir, je vous donne ma carte, appelez-moi, je vous enverrai toutes les informations, c’est sur l’expérience de Baudelaire sur les barricades, en 1848, et les répercutions de son désenchantement politique sur sa poésie… » Votre voix défaille. Vous reprenez faiblement : « Le spleen, tout ça… » Je me concentre pour ne pas me mettre à rire. Je tiens dans la main votre carte.
L’hôtesse me demande si je sais où se trouve la station de taxis. Immédiatement, vous vous proposez pour m’accompagner. Vous vous glissez derrière moi dans l’ascenseur minuscule. Je vous regarde de près, décidément, vous êtes très beau. Je romps brusquement le silence dont vous ne saviez que faire : « 'Le spleen, tout ça '… ? » Vous rougissez, vous vous excusez, vous promettez que vous êtes d’habitude plus éloquent, mais là… « Là … ? »
Heureusement, l’ascenseur s’immobilise. Nous sortons dans le froid. Vous êtes sans manteau. Je mets mes gants. Nous marchons sans parler. Pas de taxi à la station, mais vous insistez pour attendre avec moi. Vous soufflez sur vos mains. Je vous propose, vous ne vous y attendiez pas, de les mettre dans mes poches. Je m’avance vers vous et comme vous demeurez immobile, un peu étourdi (il vous faut apprendre à réagir plus vite, jeune homme !), je saisis vos mains et les mets avec les miennes dans les poches de mon manteau. Nous sommes maintenant face à face, je sens votre odeur, parfum et cigarettes mêlés, votre léger tremblement, qui devient un frémissement lorsque je me rapproche et m’appuis, à peine, contre vous. Je vous demande, la joue sur votre chemise : « Et quand est-elle, cette conférence sur Baudelaire ? » Vous avez du mal à garder vos idées en place, il vous faut une seconde avant de me répondre, d’une voix un peu rauque : « Le 8 ». Je me détache brusquement de vous, lève la main pour arrêter le taxi jaune qui pile devant moi. « Hé bien, je vous verrai le 8, alors ! » Je vous fais un signe de la main tandis que vous restez planté là, les bras ballants, abasourdi.
Vous me faites sourire. Vous ne vouliez tout de même pas … ? Nous avons le temps, vous savez. Un jour, un soir, je me pencherai vers votre beau visage indifférent. D’ici là … Laissez se dérouler la douce pente des relations éphémères. Un jour, il sera temps d’accélérer vers la fin. Je verrai dans les vôtres le reflet de mes yeux suppliants et je vous dirai – inutilement – « Je vous aime ».
[C'était ma participation à "Dis-moi dix mots", lancés par Kozlika. J'espérais pouvoir caser ma déclaration sur le site jevousai.me, mais je crains qu'elle ne soit un peu trop longue... ]
Tuesday, January 20, 2009
Le pouvoir du grimoire
.
Les potions magiques, c’est très facile. Il suffit d’avoir quelques ingrédients de base (la cendre volcanique et le venin d’Acromentula sont indispensables). J’ai toujours eu une sorte d’appréhension à l’égard de ce genre de chimie. J’avais tort, je le reconnais : c’est vraiment enfantin, à condition de suivre à la lettre les instructions. A la lettre, au milligramme, au doigt et à l’œil. Ça tombe bien, je suis douée pour l’obéissance. Bonne élève par habitude.
Je suis tombée sur ce vieux grimoire dans une boutique poussiéreuse et sombre, sur le chemin de Traverse. J’étais entrée là par hasard, parce que j’avais envie de bonbons, et il y avait justement dans la vitrine un œil en gélatine orange, plein de saloperies (high fructose corn syrup, colorant en tous genres, E 104, E 122…), le genre sur lequel j’aime passer ma frustration. Les quatre personnes assises à une table dans un coin m’ont regardé entrer d’un air méchant, surtout l’homme au grand chapeau – visiblement, je dérangeais.
- Ne vous inquiétez pas pour moi, je leur ai dit, Je ne fais que regarder.
Pour ne pas faire ma vorace, avant de m’emparer de l’œil convoité, je suis allée faire un tour du côté de la bibliothèque qui tapissait le mur du fond, du plancher au plafond, croulant sous les vieux livres moisis et les opuscules prêts à tomber en poussière. Par hasard, ma main s’est posée sur ce grimoire … ça a fait des étincelles. Les quatre dans le coin n’ont rien vu, même si la femme en robe noire et rouge me jetait de temps en temps des regards acérés. Seul le vieux chat borgne a eu l’air intéressé. J’ai fait glisser le grimoire dans mes mains. Il s’est ouvert tout seul à la page :
Potion de vengeance contre deux sorcières trompeuses et voleuses d’amour.
Je n’en revenais pas. Je l’ai vite refermé, pour que personne ne voie. Une femme s’était approchée de moi sans bruit, ce devait être la propriétaire du lieu ; elle m’a demandé :
- Je peux vous aider ?
- Oui, non, c’est-à-dire … Combien coûte ce grimoire ?
Elle a secoué la tête :
- Il n’est pas à vendre. Trop mauvais état.
J’ai protesté que je voulais le prendre quand même et elle m’a regardé d’un air soupçonneux. Et puis elle m’a dit :
- Je vous le prête jusqu’à demain. Ramenez-le moi sans faute, et en bon état – enfin, dans l’état où il est aujourd’hui. S’il n’est pas de retour à 5 heures demain, il prendra feu.
Je ne me souviens pas si je l’ai remerciée. Je suis partie en courant, serrant le grimoire contre moi. Chez moi, j’ai trouvé tout ce qu’il fallait dans l’armoire du sous-sol, que ma mère maintient bien stockée. Elle ne prend jamais la peine de la fermer, elle est tellement sûre que je n’ai aucun pouvoir magique…
J’ai rouvert le livre. A la même page. Cette fois, j’ai pu lire :
Potion pour réduire au silence voisin malfaisant.
Ce grimoire lisait en moi comme un livre ouvert.
Je me suis entraînée toute la soirée. Mes potions bouillonnaient, dégageant des odeurs âcres et des fumées noirâtres. Contre la femme qui m’empoisonne les journées. Contre l’homme qui refuse de m’entendre. Contre les mauvaises gens qui me ridiculisent. Contre, contre… Ce n’était pas seulement facile, c’était grisant.
Je me suis endormie, le grimoire serré contre moi. Au bruit de la porte, je me suis réveillée brusquement, craignant de voir la haute silhouette de ma mère. Mais ce n’était qu’un coup de vent. Les potions, flaques brunâtres et immobiles dans leurs chaudrons, alourdissaient l’air de leurs effluves saumâtres. A quoi bon, à quoi bon m’être enfin délivrée de ma condition de Squib (je savais bien que ma mère me mentait !), si je ne me sers de mes pouvoirs que pour assouvir mon amère soif de revanche ? J’ai tout rangé, tout nettoyé. Au dernier moment, je n’ai pu résister à ouvrir le livre une dernière fois. Cette fois, la page disait :
Potion reconstituante pour sorcière démoralisée.
J’ai ressorti un chaudron, 14 mg de poudre volcanique, quelques larmes de pixies, une mesure de jasmin séché et j’ai commencé à suivre les instructions. Après un quart d’heure, la potion s'est mise à sentir le printemps. J’ai immédiatement eu envie de me mettre en manches courtes. Une fois versée dans une toute petite fiole, la potion vert-bleu à reflets dorés m’a paru la plus jolie chose que j’aie jamais vue. Je l’ai glissée dans ma poche, et je suis partie rendre le grimoire. Dans la vieille boutique, les quatre d’hier prenaient le thé et ils m’ont invitée à venir manger un scone. La propriétaire a remis le grimoire à sa place, sans me poser de question. Dans ma poche, j’avais l’impression que la petite fiole chantait. De mes rancoeurs, je ne gardais que l’enveloppe vide, la trace.
- Comment s’appelle ce grimoire ?
La couverture était trop abîmée pour qu’on puisse en lire le titre.
« Principes de catharsis appliqués. Potions et enchantements »
[Sixième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika. Amorce proposée par Krazy Kitty, à partir d'un autre billet de mes billets: Potions Magiques. J'expliquais les mélanges et les expériences auxquels s'étaient livrés une dizaine de petits apprentis sorciers, lors de la fête d'anniversaire "Harry Potter", pour les neuf ans de mon grand garçon. Je m'étais vraiment décarcassée, mais ça valait la peine!]
Les potions magiques, c’est très facile. Il suffit d’avoir quelques ingrédients de base (la cendre volcanique et le venin d’Acromentula sont indispensables). J’ai toujours eu une sorte d’appréhension à l’égard de ce genre de chimie. J’avais tort, je le reconnais : c’est vraiment enfantin, à condition de suivre à la lettre les instructions. A la lettre, au milligramme, au doigt et à l’œil. Ça tombe bien, je suis douée pour l’obéissance. Bonne élève par habitude.
Je suis tombée sur ce vieux grimoire dans une boutique poussiéreuse et sombre, sur le chemin de Traverse. J’étais entrée là par hasard, parce que j’avais envie de bonbons, et il y avait justement dans la vitrine un œil en gélatine orange, plein de saloperies (high fructose corn syrup, colorant en tous genres, E 104, E 122…), le genre sur lequel j’aime passer ma frustration. Les quatre personnes assises à une table dans un coin m’ont regardé entrer d’un air méchant, surtout l’homme au grand chapeau – visiblement, je dérangeais.
