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Friday, October 12, 2012

Tragédie


(Cette photo n'est pas la mienne, je n'ai plus de photos de Memphis, je ne sais plus ce que j'en ai fait. Je ne sais plus ce que j'ai fait de ces deux ans de ma vie.)

...
Je me la suis trimbalée presque toute la semaine, cherchant à qui parler, à qui raconter.  Il s'avère que ... personne.  J'ai beaucoup d'amis, mais depuis la désertion d'Else et le déménagement vers l'autre bout du pays d'Isa, je me retrouve un peu démunie en termes de confidents.  L'Architecte aurait pu faire l'affaire, mais avec lui, tout est question de tempo.  Quand ce n'est pas le moment, ce n'est pas le moment, inutile de l'approcher.
Ça tombe sur vous, donc.  Si vous êtes déprimés, passez votre chemin, ce billet n'a pour but que de me délester d'un poids funeste. 

J'ai pensé récemment à cette femme.  Quand exactement et pourquoi, à quelle occasion, je ne m'en souviens plus.  Mais elle m'est revenue en mémoire, juste avant qu'elle ne meure, comme ça, sans raison.  C'était une collègue, à Memphis.  Je ne suis jamais devenue son amie, nous ne nous aimions pas, malgré de visibles efforts de part et d'autre (au début).  Nous nous sommes quittées sans nous dire au revoir: je fuyais le Tennessee, pour toujours, elle redevenait l'unique Française, l'épitome de la françaisité du coin, l'élégante, la sans-rivale.  Mais ... sa fille a été ma baby-sitter pendant deux ans.  Ça crée des liens.  Quand elle a eu un accident de voiture, nous l'avons trimballée où elle devait aller, en ronchonnant un peu, certes, mais nous l'avons fait parce que nous étions (sommes?) le genre de personnes qui ne disent jamais non.  Je me souviens d'un jour où je l'ai raccompagnée chez elle, et elle m'a demandé de l'arrêter chez le marchand de vins.  J'étais un peu surprise (elle avait été blessée dans l'accident et était encore sous médicaments), puis je me suis dit qu'elle voulait me remercier de faire le chauffeur, pour elle et sa fille, depuis 15 jours.  Et finalement, non, pas du tout.  Elle s'est acheté deux magnums de vin (rouge et blanc) de qualité médiocre, et les a débarqués avec elle quand je l'ai déposée.  Ah.  Finalement, quand elle a repris la conduite, elle m'a donné en remerciement deux sacs poubelle remplis de vêtements trop petits pour son fils.  Ils étaient en mauvais état, je n'ai gardé que deux t-shirts, parce qu'ils disaient quelque chose sur l'an 2000 (l'année de naissance de Paolo).
Je me souviens aussi qu'elle nous avait invités chez elle pendant les vacances de Noël, la première année, avec un petit groupe de francophones.  Mon père et sa compagne étaient de visite, ils étaient donc venus avec nous.  J'avais envie de leur montrer l'intérieur précieux, froufroutant jusque dans ses moindres détails, tellement typique de cette région, qu'elle avait adopté jusqu'à la maniaquerie.  Rien ne dépassait chez elle.  Sa fille, incroyablement belle et tellement renfermée, focalisée à l'extrême sur ses études, sérieuse jusqu'à la tristesse, avait passé la soirée enfermée dans sa chambre avec mon demi-frère, de trois ans son aîné, à mon grand étonnement.  Son fils, taciturne, habituellement désagréable, n'avait fait qu'une brève apparition avant de retourner à ses jeux vidéo.  La compagne de mon père avait fini par nous faire lever le camp en disant: "Tu peux dire à ... Comment elle s'appelle déjà?  qu'on s'en va."  Typique.