- Ne vous inquiétez pas pour moi, je leur ai dit, Je ne fais que regarder.
Pour ne pas faire ma vorace, avant de m’emparer de l’œil convoité, je suis allée faire un tour du côté de la bibliothèque qui tapissait le mur du fond, du plancher au plafond, croulant sous les vieux livres moisis et les opuscules prêts à tomber en poussière. Par hasard, ma main s’est posée sur ce grimoire … ça a fait des étincelles. Les quatre dans le coin n’ont rien vu, même si la femme en robe noire et rouge me jetait de temps en temps des regards acérés. Seul le vieux chat borgne a eu l’air intéressé. J’ai fait glisser le grimoire dans mes mains. Il s’est ouvert tout seul à la page :
Potion de vengeance contre deux sorcières trompeuses et voleuses d’amour.
Je n’en revenais pas. Je l’ai vite refermé, pour que personne ne voie. Une femme s’était approchée de moi sans bruit, ce devait être la propriétaire du lieu ; elle m’a demandé :
- Je peux vous aider ?
- Oui, non, c’est-à-dire … Combien coûte ce grimoire ?
Elle a secoué la tête :
- Il n’est pas à vendre. Trop mauvais état.
J’ai protesté que je voulais le prendre quand même et elle m’a regardé d’un air soupçonneux. Et puis elle m’a dit :
- Je vous le prête jusqu’à demain. Ramenez-le moi sans faute, et en bon état – enfin, dans l’état où il est aujourd’hui. S’il n’est pas de retour à 5 heures demain, il prendra feu.
Je ne me souviens pas si je l’ai remerciée. Je suis partie en courant, serrant le grimoire contre moi. Chez moi, j’ai trouvé tout ce qu’il fallait dans l’armoire du sous-sol, que ma mère maintient bien stockée. Elle ne prend jamais la peine de la fermer, elle est tellement sûre que je n’ai aucun pouvoir magique…
J’ai rouvert le livre. A la même page. Cette fois, j’ai pu lire :
Potion pour réduire au silence voisin malfaisant.
Ce grimoire lisait en moi comme un livre ouvert.
Je me suis entraînée toute la soirée. Mes potions bouillonnaient, dégageant des odeurs âcres et des fumées noirâtres. Contre la femme qui m’empoisonne les journées. Contre l’homme qui refuse de m’entendre. Contre les mauvaises gens qui me ridiculisent. Contre, contre… Ce n’était pas seulement facile, c’était grisant.
Je me suis endormie, le grimoire serré contre moi. Au bruit de la porte, je me suis réveillée brusquement, craignant de voir la haute silhouette de ma mère. Mais ce n’était qu’un coup de vent. Les potions, flaques brunâtres et immobiles dans leurs chaudrons, alourdissaient l’air de leurs effluves saumâtres. A quoi bon, à quoi bon m’être enfin délivrée de ma condition de Squib (je savais bien que ma mère me mentait !), si je ne me sers de mes pouvoirs que pour assouvir mon amère soif de revanche ? J’ai tout rangé, tout nettoyé. Au dernier moment, je n’ai pu résister à ouvrir le livre une dernière fois. Cette fois, la page disait :
Potion reconstituante pour sorcière démoralisée.
J’ai ressorti un chaudron, 14 mg de poudre volcanique, quelques larmes de pixies, une mesure de jasmin séché et j’ai commencé à suivre les instructions. Après un quart d’heure, la potion s'est mise à sentir le printemps. J’ai immédiatement eu envie de me mettre en manches courtes. Une fois versée dans une toute petite fiole, la potion vert-bleu à reflets dorés m’a paru la plus jolie chose que j’aie jamais vue. Je l’ai glissée dans ma poche, et je suis partie rendre le grimoire. Dans la vieille boutique, les quatre d’hier prenaient le thé et ils m’ont invitée à venir manger un scone. La propriétaire a remis le grimoire à sa place, sans me poser de question. Dans ma poche, j’avais l’impression que la petite fiole chantait. De mes rancoeurs, je ne gardais que l’enveloppe vide, la trace.
- Comment s’appelle ce grimoire ?
La couverture était trop abîmée pour qu’on puisse en lire le titre.
« Principes de catharsis appliqués. Potions et enchantements »
[Sixième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika. Amorce proposée par Krazy Kitty, à partir d'un autre billet de mes billets: Potions Magiques. J'expliquais les mélanges et les expériences auxquels s'étaient livrés une dizaine de petits apprentis sorciers, lors de la fête d'anniversaire "Harry Potter", pour les neuf ans de mon grand garçon. Je m'étais vraiment décarcassée, mais ça valait la peine!]
Monday, January 19, 2009
Court printemps
.
C’était le soir béni où l’air était tiède et sentait la montée de sève. Le soir attendu où la fenêtre était enfin ouverte et où je brûlais d’envie d’être en manches courtes. Je savais qu’il fallait en profiter : ils avaient annoncé que le printemps durerait à peine 8 jours, ce cycle, et l’été juste 3 semaines. Le cycle dernier, la récolte avait été optimale, et il y avait des surplus de fruits et légumes. En revanche, on manquait de raisin et de pommes. Alors il avait été décidé de prolonger l’automne. Et comme ça faisait plusieurs cycles que l’hiver était à son minimum de 4 semaines, il fallait imposer un hiver maximum (12 semaines), pour permettre aux champs de reconstituer leur matière organique et pour tuer tous les virus qui se développaient à vitesse galopante. En passant devant l’Intergal Hospital, hier, j’ai vu une queue de plusieurs centaines de mètres, que les infirmiers en tenue sanitaire tentaient de circonscrire en tendant de grands draps stériles entre les malades et … les autres (qui sont peut-être aussi malades, mais qui n’ont pas le temps de s’interroger sur leur santé ?) Profiter, profiter… Je me le répétais, alors que la fin de la journée avait sonné et que je me dépêchais d’accomplir les ablutions obligatoires. Je n’aime pas ça, mais je m’y soumets sans rechigner, parce que je sais que notre boulot nous rend particulièrement sensibles aux bactéries et aux virus. Après la douche décontaminante, je me suis habillée à toute vitesse, et, à défaut de manches courtes, j’ai retroussé celles de ma combinaison. Evidemment, on ne m’a pas laissé sortir ainsi, et j’ai dû fermer toutes les attaches de ma combinaison. C’est paradoxal de penser qu’il y a quelques siècles les femmes devaient couvrir leur peau au risque d’être accusées d’indécence, et maintenant, après être passés par une phase de « décomplexion » extrême, nous revenons à une pruderie maximale (le moins de chair exposée possible, peu ou pas de contact direct entre individus) pour des raisons sanitaires, et non morales (ou bien ?...)
J’avais rendez-vous avec Teryl pour aller voir une expo, mais l’idée même de m’enfermer dans un local à ciel synthétique me dégoûtait. Quand ma tablette m’a livré le message d’Ani (« URGENT : Viens vite à la porte Est des Jardins, j’ai une autorisation pique-nique ! »), j’ai senti que la première soirée de printemps allait tenir ses promesses. J’ai changé de direction, attrapé une place libre sur un vélo-triplace en direction des Jardins, et j’ai pédalé comme une furie avec l’envie de chanter à tue-tête. A la porte Est, j’ai retrouvé une Ani toute agitée, avec deux énormes sacs bruns (je ne sais comment elle ne s’est pas fait arrêter : les sacs non-transparents provoquent la suspicion systématique des contrôleurs) : « Vite, vite, les autres nous attendent, nous n’avons que trois heures ! » Je me suis excusée d’arriver les mains vides, mais elle a balayé d’un geste mes apologies : « On a tout ce qu’il faut ». Je me suis demandée qui était ce « on ». En fait, ça fait un moment que je n’ai pas vu Ani, et je sais que dans son nouveau boulot, elle a développé de nouvelles connaissances. A l’entrée des Jardins, nous avons été inspectées, désinfectées et les deux sacs ont été fouillés. Tout à l’intérieur était sous vide, ce qui fait que rien n’a été confisqué. Les Jardins sont les seuls endroits préservés, les entrées sont très contrôlées pour éviter tout risque de contamination. Une contrôleuse nous a rappelé les règles : On ne touche à rien, on ne détruit rien, on ne laisse rien après notre passage, et surtout on ne cueille rien. Et puis, de manière inattendue, elle a souri : « Pourtant, aujourd’hui, nous avons une petite surprise : il y aura un quart d’heure de cueillette autorisée des premières framboises. » Je n’ai jamais de ma vie cueilli des framboises. Je savais que cette fenêtre ouverte, la seule de l’usine, était d’heureuse augure. Nous avons rejoint les autres dans l’emplacement qui nous était réservé, à côté de la roseraie. On m’a présentée, on a déballé le pique-nique (même les sandwiches standard ont l’air meilleur, quand on est assis sur l’herbe) et quelqu’un a sorti une bouteille de vin. C’était la première que j’ai vue depuis 6 mois ! On a partagé, ça ne faisait pas beaucoup par personne, mais l’air doux était autrement plus enivrant. Je ne vais pas souvent aux Jardins, je manque de connexions pour me procurer une autorisation. Profiter, profiter…
Quand l’annonce que la cueillette des framboises commençait a résonné, nous avons tous couru vers les buissons. C’était une belle pagaille ! J’ai senti que quelqu’un me prenait la main (j’avais enlevé mes gants, comme les autres, pour toucher l’herbe, un peu plus tôt), mais personne n’a rien vu, ou personne n’a rien dit. Ben, le garçon qui avait apporté le vin, m’a entraînée vers l’extrémité des buissons, et nous nous sommes glissés dessous. Nous nous sommes retrouvés entourés de branches serrées, couvertes de feuilles vert sombre et de petits fruits roses-rouges, mais, si on s’asseyait par terre, il y avait assez de place. C’était les meilleures framboises que j’ai jamais mangées. Nous entendions, de part et d’autres, les cris de ceux qui se disputaient les framboises à l’extérieur du buisson. Nous, à l’intérieur, nous avions la bonne place. Juste au-dessus de moi, à travers l’entrelacs des branches, le ciel commençait à s’adoucir, virant au rose. On peut réguler le climat, mais on ne peut pas arrêter, ou même ralentir, la marche du temps. Dommage, j’aurais bien aimé rester là, au milieu des framboises, un peu plus longtemps. Au moment où a retenti l’annonce de la fin de la cueillette, Ben m’a dit : « J’ai trouvé la plus belle » et il m’a tendu une énorme framboise rouge foncé. Quand j’ai voulu la prendre, sa main a esquivé la mienne et il a tendu la framboise vers mon visage. J’ai compris, j’ai rougi, mais j’ai ouvert la bouche. Quand j’ai senti ses doigts contre mes lèvres, sa main contre ma joue, je crois bien que le ciel a basculé en arrière. Ou c’est moi qui suis tombée dans les épines (qui eût cru que les framboisiers avaient des épines ?). Ben m’a attrapée par les poignets, et m’a tirée de là. Nous sommes sortis du buisson, égratignés, hilares. Les autres nous ont regardés nous tenir par la main. Ani a fait une drôle de tête, puis elle a haussé les épaules. Le reste de la soirée s’est passé très vite. Nous étions assis à côté, et nos épaules, nos bras, nos mains se frôlaient sans cesse. Ça me rendait folle, cette sensation chaude de sa peau contre la mienne. Il n’y avait pas de contrôleur en vue, et ceux qui étaient assis autour de nous n’avaient pas l’air de nous voir. D’ailleurs, il y en avait deux, assis en face de nous, qui se caressaient la main, discrètement.
Il a fallu partir. A la porte, trois contrôleurs vérifiaient que les manches soient bien descendues, les combinaisons refermées, les gants en place. Une des trois était celle qui nous avait parlé de la cueillette des framboises, quand nous étions arrivées. Ben s’est dirigé vers elle et l’a embrassée sur la joue. Un des contrôleurs, un grand brun, très jeune, a levé un sourcil. Elle s’est tournée vers lui : « C’est mon petit frère. » Le troisième, qui avait une barbe grise (une barbe !) ne semblait pas le moins du monde surpris. Il a dit : « Au revoir, Ben, à bientôt. », et nous a fait signe de passer. Nous sommes sortis de la bulle des Jardins, et nous avons ajusté nos masques. Nous nous sommes séparés un peu plus loin, il était tard et le couvre-feu n’allait pas tarder. Aucun d’entre nous n’avait d’autorisation. J’ai encore remercié Ani, qui a pris l’air distant. Je me demande… Mais je ne voulais même pas me poser de question. Profiter, profiter… Sur mon visage, je portais les traces invisibles qu’avait laissées la main très douce d’un homme. Malgré le ciel obscurci, j’ai décidé de rentrer à pied, au moins une partie du chemin. Quand j’ai tourné l’angle des allées Jean Jaurès, je me suis retrouvée nez à nez avec Ben. J’ai bafouillé « Mais … ». Il m’a pris le poignet et j’ai senti ses doigts nus s’immiscer entre mes gants mal fermés et la manche de ma combinaison. Il m’a dit : « Je ne sais pas comment te contacter. » Nous avons marché ensemble un moment, ses doigts toujours contre ma peau. C’est incroyable, quand on y pense, nous n’avons pas vu un seul contrôleur pendant presque cinq minutes. Et puis, il s’est arrêté, s’est tourné vers moi et m’a demandé : « Tu reviendras aux Jardins avec moi ? » J’ai souri, et je crois qu’il l’a vu, derrière mon masque. Il est reparti dans l’autre direction. Je l’ai regardé un moment, et puis, quand il s’est retourné, j’ai couru vers lui, couru dans l’air tiède qui sentait (comment est-ce possible ?) la sève, couru jusqu’à ce qu’il me prenne dans ses bras. Il avait enlevé son masque, j’ai arraché le mien, et j’ai senti – enfin – son visage contre le mien.
Ma tablette sonnait en continu : j’avais oublié de prévenir Taryl que je n’irais pas voir l’expo avec lui. D’une main, je l’ai éteinte. C’était un soir si doux.
[Cinquième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika, amorce proposée par Lyjazz.]
C’était le soir béni où l’air était tiède et sentait la montée de sève. Le soir attendu où la fenêtre était enfin ouverte et où je brûlais d’envie d’être en manches courtes. Je savais qu’il fallait en profiter : ils avaient annoncé que le printemps durerait à peine 8 jours, ce cycle, et l’été juste 3 semaines. Le cycle dernier, la récolte avait été optimale, et il y avait des surplus de fruits et légumes. En revanche, on manquait de raisin et de pommes. Alors il avait été décidé de prolonger l’automne. Et comme ça faisait plusieurs cycles que l’hiver était à son minimum de 4 semaines, il fallait imposer un hiver maximum (12 semaines), pour permettre aux champs de reconstituer leur matière organique et pour tuer tous les virus qui se développaient à vitesse galopante. En passant devant l’Intergal Hospital, hier, j’ai vu une queue de plusieurs centaines de mètres, que les infirmiers en tenue sanitaire tentaient de circonscrire en tendant de grands draps stériles entre les malades et … les autres (qui sont peut-être aussi malades, mais qui n’ont pas le temps de s’interroger sur leur santé ?) Profiter, profiter… Je me le répétais, alors que la fin de la journée avait sonné et que je me dépêchais d’accomplir les ablutions obligatoires. Je n’aime pas ça, mais je m’y soumets sans rechigner, parce que je sais que notre boulot nous rend particulièrement sensibles aux bactéries et aux virus. Après la douche décontaminante, je me suis habillée à toute vitesse, et, à défaut de manches courtes, j’ai retroussé celles de ma combinaison. Evidemment, on ne m’a pas laissé sortir ainsi, et j’ai dû fermer toutes les attaches de ma combinaison. C’est paradoxal de penser qu’il y a quelques siècles les femmes devaient couvrir leur peau au risque d’être accusées d’indécence, et maintenant, après être passés par une phase de « décomplexion » extrême, nous revenons à une pruderie maximale (le moins de chair exposée possible, peu ou pas de contact direct entre individus) pour des raisons sanitaires, et non morales (ou bien ?...)
J’avais rendez-vous avec Teryl pour aller voir une expo, mais l’idée même de m’enfermer dans un local à ciel synthétique me dégoûtait. Quand ma tablette m’a livré le message d’Ani (« URGENT : Viens vite à la porte Est des Jardins, j’ai une autorisation pique-nique ! »), j’ai senti que la première soirée de printemps allait tenir ses promesses. J’ai changé de direction, attrapé une place libre sur un vélo-triplace en direction des Jardins, et j’ai pédalé comme une furie avec l’envie de chanter à tue-tête. A la porte Est, j’ai retrouvé une Ani toute agitée, avec deux énormes sacs bruns (je ne sais comment elle ne s’est pas fait arrêter : les sacs non-transparents provoquent la suspicion systématique des contrôleurs) : « Vite, vite, les autres nous attendent, nous n’avons que trois heures ! » Je me suis excusée d’arriver les mains vides, mais elle a balayé d’un geste mes apologies : « On a tout ce qu’il faut ». Je me suis demandée qui était ce « on ». En fait, ça fait un moment que je n’ai pas vu Ani, et je sais que dans son nouveau boulot, elle a développé de nouvelles connaissances. A l’entrée des Jardins, nous avons été inspectées, désinfectées et les deux sacs ont été fouillés. Tout à l’intérieur était sous vide, ce qui fait que rien n’a été confisqué. Les Jardins sont les seuls endroits préservés, les entrées sont très contrôlées pour éviter tout risque de contamination. Une contrôleuse nous a rappelé les règles : On ne touche à rien, on ne détruit rien, on ne laisse rien après notre passage, et surtout on ne cueille rien. Et puis, de manière inattendue, elle a souri : « Pourtant, aujourd’hui, nous avons une petite surprise : il y aura un quart d’heure de cueillette autorisée des premières framboises. » Je n’ai jamais de ma vie cueilli des framboises. Je savais que cette fenêtre ouverte, la seule de l’usine, était d’heureuse augure. Nous avons rejoint les autres dans l’emplacement qui nous était réservé, à côté de la roseraie. On m’a présentée, on a déballé le pique-nique (même les sandwiches standard ont l’air meilleur, quand on est assis sur l’herbe) et quelqu’un a sorti une bouteille de vin. C’était la première que j’ai vue depuis 6 mois ! On a partagé, ça ne faisait pas beaucoup par personne, mais l’air doux était autrement plus enivrant. Je ne vais pas souvent aux Jardins, je manque de connexions pour me procurer une autorisation. Profiter, profiter…
Quand l’annonce que la cueillette des framboises commençait a résonné, nous avons tous couru vers les buissons. C’était une belle pagaille ! J’ai senti que quelqu’un me prenait la main (j’avais enlevé mes gants, comme les autres, pour toucher l’herbe, un peu plus tôt), mais personne n’a rien vu, ou personne n’a rien dit. Ben, le garçon qui avait apporté le vin, m’a entraînée vers l’extrémité des buissons, et nous nous sommes glissés dessous. Nous nous sommes retrouvés entourés de branches serrées, couvertes de feuilles vert sombre et de petits fruits roses-rouges, mais, si on s’asseyait par terre, il y avait assez de place. C’était les meilleures framboises que j’ai jamais mangées. Nous entendions, de part et d’autres, les cris de ceux qui se disputaient les framboises à l’extérieur du buisson. Nous, à l’intérieur, nous avions la bonne place. Juste au-dessus de moi, à travers l’entrelacs des branches, le ciel commençait à s’adoucir, virant au rose. On peut réguler le climat, mais on ne peut pas arrêter, ou même ralentir, la marche du temps. Dommage, j’aurais bien aimé rester là, au milieu des framboises, un peu plus longtemps. Au moment où a retenti l’annonce de la fin de la cueillette, Ben m’a dit : « J’ai trouvé la plus belle » et il m’a tendu une énorme framboise rouge foncé. Quand j’ai voulu la prendre, sa main a esquivé la mienne et il a tendu la framboise vers mon visage. J’ai compris, j’ai rougi, mais j’ai ouvert la bouche. Quand j’ai senti ses doigts contre mes lèvres, sa main contre ma joue, je crois bien que le ciel a basculé en arrière. Ou c’est moi qui suis tombée dans les épines (qui eût cru que les framboisiers avaient des épines ?). Ben m’a attrapée par les poignets, et m’a tirée de là. Nous sommes sortis du buisson, égratignés, hilares. Les autres nous ont regardés nous tenir par la main. Ani a fait une drôle de tête, puis elle a haussé les épaules. Le reste de la soirée s’est passé très vite. Nous étions assis à côté, et nos épaules, nos bras, nos mains se frôlaient sans cesse. Ça me rendait folle, cette sensation chaude de sa peau contre la mienne. Il n’y avait pas de contrôleur en vue, et ceux qui étaient assis autour de nous n’avaient pas l’air de nous voir. D’ailleurs, il y en avait deux, assis en face de nous, qui se caressaient la main, discrètement.