Il y a un an, sa fille nous a recontactés.  Elle est étudiante en médecine, dans une tout autre ville, et avait besoin à l'époque d'une recommandation pour un travail de baby-sitter.  Je n'ai pas hésité une seconde, et j'ai appelé le numéro qu'elle avait laissé sur mon répondeur.  Autant je n'ai jamais accroché avec la mère, autant j'aimais beaucoup la fille, dont l'intelligence et la beauté me touchaient d'autant plus qu'elle semblait tout faire pour les dissimuler.  Je suis contente pour elle qu'elle poursuive les études dont elle rêvait.  Elle a eu son job de baby-sitter pour une riche famille, et je n'ai plus eu de nouvelles.  Sa mère n'a par ailleurs jamais donné signe de vie - mais ç'aurait été surprenant, étant données nos relations au moment de notre départ de Memphis.

Dimanche, cette femme a été tuée par son fils, qui a ensuite mis le feu à sa maison pour dissimuler son crime.
Je ne m'en remets pas.  Depuis mardi, depuis que je l'ai appris, je ne m'en remets pas.  J'essaie de comprendre pourquoi - pas pourquoi il l'a tuée, je ne le saurai jamais (et je ne suis pas sûre de vouloir le savoir), non, pourquoi je ne m'en remets pas.  Nous n'étions pas amies, jamais, mais il y avait quand même beaucoup de parallèles entre nos deux histoires.  Et quand on entend parler de tragédie, on pense ... oui, à soi.  Elle avait dix ans de plus que moi, son fils a dix ans de plus que le mien.  Elle était mariée à un Américain (puis divorcée), pareil ici.  Prof de français.

Mon esprit s'emballe.  Qu'est-ce qui pousse un fils à tuer sa mère?  A côté de quoi est-elle passée?  Elle a toujours (durant les deux ans où je l'ai cotoyée) tout fait pour son fils.  Il avait priorité sur tout (et sur sa fille, bien évidemment). Elle qui détestait conduire avait fait des kilomètres d'autoroute pour l'emmener à une "convention" de jeux vidéo, tout un weekend (il avait 13 ou 14 ans).  Je me souviens de lui avoir dit, mais c'est folie, faire 300 ou 400 bornes de route, passer tout son weekend dans un hôtel avec des dingues qui ne sont obsédés que par un jeu en ligne, mais enfin?  Elle avait pincé les lèvres et déclaré que c'était très important pour son fils. 

Je n'arrive pas à me détacher de cette histoire.  Elle est arrivée en même temps qu'un certain nombre de mauvaises ou d'inquiétantes nouvelles, qui ont plombé ma semaine.  Je voudrais juste éprouver de la tristesse pour sa fille qui a tout perdu, tout, dans cette horrible, horrible histoire.  Mais l'épouvante qui me hante déborde ma compassion.  Mettre à distance la tragédie.  J'y travaille (mais ne rencontre guère de succès).  Ecrire ici va peut-être me décharger d'une partie de l'angoisse qui m'habite depuis mardi.

Une amie, qui n'était pas originaire du coin, m'avait dit à l'époque: "Il y a beaucoup trop de mauvaises ondes, à Memphis.  Cette ville est bâtie sur beaucoup trop de sang et de larmes."


Monday, June 25, 2012

Since October (1)

...

J'avais perdu le cordon de mon vieil appareil photo.  Je viens de le retrouver, exactement là où il aurait dû se trouver - encore un coup de ces objets apparaissant-disparaissant qui me jouent des tours (just checking if you were paying attention).
90 photos - depuis octobre.  Pas les plus importantes, j'ai le nouvel appareil pour celles-là, mais celles, en marge, que je prends quand je n'ai sous la main que le petit qui traîne dans mon sac.  Retour en arrière sur quelques mois durant lesquels ma vie a pris des tournants abrupts (non, en fait: durant lesquels j'ai fait basculer ma vie et celle de ceux qui m'entourent de manière abrupte.  Pas de regret, mais pas sûr qu'un jour je me pardonne).



Octobre - Dans le jardin de cette maison qui n'est plus la nôtre.  Leurs longs et mystérieux jeux-conciliabules. 
Il n'est pas dit que je puisse leur montrer ces photos sans qu'ils se mettent à pleurer. Je m'abstiendrai, pour le moment.

Un matin d'automne de ma fenêtre - mon ancienne fenêtre.

Décembre - Où?  Des lumières dans l'obscurité du mois le plus sombre.  Je ne les situe plus.