Il a fallu partir. A la porte, trois contrôleurs vérifiaient que les manches soient bien descendues, les combinaisons refermées, les gants en place. Une des trois était celle qui nous avait parlé de la cueillette des framboises, quand nous étions arrivées. Ben s’est dirigé vers elle et l’a embrassée sur la joue. Un des contrôleurs, un grand brun, très jeune, a levé un sourcil. Elle s’est tournée vers lui : « C’est mon petit frère. » Le troisième, qui avait une barbe grise (une barbe !) ne semblait pas le moins du monde surpris. Il a dit : « Au revoir, Ben, à bientôt. », et nous a fait signe de passer. Nous sommes sortis de la bulle des Jardins, et nous avons ajusté nos masques. Nous nous sommes séparés un peu plus loin, il était tard et le couvre-feu n’allait pas tarder. Aucun d’entre nous n’avait d’autorisation. J’ai encore remercié Ani, qui a pris l’air distant. Je me demande… Mais je ne voulais même pas me poser de question. Profiter, profiter… Sur mon visage, je portais les traces invisibles qu’avait laissées la main très douce d’un homme. Malgré le ciel obscurci, j’ai décidé de rentrer à pied, au moins une partie du chemin. Quand j’ai tourné l’angle des allées Jean Jaurès, je me suis retrouvée nez à nez avec Ben. J’ai bafouillé « Mais … ». Il m’a pris le poignet et j’ai senti ses doigts nus s’immiscer entre mes gants mal fermés et la manche de ma combinaison. Il m’a dit : « Je ne sais pas comment te contacter. » Nous avons marché ensemble un moment, ses doigts toujours contre ma peau. C’est incroyable, quand on y pense, nous n’avons pas vu un seul contrôleur pendant presque cinq minutes. Et puis, il s’est arrêté, s’est tourné vers moi et m’a demandé : « Tu reviendras aux Jardins avec moi ? » J’ai souri, et je crois qu’il l’a vu, derrière mon masque. Il est reparti dans l’autre direction. Je l’ai regardé un moment, et puis, quand il s’est retourné, j’ai couru vers lui, couru dans l’air tiède qui sentait (comment est-ce possible ?) la sève, couru jusqu’à ce qu’il me prenne dans ses bras. Il avait enlevé son masque, j’ai arraché le mien, et j’ai senti – enfin – son visage contre le mien.
Ma tablette sonnait en continu : j’avais oublié de prévenir Taryl que je n’irais pas voir l’expo avec lui. D’une main, je l’ai éteinte. C’était un soir si doux.
[Cinquième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika, amorce proposée par Lyjazz.]
Sunday, January 18, 2009
Service des galaxies 18 à 23
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Ce matin, derrière la petite porte du n°5, des trucs pas très ragoûtants… Un œil orange et gélatineux, et un alien bleu à cheveux verts. La routine, quoi. J’ai respiré un grand coup, et j’ai lancé : « Bonjour M’sieur-Dame ! » On ne sait jamais, et je ne veux froisser personne. Bon, je me suis vite rendu compte de mon erreur : il n’y avait pas deux individus dans la pièce, mais un seul, l’œil appartenant en fait au type bleu. D’après ses explications grognées, on lui avait déjà raccommodé la vue la semaine dernière (l’œil va dans sa main droite), mais ça n’a pas tenu et l’œil est retombé. Le type, en me racontant l’histoire, s’est chauffé et il a commencé les insultes et les imprécations, en agitant sa main creusée d’un cratère suintant. Je l’ai assuré que les chirurgiens feraient leur possible, dans les plus brefs délais (en fait, il va falloir qu’il patiente une bonne semaine, mais ça, je ne suis pas obligé de le lui dire), mais il a continué à fulminer et ses yeux orange, du moins ceux qui étaient encore attachés à son corps, lançaient des regards de plus en plus menaçants. Je ne suis pas méfiant de nature, mais j’ai appris à faire attention. La semaine dernière, Pat, de l’étage 7T, a été gravement brûlé par un jet d’acide craché par un type bleu du même genre. J’ai décidé de ne pas prendre de risque, j’ai sorti la grande artillerie : sur le plateau des remèdes, à ma droite, j’ai aligné (sans quitter le type des yeux) trois petites boules dorées. Il a tout de suite compris ce que c’était, et il s’est calmé. Je lui ai recommandé d’en prendre une toutes les heures, et lui ai assuré que je repasserai renouveler le traitement avant la fin de la journée. Bien sûr, nous avons tous des sleep-guns à la ceinture, mais le chocolat est l’arme que je privilégie. Il y en a très peu qui résistent. Quand j’ai refermé la porte, il était en train de dépiauter avidement la première boule, et des petits morceaux de papier doré voletaient autour de lui.
J’ai tapé mon rapport, je l’ai envoyé (dans la rubrique « Risques » : La vie de l’individu n’est pas en danger, celle du personnel soignant l’est.) et je suis passé au n°6.
Il n’y avait au début qu’une sorte de brouillard mouvant, qui s’est presque tout de suite matérialisé en une charmante jeune fille bouclée et très peu habillée. J’ai souri : j’aime beaucoup les Shapcha (Shape-changing people). Outre leur capacité à adopter diverses formes, ils/elles sont doté/e/s d’un remarquable pouvoir de télépathie. Ce sont des êtres d’une politesse extrême, et ils/elles s’efforcent d’adopter l’apparence qui fera le plus plaisir à leur interlocuteur. Ils/elles évitent généralement les foules, parce qu’elles sont pour eux/elles source de confusion et d’épuisement. Le/la Shapcha du n°6, après m’avoir salué tout ce qu’il y a de plus gentiment, m’a exposé ses problèmes de concentration. Je m’en étais douté, rien qu’à le/la regarder : j’aurais préféré un grand brun mal rasé à une délicate nymphette. C’était un cas simple, pas besoin de médecin pour ça. J’ai entré la prescription sur ma tablette et sur le plateau des remèdes, trois petites fioles sont apparues. Je lui ai répété la posologie, et je suis passé au n°7.
C’était toute une famille de Léanis. Ce sont des étranges créatures, toutes petites mais de forme humanoïde, avec de longs cheveux, de longues mains (qui touchent par terre) et de grands yeux qui semblent disproportionnés dans leur visage étroit. J’ai tout de suite vu qu’il n’y avait rien à faire pour celui qui était couché sur la banquette. Il était plus petit que les autres (un enfant ?) et respirait avec difficulté. Des bulles roses se formaient autour de sa bouche. J’ai secoué la tête doucement. Une des Léanis m’a pris la main. Je lui ai dit ce que je dis toujours, bien que je ne sache pas trop ce que ça veut dire : « Préparez-vous ». Elle ne m’a pas répondu – les Léanis adultes ne parlent pas, non qu’ils ne puissent pas, mais ils renoncent à la parole, c’est une sorte de vœu qu’ils prononcent. Mais j’ai senti quelque chose dans ma main. J’ai regardé : elle m’avait glissé trois pépites d’or, qui ressemblaient étrangement, en plus petit, aux trois boules de chocolat que j’avais données à l’alien bleu. J’ai secoué la tête encore une fois : « C’est gentil, mais je ne peux pas accepter. Les infirmiers n’ont pas le droit de recevoir des cadeaux. En plus … je ne peux rien pour lui. » J’ai vu ses yeux immenses déborder des longs cils et elle s’est mise à parler avec effort, avec la lenteur et les hésitations de ceux qui n’en ont plus l’habitude : « Nous ne voulons pas que vous le brûliez. » Alors ça, c’était bien la première fois qu’on me la faisait !
« Mais qu’est-ce que vous voulez en faire, alors ? » Je ne m’habitue pas, malgré les années, à parler de la mort d’un être encore vivant en sa présence. J’avais baissé la voix. Pudeur inutile, grogne Dréa, l’infirmière chef.
« L’enterrer. » J’ai failli répondre qu’il n’y avait plus de place nulle part pour enterrer les gens, que c’était inutile et coûteux de tenter, et même possiblement dangereux. Mais je l’ai regardée, et j’ai dit : « Je vais voir ce que je peux faire ». Ils ont refusé la piqûre de morphine à la pauvre créature agonisante, et n’ont pas touché aux chocolats que j’ai disposés pour tous les autres sur le plateau des remèdes. Je suis sorti, j’ai envoyé un message à Dyrian, lui rappelant notre longue amitié, j’ai respiré un grand coup, et j’ai ouvert la petite porte du n°8.
Le soir, à la fin de mon service, j’ai refait le tour. L’alien bleu dormait au milieu des papiers dorés. Le/la Shapcha était parti/e, mais il/elle avait laissé un hologramme pour moi, un bel homme aux yeux sombres, preuve que les médicaments avaient résolu ses problèmes de concentration. Le petit Léani était mort, et son corps minuscule avait été confié à sa famille. J’ai envoyé un message à Dyrian : « Je te revaudrai ça. » La réponse s’est instantanément affichée sur ma tablette : « J’y compte bien ! », mais je n’y faisais plus attention. Sur le rebord de la banquette, trois pepites d’or étaient disposées en triangle. Derrière moi, j’ai entendu Bril, de l’équipe de sanisation : « Je sais pas ce que c’est, mais impossible de l’enlever de là. C’est collé, on dirait. Va peut-être falloir bazarder la banquette. » Je les ai cueillies facilement. Je les ai mises dans ma poche et j’ai senti leur chaleur rayonner à travers ma combinaison. « Ah ben, ça alors, ça alors ! Ah ben merci, en tout cas » disait Bril dans mon dos.
Ma journée au Intergal Hospital est terminée.
[Quatrième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika. Amorce proposée par Bbt, à partir d'un billet de ... moi-même. Bah oui, je leur ai donné à tous du fil à retordre (bien involontairement!), avec ma Monstrueuse Surprise, sortie d'une petite case du calendrier de l'avent.]
Ce matin, derrière la petite porte du n°5, des trucs pas très ragoûtants… Un œil orange et gélatineux, et un alien bleu à cheveux verts. La routine, quoi. J’ai respiré un grand coup, et j’ai lancé : « Bonjour M’sieur-Dame ! » On ne sait jamais, et je ne veux froisser personne. Bon, je me suis vite rendu compte de mon erreur : il n’y avait pas deux individus dans la pièce, mais un seul, l’œil appartenant en fait au type bleu. D’après ses explications grognées, on lui avait déjà raccommodé la vue la semaine dernière (l’œil va dans sa main droite), mais ça n’a pas tenu et l’œil est retombé. Le type, en me racontant l’histoire, s’est chauffé et il a commencé les insultes et les imprécations, en agitant sa main creusée d’un cratère suintant. Je l’ai assuré que les chirurgiens feraient leur possible, dans les plus brefs délais (en fait, il va falloir qu’il patiente une bonne semaine, mais ça, je ne suis pas obligé de le lui dire), mais il a continué à fulminer et ses yeux orange, du moins ceux qui étaient encore attachés à son corps, lançaient des regards de plus en plus menaçants. Je ne suis pas méfiant de nature, mais j’ai appris à faire attention. La semaine dernière, Pat, de l’étage 7T, a été gravement brûlé par un jet d’acide craché par un type bleu du même genre. J’ai décidé de ne pas prendre de risque, j’ai sorti la grande artillerie : sur le plateau des remèdes, à ma droite, j’ai aligné (sans quitter le type des yeux) trois petites boules dorées. Il a tout de suite compris ce que c’était, et il s’est calmé. Je lui ai recommandé d’en prendre une toutes les heures, et lui ai assuré que je repasserai renouveler le traitement avant la fin de la journée. Bien sûr, nous avons tous des sleep-guns à la ceinture, mais le chocolat est l’arme que je privilégie. Il y en a très peu qui résistent. Quand j’ai refermé la porte, il était en train de dépiauter avidement la première boule, et des petits morceaux de papier doré voletaient autour de lui.
J’ai tapé mon rapport, je l’ai envoyé (dans la rubrique « Risques » : La vie de l’individu n’est pas en danger, celle du personnel soignant l’est.) et je suis passé au n°6.
Il n’y avait au début qu’une sorte de brouillard mouvant, qui s’est presque tout de suite matérialisé en une charmante jeune fille bouclée et très peu habillée. J’ai souri : j’aime beaucoup les Shapcha (Shape-changing people). Outre leur capacité à adopter diverses formes, ils/elles sont doté/e/s d’un remarquable pouvoir de télépathie. Ce sont des êtres d’une politesse extrême, et ils/elles s’efforcent d’adopter l’apparence qui fera le plus plaisir à leur interlocuteur. Ils/elles évitent généralement les foules, parce qu’elles sont pour eux/elles source de confusion et d’épuisement. Le/la Shapcha du n°6, après m’avoir salué tout ce qu’il y a de plus gentiment, m’a exposé ses problèmes de concentration. Je m’en étais douté, rien qu’à le/la regarder : j’aurais préféré un grand brun mal rasé à une délicate nymphette. C’était un cas simple, pas besoin de médecin pour ça. J’ai entré la prescription sur ma tablette et sur le plateau des remèdes, trois petites fioles sont apparues. Je lui ai répété la posologie, et je suis passé au n°7.
C’était toute une famille de Léanis. Ce sont des étranges créatures, toutes petites mais de forme humanoïde, avec de longs cheveux, de longues mains (qui touchent par terre) et de grands yeux qui semblent disproportionnés dans leur visage étroit. J’ai tout de suite vu qu’il n’y avait rien à faire pour celui qui était couché sur la banquette. Il était plus petit que les autres (un enfant ?) et respirait avec difficulté. Des bulles roses se formaient autour de sa bouche. J’ai secoué la tête doucement. Une des Léanis m’a pris la main. Je lui ai dit ce que je dis toujours, bien que je ne sache pas trop ce que ça veut dire : « Préparez-vous ». Elle ne m’a pas répondu – les Léanis adultes ne parlent pas, non qu’ils ne puissent pas, mais ils renoncent à la parole, c’est une sorte de vœu qu’ils prononcent. Mais j’ai senti quelque chose dans ma main. J’ai regardé : elle m’avait glissé trois pépites d’or, qui ressemblaient étrangement, en plus petit, aux trois boules de chocolat que j’avais données à l’alien bleu. J’ai secoué la tête encore une fois : « C’est gentil, mais je ne peux pas accepter. Les infirmiers n’ont pas le droit de recevoir des cadeaux. En plus … je ne peux rien pour lui. » J’ai vu ses yeux immenses déborder des longs cils et elle s’est mise à parler avec effort, avec la lenteur et les hésitations de ceux qui n’en ont plus l’habitude : « Nous ne voulons pas que vous le brûliez. » Alors ça, c’était bien la première fois qu’on me la faisait !
« Mais qu’est-ce que vous voulez en faire, alors ? » Je ne m’habitue pas, malgré les années, à parler de la mort d’un être encore vivant en sa présence. J’avais baissé la voix. Pudeur inutile, grogne Dréa, l’infirmière chef.
« L’enterrer. » J’ai failli répondre qu’il n’y avait plus de place nulle part pour enterrer les gens, que c’était inutile et coûteux de tenter, et même possiblement dangereux. Mais je l’ai regardée, et j’ai dit : « Je vais voir ce que je peux faire ». Ils ont refusé la piqûre de morphine à la pauvre créature agonisante, et n’ont pas touché aux chocolats que j’ai disposés pour tous les autres sur le plateau des remèdes. Je suis sorti, j’ai envoyé un message à Dyrian, lui rappelant notre longue amitié, j’ai respiré un grand coup, et j’ai ouvert la petite porte du n°8.
Le soir, à la fin de mon service, j’ai refait le tour. L’alien bleu dormait au milieu des papiers dorés. Le/la Shapcha était parti/e, mais il/elle avait laissé un hologramme pour moi, un bel homme aux yeux sombres, preuve que les médicaments avaient résolu ses problèmes de concentration. Le petit Léani était mort, et son corps minuscule avait été confié à sa famille. J’ai envoyé un message à Dyrian : « Je te revaudrai ça. » La réponse s’est instantanément affichée sur ma tablette : « J’y compte bien ! », mais je n’y faisais plus attention. Sur le rebord de la banquette, trois pepites d’or étaient disposées en triangle. Derrière moi, j’ai entendu Bril, de l’équipe de sanisation : « Je sais pas ce que c’est, mais impossible de l’enlever de là. C’est collé, on dirait. Va peut-être falloir bazarder la banquette. » Je les ai cueillies facilement. Je les ai mises dans ma poche et j’ai senti leur chaleur rayonner à travers ma combinaison. « Ah ben, ça alors, ça alors ! Ah ben merci, en tout cas » disait Bril dans mon dos.
Ma journée au Intergal Hospital est terminée.