Avril - Après le déménagement et tous les bouleversements.  Sur le chemin de l'école, nous traversons le playground des petits.

 Avril - Premières glaces.

Avril - Paolo, transformé, joue les stars.  Il ramène de bonnes joues de son séjour en France (ma mère est une excellente cuisinière...).  Il a temporairement laissé tomber les attaques, l'agressivité, la colère et retrouvé le sourire.


Avril - Ces mois si difficiles ont été ceux du renforcement de mon amitié avec l'Architecte.  Il a pris la place qu'Else a délaissée.  Il est devenu, depuis l'été dernier, mon confident (presque le seul qui soit au courant de mon aventure avec le Correspondant - et je n'oublierai pas sa réaction à l'annonce de "It's over, you know."  Il a posé sa main sur mon bras, il m'a regardée bien en face et il m'a dit: "It didn't work out.  It didn't work out, but it doesn't mean he is not a good guy.  Remember that.  You had that."  J'ai acquiescé.  Et nous n'en avons plus reparlé.)
Nos déjeuners du samedi dans "notre" restau.  Nos verres du vendredi soir chez Térésa.  Il m'a aidée à traverser ces temps durs.  J'ai été là pour lui, aussi.

(A suivre...)





Tuesday, May 08, 2012

“Oh, please don't go—we'll eat you up—we love you so!”

...

J'ai dit à mes garçons que Maurice Sendak est mort aujourd'hui.  Nous nous sommes souvenus de tous ses livres, qui sont quelque part dans nos cartons, de cette cassette - perdue et je ne m'en remets pas, parce que je n'arrive pas à retrouver l'enregistrement, il n'est en vente nulle part.  Cette cassette nous avait été offerte quand Dudie était tout petit, il devait avoir deux ans.  Alligators All Around (An Alphabet), Chicken Soup with Rice (A Book of Months), One Was Johnny (A Counting Book), Pierre (A Cautionary Tale),  Where the Wild Things Are, The Sign on Rosie's door, Outside Over There.  J'ai encore l'accent de cette conteuse extraordinaire en mémoire.  J'aimerais tant retrouver cette cassette.

Ces deux ans à Memphis, il fallait partir si tôt, déposer le tout petit dans cette garderie qu'il détestait, à sept heures et demie, il pleurait et pleurait tous les matins, j'avais le cœur déchiré.  Puis Dudie, grand à 5 ans, à l'école primaire.  Les laisser jusqu'au soir.  Les retrouver fatigués, chiffonnés d'une longue journée.  Et sur le chemin, à l'aller comme au retour, les mots de Maurice Sendak, dans le lecteur de cassettes de la voiture, que nous écoutions encore et encore.  Je ne regrette rien de cette époque, sauf

"February
In February it will be
My snowman's anniversary
With cake for him and soup for me!
Happy once, happy twice
Happy chicken soup with rice"

 "One day his mother said
When Pierre climbed out of bed
-Good morning, darling boy, you are my only joy
Pierre said -I don't care!
-What would you like to eat?
-I don't care!
-Some lovely cream of wheat?
-I don't care!
-Don't sit backwards in your chair
-I don't care!
-Or pour syrup on your hair
-I don't care!
-You are acting like a clown
-I don't care!
-And we have to go to town
-I don't care!
-Don't you want to come, my dear?
-I don't care!
-Would you rather stay right here?
-I don't care!
So his mother left him there"

" “Terrible Ida,” the goblins said, “we’re dancing sick and must to bed.” "

"Milk in the batter, milk in the batter!
We bake cake
And nothing's the matter!" 

"The night Max wore his wolf suit 
and made mischief of one kind 
and another, 
his mother called him ‘WILD THING!’ 
and Max said ‘I’LL EAT YOU UP!’ 
so he was sent to bed 
without eating anything."

L'homme me touche énormément, ses livres m'interrogent et m'attirent. Je l'ai réécouté, ce soir.