[Quatrième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika. Amorce proposée par Bbt, à partir d'un billet de ... moi-même. Bah oui, je leur ai donné à tous du fil à retordre (bien involontairement!), avec ma Monstrueuse Surprise, sortie d'une petite case du calendrier de l'avent.]
Thursday, January 15, 2009
Depucelage, façon 18e
...
Puisqu’un (ou une) internaute est arrivé(e) ici en tapant dans son moteur de recherche favori « comment se faire dévierger + image », je vais me permettre de donner quelques conseils à ce sujet, afin que les suivants qui viendraient par le même chemin ne soient pas déçus. Vierge mon ami, je suis passée par là, je sais ce que tu ressens (tu permets que je te tutoies ?) Ne t’inquiète pas, j’ai tout le matériel nécessaire pour répondre à ta requête et je m’en vais de ce pas éclairer ta lanterne. D’ailleurs, tu tombes tout à fait bien, parce que je suis en train de discuter de ce sujet avec Samantdi. Ou plutôt, elle a commencé à en parler, et je m’apprêtais à lui répondre. Joins-toi donc à la conversation, ouvre grand tes oreilles et prends des notes. Quant aux images, pas de souci, ça viendra.
Figure-toi que c’est la troisième année consécutive que j’ai mis au programme de ma classe d’Advanced French Literature Les Liaisons dangereuses. Mais non, attends, ne t’en va pas ! Nous sommes au cœur du sujet, je t’assure. Rassieds-toi là et écoute. Dans ce livre remarquable (dois-je avouer que je le tiens pour un des plus grands de la littérature ?), il y a la scène de déviergeage la plus rondement menée, de main de maître, qu’il m’ait été donné de lire ou de voir. Ah, tu vois ? Ça t’intéresse, maintenant ? Bon, continuons.
C’est donc un plaisir un peu égoïste que celui d’enseigner ce livre, parce que c’est un livre difficile d’accès, même pour mes meilleurs élèves. Certains n’arrivent pas au bout, d’autres lisent en parallèle la traduction anglaise. L’intrication des relations, le jeu subtil des dates et des lettres croisées, la sophistication du langage à multiples significations sont déroutants.
Je me sers de ce livre pour introduire un peu de linguistique (le signifiant « amour » ayant des signifiés divers selon les personnages, par exemple) et aussi pour comparer les possibles « lectures » de l’œuvre à travers les adaptations cinématographiques. J’en montre deux (et je regrette de n’avoir pas le temps de montrer la version de Vadim) : d’abord celle de Milos Forman (qui a ses mérites, parmi lesquels Colin Firth, mais aussi certains côtés ridicules) et celle que j’aime le plus, celle de Stephen Frears (c’est tout simplement un de mes films préférés). Tiens, voilà tes images ! Je recommande la scène de déviergeage dans le film de Forman, elle a une haute teneur comique. Celle de Frears est nettement plus sombre, mais non moins efficace. Vas-y voir, tu trouveras tous les détails qu’il te faut.
Avec mes élèves, nous comparons les prises de position de chaque scénariste par rapport au livre (non, pas les positions de ... Qu'est-ce que tu vas chercher là?): la version de Forman, bien qu’elle ait pour titre Valmont, est clairement centrée sur Cécile, celle de Frears est une exploration beaucoup plus subtile des liens d'attirance, de complicité et de cruauté qui unissent Valmont et la Marquise.
J’espère que tu ne seras pas choqué(e). Mes élèves ont été choqués, c’est vrai, comme ceux de Samantdi, beaucoup plus que je ne l’aurai pensé (ils sont presque tous en terminale), malgré la préparation par la lecture et l’optique comparative adoptée. Nous avons eu de longues discussions après le film, et dans l’ensemble, ils font preuve d’une pensée moralisante dont j’étais absolument dépourvue à leur âge. Quand j’ai lu le livre (vers 17 ans, et pas pour l’école), j’ai été subjuguée par la virtuosité de l’écriture, de l’architecture du roman, et par le caractère extrême (des sentiments, de la cruauté). Si je me souviens bien, il n’était pas question à l’époque de rivaliser de bonnes mœurs, mais il était bon ton d’afficher sa fascination pour le bizarre, le différent, voire le malsain. Je pouvais sans choquer parler de mon admiration non seulement pour le livre, mais pour ses personnages (alors que mes élèves sont vaguement dégoûtés, par la Marquise, mais aussi par Valmont. Insensibles, semble-t-il, à son charme. Le mot qu'ils emploie pour le décrire est "creepy". Incompréhensible, de mon point de vue, mais bon, je n’appartiens pas à la même génération).
Là où ils m’ont vraiment soufflée, cette année, c’est quand ils m’ont demandé de montrer en classe Cruel Intentions, en me promettant que c’était une adaptation des Liaisons dangereuses. J’ai été bien avisée de me regarder le film avant de leur répondre. Et là, grand choc : d’une part, contrairement à ce que je croyais, c’est une transposition très réussie du roman (à l’époque contemporaine, et reprenant, pour les détourner, les poncifs du film américain pour teenagers), et d’autre part c’est un film beaucoup plus "inappropriate", et, selon mes critères, beaucoup plus choquant que les deux autres. Le langage et les gestes sont crus, mais, ah oui, ça y est je comprends, il n’y a pas de nudité à l’écran. Pas le moindre petit bout de sein dévoilé. Alors la moralité est sauve, n’est-ce pas, même si le personnage principal dit à son demi-frère : « Tu pourras me la mettre où tu veux » (Valmont et Merteuil sont demi-frère et sœur). J’avais oublié que même les plus intelligents de mes élèves restent profondément américains. De voir les fesses de Cécile ou sa poitrine constitue une atteinte à la bienséance. Mais de parler de ce qu’on fait avec ces parties du corps est inoffensif, puisqu’ « on ne voit rien » (C’est ce que m’ont répondu les deux filles qui insistaient pour qu’on regarde le film en classe). Mmh. La génération de l’image ? La primauté du visuel ? Une certaine forme de pruderie qui consisterait à « sauver les apparences » ? Qu’en penses-tu ? Quoi, tu es déjà parti(e) te louer les films ? Remarque, tu n’as pas tort, à eux trois, ils t’apprendront quelque chose. Je recommande le bouquin, quand même. Peut-être un peu plus tard, quand tes hormones laisseront à ton cerveau le loisir de te préoccuper d’autre chose que ton initiation aux plaisirs de la chair. Il y a un temps pour tout.
[Troisième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika, sur une amorce proposée par Kozlika elle-même, et en réponse à un billet de Samantdi. Cette amorce était le début du billet « Keywords » de Pascal, sur son blog, Finis Africae.]
Puisqu’un (ou une) internaute est arrivé(e) ici en tapant dans son moteur de recherche favori « comment se faire dévierger + image », je vais me permettre de donner quelques conseils à ce sujet, afin que les suivants qui viendraient par le même chemin ne soient pas déçus. Vierge mon ami, je suis passée par là, je sais ce que tu ressens (tu permets que je te tutoies ?) Ne t’inquiète pas, j’ai tout le matériel nécessaire pour répondre à ta requête et je m’en vais de ce pas éclairer ta lanterne. D’ailleurs, tu tombes tout à fait bien, parce que je suis en train de discuter de ce sujet avec Samantdi. Ou plutôt, elle a commencé à en parler, et je m’apprêtais à lui répondre. Joins-toi donc à la conversation, ouvre grand tes oreilles et prends des notes. Quant aux images, pas de souci, ça viendra.Figure-toi que c’est la troisième année consécutive que j’ai mis au programme de ma classe d’Advanced French Literature Les Liaisons dangereuses. Mais non, attends, ne t’en va pas ! Nous sommes au cœur du sujet, je t’assure. Rassieds-toi là et écoute. Dans ce livre remarquable (dois-je avouer que je le tiens pour un des plus grands de la littérature ?), il y a la scène de déviergeage la plus rondement menée, de main de maître, qu’il m’ait été donné de lire ou de voir. Ah, tu vois ? Ça t’intéresse, maintenant ? Bon, continuons.
C’est donc un plaisir un peu égoïste que celui d’enseigner ce livre, parce que c’est un livre difficile d’accès, même pour mes meilleurs élèves. Certains n’arrivent pas au bout, d’autres lisent en parallèle la traduction anglaise. L’intrication des relations, le jeu subtil des dates et des lettres croisées, la sophistication du langage à multiples significations sont déroutants.
Je me sers de ce livre pour introduire un peu de linguistique (le signifiant « amour » ayant des signifiés divers selon les personnages, par exemple) et aussi pour comparer les possibles « lectures » de l’œuvre à travers les adaptations cinématographiques. J’en montre deux (et je regrette de n’avoir pas le temps de montrer la version de Vadim) : d’abord celle de Milos Forman (qui a ses mérites, parmi lesquels Colin Firth, mais aussi certains côtés ridicules) et celle que j’aime le plus, celle de Stephen Frears (c’est tout simplement un de mes films préférés). Tiens, voilà tes images ! Je recommande la scène de déviergeage dans le film de Forman, elle a une haute teneur comique. Celle de Frears est nettement plus sombre, mais non moins efficace. Vas-y voir, tu trouveras tous les détails qu’il te faut.
Avec mes élèves, nous comparons les prises de position de chaque scénariste par rapport au livre (non, pas les positions de ... Qu'est-ce que tu vas chercher là?): la version de Forman, bien qu’elle ait pour titre Valmont, est clairement centrée sur Cécile, celle de Frears est une exploration beaucoup plus subtile des liens d'attirance, de complicité et de cruauté qui unissent Valmont et la Marquise.
J’espère que tu ne seras pas choqué(e). Mes élèves ont été choqués, c’est vrai, comme ceux de Samantdi, beaucoup plus que je ne l’aurai pensé (ils sont presque tous en terminale), malgré la préparation par la lecture et l’optique comparative adoptée. Nous avons eu de longues discussions après le film, et dans l’ensemble, ils font preuve d’une pensée moralisante dont j’étais absolument dépourvue à leur âge. Quand j’ai lu le livre (vers 17 ans, et pas pour l’école), j’ai été subjuguée par la virtuosité de l’écriture, de l’architecture du roman, et par le caractère extrême (des sentiments, de la cruauté). Si je me souviens bien, il n’était pas question à l’époque de rivaliser de bonnes mœurs, mais il était bon ton d’afficher sa fascination pour le bizarre, le différent, voire le malsain. Je pouvais sans choquer parler de mon admiration non seulement pour le livre, mais pour ses personnages (alors que mes élèves sont vaguement dégoûtés, par la Marquise, mais aussi par Valmont. Insensibles, semble-t-il, à son charme. Le mot qu'ils emploie pour le décrire est "creepy". Incompréhensible, de mon point de vue, mais bon, je n’appartiens pas à la même génération).
Là où ils m’ont vraiment soufflée, cette année, c’est quand ils m’ont demandé de montrer en classe Cruel Intentions, en me promettant que c’était une adaptation des Liaisons dangereuses. J’ai été bien avisée de me regarder le film avant de leur répondre. Et là, grand choc : d’une part, contrairement à ce que je croyais, c’est une transposition très réussie du roman (à l’époque contemporaine, et reprenant, pour les détourner, les poncifs du film américain pour teenagers), et d’autre part c’est un film beaucoup plus "inappropriate", et, selon mes critères, beaucoup plus choquant que les deux autres. Le langage et les gestes sont crus, mais, ah oui, ça y est je comprends, il n’y a pas de nudité à l’écran. Pas le moindre petit bout de sein dévoilé. Alors la moralité est sauve, n’est-ce pas, même si le personnage principal dit à son demi-frère : « Tu pourras me la mettre où tu veux » (Valmont et Merteuil sont demi-frère et sœur). J’avais oublié que même les plus intelligents de mes élèves restent profondément américains. De voir les fesses de Cécile ou sa poitrine constitue une atteinte à la bienséance. Mais de parler de ce qu’on fait avec ces parties du corps est inoffensif, puisqu’ « on ne voit rien » (C’est ce que m’ont répondu les deux filles qui insistaient pour qu’on regarde le film en classe). Mmh. La génération de l’image ? La primauté du visuel ? Une certaine forme de pruderie qui consisterait à « sauver les apparences » ? Qu’en penses-tu ? Quoi, tu es déjà parti(e) te louer les films ? Remarque, tu n’as pas tort, à eux trois, ils t’apprendront quelque chose. Je recommande le bouquin, quand même. Peut-être un peu plus tard, quand tes hormones laisseront à ton cerveau le loisir de te préoccuper d’autre chose que ton initiation aux plaisirs de la chair. Il y a un temps pour tout.
[Troisième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika, sur une amorce proposée par Kozlika elle-même, et en réponse à un billet de Samantdi. Cette amorce était le début du billet « Keywords » de Pascal, sur son blog, Finis Africae.]
Tuesday, January 13, 2009
Ma semaine
...
Lundi, je fus pris d’un grand coup de blues. Alors je suis allé faire un tour du côté de mes balades adolescentes.
Mardi, il neigeait. Je chaussai sans hésiter mes raquettes trentenaires.
Mercredi, la neige tenait, mais il faisait grand soleil. Evidemment, ça me guérit de ma mélancolie, et je m’en fus faire un bonhomme sur le pré givré de l’enfance.
Jeudi, brouillard. Mes rhumatismes me tinrent compagnie au coin du feu. Ma cheminée d’âge avancé me réconforta tout au long de la grise après-midi.
Vendredi, jour de marché. Je descendis au village lentement. Plus de cinquante ans de pratique m’ont appris à ménager mes jambes, surtout sur un chemin verglacé.
Samedi, ciel enivré et grand vent solitaire. Je marchai sur le chemin isolé, longtemps, perdu dans mes pensées de jeune homme.
Dimanche … Je déteste les dimanches. Je décidai d’oublier dimanche et je passai directement à lundi.
C’est comme cela que j’ai vécu la longue vie qui est la mienne : le temps m’appartient, et non le contraire. Il est inscrit dans le lieu où je vis. Chacun de mes pas dans ce paysage appartient à un souvenir. Je suis allé partout, et tous mes âges s'étagent devant moi. Je les revisite quand je veux.
[Deuxième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika. Amorce proposée par Malgven, à partir d'un billet de Zub.]
Mardi, il neigeait. Je chaussai sans hésiter mes raquettes trentenaires.
Mercredi, la neige tenait, mais il faisait grand soleil. Evidemment, ça me guérit de ma mélancolie, et je m’en fus faire un bonhomme sur le pré givré de l’enfance.
Jeudi, brouillard. Mes rhumatismes me tinrent compagnie au coin du feu. Ma cheminée d’âge avancé me réconforta tout au long de la grise après-midi.
Vendredi, jour de marché. Je descendis au village lentement. Plus de cinquante ans de pratique m’ont appris à ménager mes jambes, surtout sur un chemin verglacé.
Samedi, ciel enivré et grand vent solitaire. Je marchai sur le chemin isolé, longtemps, perdu dans mes pensées de jeune homme.
Dimanche … Je déteste les dimanches. Je décidai d’oublier dimanche et je passai directement à lundi.
C’est comme cela que j’ai vécu la longue vie qui est la mienne : le temps m’appartient, et non le contraire. Il est inscrit dans le lieu où je vis. Chacun de mes pas dans ce paysage appartient à un souvenir. Je suis allé partout, et tous mes âges s'étagent devant moi. Je les revisite quand je veux.
[Deuxième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika. Amorce proposée par Malgven, à partir d'un billet de Zub.]
Eighties
...
Et si, je me disais l’autre jour après avoir entendu une programmation musicale appropriée, et si la femme des “yeux revolver” (Marc Lavoine) et la “femme libérée” (Cookie Dinger) était une seule et même personne. Je me rends compte que je suis en train de développer une légère obsession pour les années 80. Je ne suis pas absolument sûre que ce soit très sain, de remuer tous ces airs empoussiérés. D’abord, je n’ai jamais aimé Marc Lavoine (en parlant de malsain…), et cette chanson-là en particulier m’a toujours hérissé le poil. Même à l’époque.
Bon, j’ai bien dû danser dessus, une paire de fois. Les slows, à 13 ans, c’est crucial. Sans doute à la Réserve, quand pour la première fois nos oncles nous ont «sorties», ma cousine et moi. On ne tenait pas d’excitation. Eux, ça les faisait marrer (Albert n’a pas arrêté de rigoler de la soirée, tout en gardant un œil sur nous. La seule contrainte, c’était : vous ne sortez pas de la boîte. Il a fallu l’expliquer au David qui voulait m’emmener prendre le frais sur la plage. C’était non-négociable).
Femme libérée, en revanche, qu’est-ce qu’on l’a chantée, celle-là ! Le même été, à poil sur la plage (bah, oui, j’avais une famille très libérée. On passait nos étés sur une plage naturiste, ça créait des liens. Les parents, les oncles, les tantes, les cousins, et même parfois ma grand-mère – qui restait habillée, elle, et qui crochetait sous le parasol. Un de mes oncles la «badinait» : « On le voit bien, que vous avez gardé vos lunettes pour voir de loin ! » Elle secouait la tête : « Bah, bah, bah, n’importe quoi ! » en riant). Ma tante, la plus féministe, détestait cette chanson, qu’elle trouvait ridicule. Elle, si forte, si pleine d’énergie, d’indépendance, elle qui nous entraînait derrière elle avec vigueur, qui nous entraînait à être des femmes libres.
Et pourtant…
« Elle rentre son ventre
A chaque fois qu’elle sort
Même dans Elle ils disent
Qu’il faut faire un effort »
Pourtant c’est elle qui nous faisait pratiquer la diction exagérée des X U X U, un remède souverain pour que jamais nos poitrines ne s’affaissent (il faudrait que je m’y remette, tiens…) Lorsque la tramontane cinglait nos jambes à coup de fouet sablé et qu’il fallait rentrer à pied à l’appartement, elle nous encourageait : « Allez les filles, on est fortes, allez courez, X U X U », et on la suivait, en riant et pleurant (elle fait mal, la tramontane, quand elle transforme le sable en millions d’aiguillons féroces).
Ils viennent de vendre l’appartement de Port-la-Nouvelle. Et ça n’a pas été sans mal. Les uns voulaient le garder à tout prix, les autres s’en débarrasser au plus vite. Il est loin, le temps où l’on chantait tout nus sur la plage, où l’on faisait les tests d’été du Nouvel Obs, tous ensemble («Non, pas vous, vous êtes trop jeunes»), où l’on mangeait de la pastèque crissante de sable et on se baignait sans maillot, mais avec des sandales en plastiques – à cause des vives. Moi, je ne me prononce pas. De toute façon, je n’ai pas mon mot à dire, c’est la génération au-dessus qui a hérité de cet appartement. Mais ça faisait des lustres et des lustres que je n’y avais pas mis les pieds. Et les derniers étés que j’y ai passés m’ont laissé de mauvais souvenirs.