Saturday, September 11, 2010

Chronique d'un été amoureux - 45 ans

...
Je savais que tu allais m'écrire aujourd'hui. Je le savais. Je n'ai cessé de penser à toi hier. Au cours d'une de mes crises de grand rangement (une tous les deux ans) (et c'était hier), j'ai retrouvé - gardant les traces des pliages successifs, et fané jusqu'à rendre l'encre incolore - ton numéro de portable, celui que tu m'avais donné quand nous nous étions croisés, il y a longtemps, sur le bord de la route. Tu t'étais garé pour me parler. Ta fille venait de naître, mais elle n'était pas là, ni sa mère, et tu avais l'air perdu. Tu m'as dit, quelques années après, que je semblais tellement sûre de moi ce jour-là. Je ne l'étais pourtant pas, si peu habituée à t'imaginer en père.

Hier aussi, je suis tombée par hasard (enfin, presque par hasard. Il y a si peu de hasard dans ces affaires-là) sur une chanson qui m'a fait penser à toi. Je te l'envoie. Rien de romantique, non, ne t'y trompe pas. Je ricanais toute seule, en pensant que les premiers mots de la chanson sont exactement ceux que tu aurais pu me dire.



En rentrant, à la fin de l'été, la première chose que j'ai faite a été de ressortir de vieilles photos. Ta provocation ("Tu es mariée, toi?") m'a fait rouvrir l'album de mon mariage - il a fallu ça, au moins. Et tu y étais, bien sûr. Tu étais beau, dans ton habit de lumière. Je n'oublierai pas, jamais, ce que tu m'as dit, cette nuit-là, en me serrant dans tes bras. "Sois heureuse, au moins." J'ai promis. J'étais alors si sûre. Est-ce que je t'ai trahi, en accumulant tant de sable dans mon petit camion?

Hier encore, j'ai cherché (et si vite retrouvé, c'est incroyable les ramifications qui permettent d'accéder à un savoir dont on ne possède que le début d'une bribe, un lambeau de souvenir) l'expression brésilienne dont tu m'avais parlé, une nuit dans la chambre d'en bas.

Allez, ne t'inquiète pas. Même si tu te dis que tu n'aurais pas dû accepter mon invitation, ça ne sera pas allé plus loin qu'une danse. Ce n'était qu'un point dans notre histoire en pointillés - un trait si tu le souhaites, il commence à se faire tard. Tu m'as donné, sans doute sans même t'en douter, la force de continuer, de recevoir encore quelques autres pelletées de sable. Le temps que nous avons passé ensemble ne pourra nous être décompté. Il n'est qu'à nous. Le plaisir que nous en avons tiré (ou alors, suis-je présomptueuse? que j'en ai tiré) ne me donne aucun remord, juste le regret de m'être fourvoyée quelques années plus tôt, au mariage de Franck. Tu sais de quoi je parle, mais tu ne veux même pas qu'on évoque ce soir-là.

Tu vois, il y a tant de strates de souvenirs, entre toi et moi, que nous pourrions passer des nuits entières en réminiscences. Tsss. Voilà ce que c'est que d'avoir des amis d'enfance. Ou du moins des amis qui vous ont connue quand vous étiez enfant.

Allez, ne regrette pas d'avoir accepté mon invitation. Tu y crois, toi, au bonheur qui existe sous d'autres formes qu'en impromptues micro-doses?

J'ai 45 ans, un soir de début septembre.