Nous, les cousines, nous bossons toutes à plein temps, comme des dingues, nous avons toutes des enfants, même la petite, celle qui restait éveillée pour écouter les confidences qu’on se faisait, la nuit, quand on revenait de la Réserve. Et qui racontait tout aux adultes le lendemain matin (quel savon on lui avait passé !) Nous sommes indépendantes financièrement, nous assumons notre âge, tout ça, tout ça. Nous connaissons la recette miracle contre les seins qui pendent. Nous faisons fi de la tramontane. Et nous prenons toujours un peu de sable, avec notre pastèque. Libérées, non, libres oui. Enfin, je crois. Si fragiles … faut voir.
Oui, il faut que j’arrête d’écouter ces vieux trucs. J’ai la nostalgie facile. Ah, et les yeux revolver ? Bah, oui, c’est de famille. Dites-moi que les femmes devraient rester chez elle à s’occuper de leurs gosses, pour voir !
[Ma première participation aux Sabliers Givrés de Kozlika.
J'ai emprunté la photo de Port-La-Nouvelle à Apericiation
L’amorce provenait d’un billet de Mavie sur son blog Une vie rêvée : Séduire comme une femme]
Et si, je me disais l’autre jour après avoir entendu une programmation musicale appropriée, et si la femme des “yeux revolver” (Marc Lavoine) et la “femme libérée” (Cookie Dinger) était une seule et même personne. Je me rends compte que je suis en train de développer une légère obsession pour les années 80. Je ne suis pas absolument sûre que ce soit très sain, de remuer tous ces airs empoussiérés. D’abord, je n’ai jamais aimé Marc Lavoine (en parlant de malsain…), et cette chanson-là en particulier m’a toujours hérissé le poil. Même à l’époque.Bon, j’ai bien dû danser dessus, une paire de fois. Les slows, à 13 ans, c’est crucial. Sans doute à la Réserve, quand pour la première fois nos oncles nous ont «sorties», ma cousine et moi. On ne tenait pas d’excitation. Eux, ça les faisait marrer (Albert n’a pas arrêté de rigoler de la soirée, tout en gardant un œil sur nous. La seule contrainte, c’était : vous ne sortez pas de la boîte. Il a fallu l’expliquer au David qui voulait m’emmener prendre le frais sur la plage. C’était non-négociable).
Femme libérée, en revanche, qu’est-ce qu’on l’a chantée, celle-là ! Le même été, à poil sur la plage (bah, oui, j’avais une famille très libérée. On passait nos étés sur une plage naturiste, ça créait des liens. Les parents, les oncles, les tantes, les cousins, et même parfois ma grand-mère – qui restait habillée, elle, et qui crochetait sous le parasol. Un de mes oncles la «badinait» : « On le voit bien, que vous avez gardé vos lunettes pour voir de loin ! » Elle secouait la tête : « Bah, bah, bah, n’importe quoi ! » en riant). Ma tante, la plus féministe, détestait cette chanson, qu’elle trouvait ridicule. Elle, si forte, si pleine d’énergie, d’indépendance, elle qui nous entraînait derrière elle avec vigueur, qui nous entraînait à être des femmes libres.
Et pourtant…
« Elle rentre son ventre
A chaque fois qu’elle sort
Même dans Elle ils disent
Qu’il faut faire un effort »
Pourtant c’est elle qui nous faisait pratiquer la diction exagérée des X U X U, un remède souverain pour que jamais nos poitrines ne s’affaissent (il faudrait que je m’y remette, tiens…) Lorsque la tramontane cinglait nos jambes à coup de fouet sablé et qu’il fallait rentrer à pied à l’appartement, elle nous encourageait : « Allez les filles, on est fortes, allez courez, X U X U », et on la suivait, en riant et pleurant (elle fait mal, la tramontane, quand elle transforme le sable en millions d’aiguillons féroces).
Ils viennent de vendre l’appartement de Port-la-Nouvelle. Et ça n’a pas été sans mal. Les uns voulaient le garder à tout prix, les autres s’en débarrasser au plus vite. Il est loin, le temps où l’on chantait tout nus sur la plage, où l’on faisait les tests d’été du Nouvel Obs, tous ensemble («Non, pas vous, vous êtes trop jeunes»), où l’on mangeait de la pastèque crissante de sable et on se baignait sans maillot, mais avec des sandales en plastiques – à cause des vives. Moi, je ne me prononce pas. De toute façon, je n’ai pas mon mot à dire, c’est la génération au-dessus qui a hérité de cet appartement. Mais ça faisait des lustres et des lustres que je n’y avais pas mis les pieds. Et les derniers étés que j’y ai passés m’ont laissé de mauvais souvenirs.
Nous, les cousines, nous bossons toutes à plein temps, comme des dingues, nous avons toutes des enfants, même la petite, celle qui restait éveillée pour écouter les confidences qu’on se faisait, la nuit, quand on revenait de la Réserve. Et qui racontait tout aux adultes le lendemain matin (quel savon on lui avait passé !) Nous sommes indépendantes financièrement, nous assumons notre âge, tout ça, tout ça. Nous connaissons la recette miracle contre les seins qui pendent. Nous faisons fi de la tramontane. Et nous prenons toujours un peu de sable, avec notre pastèque. Libérées, non, libres oui. Enfin, je crois. Si fragiles … faut voir.
Oui, il faut que j’arrête d’écouter ces vieux trucs. J’ai la nostalgie facile. Ah, et les yeux revolver ? Bah, oui, c’est de famille. Dites-moi que les femmes devraient rester chez elle à s’occuper de leurs gosses, pour voir !
[Ma première participation aux Sabliers Givrés de Kozlika.
J'ai emprunté la photo de Port-La-Nouvelle à Apericiation
L’amorce provenait d’un billet de Mavie sur son blog Une vie rêvée : Séduire comme une femme]
Friday, March 28, 2008
Rengaine
...
Certains soirs, pour faire mon intéressant, il m'est arrivé de monter sur une chaise, de me draper dans un torchon à carreaux et de déclamer une poignée de vers avec des accès de lyrisme proportionnels à mon taux d'alcoolémie. Il s'agissait de l'extrait suivant : « C'est pas marqué dans les livres / Le plus important à vivre / C'est de vivre au jour le jour / Le temps c'est de l'amour ». Honnêtement, je ne sais pas d'où ça sort, mais c'est ce que chante ma voisine à tue-tête quand elle fait son ménage le samedi matin. Elle doit croire qu'elle a déniché là une pensée profonde, le condensé d'une philosophie de la vie particulièrement éclairante, parce qu'elle a recopié les mots (avec des ronds à la place des points sur les i) sur une carte en bristol qu'elle a scotché sur sa porte d'entrée. Comme ça, même si par bonheur et par hasard j'arrive à échapper à sa ritournelle de début de week-end (les semaines où je découche), elle est certaine qu'au moins je ne peux ne pas me soumettre à la tyrannie visuelle de sa maxime préférée, parce que je suis contraint de passer devant sa porte en rentrant chez moi. J'ai bien essayé de fermer les yeux pour grimper les trois dernières marches avant le palier du 4e, mais, malheureusement, mon sournois cerveau immédiatement reproduit l'image mentale de ce que j'essaie d'éviter, et le bristol reste scotché dans mon crâne encore plus longtemps que si je laisse négligemment traîner mes yeux dessus.
Cette amorce provient de Réhabilitons un grand auteur, de M. LeChieur.]
J'ai tenté, subtilement, de détourner ma voisine vers d'autres rengaines. Je lui glisse en cachette des CD dans la boîte aux lettres. J'attends en vain qu'un samedi elle me chante "Zaza tu pues mais j't'aime quand même" (avouez que c'est tout de même d'un autre niveau!), mais rien, elle est sourde à toute autre mélodie que celle qui me vrille les tympans, un lendemain de fête particulièrement réussie, où mon numéro au torchon a fait grand effet. Je m'aperçois d'ailleurs que j'ai eu tellement de succès que je ne suis pas rentré seul: à côté de moi, la tête enfouie sous l'oreiller, il y a quelqu'un qui grogne désespérément: "Mais faites-la taire!" L'oreiller se soulève, et je m'aperçois que le visage en dessous n'est pas mal du tout. Elle me regarde en plissant les yeux (elle doit être myope) d'un air interrogateur. Je hausse les épaules en signe de résignation. Alors, elle rejette la couette, se lève avec détermination (ce qui va avec le visage vaut aussi la peine d'être vu) et se dirige résolument vers la porte d'entrée de mon minuscule studio. Je lui propose un T-shirt alors qu'elle a déjà la main sur la porte. Elle l'enfile dédaigneusement, et s'en va, ainsi vêtue, tambouriner à la porte à côté. La voisine s'arrête de chanter, ouvre la porte. Je n'entends pas distinctement le dialogue qui suit, mais les deux portes se referment, le T-shirt voltige à travers la pièce, et dans l'absence résonnante des déclamations lyriques de ma voisine, une jolie fille se pelotonne contre moi en murmurant: "Elle m'a réveillée, la garce, mais au fond, tant mieux, autant en profiter... Non?" Je crois que je vais la garder avec moi, celle-là. Et longtemps, si possible. Parce que le temps, c'est de l'amour. Non?
[Cette ritournelle est ma quatrième participation au Sablier du printemps lancé par Kozlika.Cette amorce provient de Réhabilitons un grand auteur, de M. LeChieur.]
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