Tuesday, August 24, 2010

Chroniques d'un été amoureux: 21 ans

...
J'ai vingt et un ans.
Ma tête me dit quelque chose, mon coeur et mon ventre le contraire. Il faudrait que je m'arrête là, que je tourne au coin de la rue et que j'aille me coucher. Arrête-toi, arrête-toi. Je continue. Il m'a vue, il s'est arrêté pour m'attendre. Je le rejoins et nous suivons sans nous presser le groupe qui descend la rue vers le parking. Il n'y a rien d'autre à boire que des bières, je m'en plains. Cela ne nous donne envie ni à l'un ni à l'autre de retrouver ceux qui nous précèdent. Il me dit qu'il n'a suivi qu'à moitié convaincu les gamineries de la soirée. Nous nous arrêtons devant le jardin du presbytère, il me montre le lierre dont il voulait se servir pour décorer le Grand Déménagement sur la place. Sans nous consulter, nous entrons dans le jardin d'habitude fermé. Un bruit sourd nous fait sursauter: une poire vient de s'écraser par terre, un de ces perous dont je me régalais tant quand j'étais enfant que je m'en donnais mal au ventre. Il se demande ce que c'est que ce truc, je lui réponds que c'est le bassin où on avait mis les truites pour la pêche des enfants. Les voix et les pas des autres s'éloignent. Le calme retombe sur le tout petit jardin et nous au milieu. Il est un peu plus d'une heure du matin. Je lui parle de Françoise des bébés dont c'était le jardin. Nous sommes debout, visibles et empruntés. Je lui dis "Viens t'asseoir" et je l'entraîne vers la bordure d'un lit de fleurs, quelques pierres à peine assez larges pour poser nos fesses. Nous sommes assis l'un près de l'autre. Nous regardons devant nous la maison muette et sombre d'Huguette, en nous demandant si on peut nous voir.
- Non, je crois que les chambres sont de l'autre côté. De toute façon, le lierre couvre complètement la fenêtre, il serait impossible de l'ouvrir.
- Oui, mais on peut regarder entre les volets...
Une autre poire tombe de l'arbre. Nous sommes assis l'un contre l'autre, nos épaules se touchent, nos jambes s'effleurent. Nous chuchotons, remuant le passé.
- Je ne sais même plus quand ou comment notre histoire a fini.
- Elle n'a jamais vraiment fini. Jamais de façon claire.
- Mais qu'est-ce qui s'est passé, alors?
- Je ne sais pas.
Il y a bien sûr tant de choses qui ne sont pas dites.
- Tu te rends compte que la seule fois que je suis venue à Montpellier, c'est chez lui que tu m'as emmenée?
- Oui, je sais.
Deux filles remontent la rue. Nous sommes immobiles. Elles ne peuvent que nous voir, le mur du jardin est si bas. Pourtant elles passent sans tourner la tête vers nous. Le bruit de leur conversation et de leurs pas sur le gravier diminue. S'éteint. Nous bougeons à peine. Nous sommes assis blottis l'un contre l'autre. Nos mains s'attrapent, s'enlacent. Ma tête contre son épaule et son souffle dans mon cou. Je me souviens, je me souviens. Il suffit de tourner la tête, à peine, pour que nos visages soient face à face, nos bouches à même hauteur. Ce mouvement infime, je tourne la tête vers lui, je sais ce que je fais. Nous nous embrassons dans un jardin minuscule, à côté d'un poirier qui perd ses fruits et de l'église qui sonne ses demi-heures, entre une heure et demie et deux heures du matin. D'autres voix et d'autres pieds qui font rouler le gravier. Il me tient dans ses bras, nous ne bougeons pas du tout. Je sens son odeur de lavande, les yeux fermés.
- Et maintenant, jusqu'où on va?
Sa main sous ma veste, sous ma chemise, caresse mon dos, le creux de ma taille, remonte.
- Quand il y a le contact de la peau, c'est difficile de s'arrêter...
Encore une poire. Les pierres deviennent inconfortables et il se rend compte qu'il y a une limace à côté de lui. En bougeant, nous dérangeons les fleurs derrière nous et je réalise d'où venait l'odeur que j'avais cru sienne.
- Tu sens la lavande?
Je fais oui de la tête. Nous nous sommes levés, nous nous tenons debout, en pleine vue - mais il n'y a personne d'autre que nous, enlacés, serrés l'un contre l'autre au milieu du jardin, au milieu de la nuit. Il me murmure dans l'oreille ce que je sens aussi au creux de mon ventre. Les poires continuent à tomber, les limaces se baladent en liberté. Je ris.
- Pas ici!
Il me regarde. Il ne m'en faut pas beaucoup pour me décider. Je lui tends la main.
- Viens, j'ai une idée.
Il me suit, mais je sens une légère hésitation.
- Tu es prêt à courir un risque?
Nous avons fait le tour du jardin, nous marchons main dans la main, comme des amoureux, devant la maison de Huguette, nous remontons la rue vers le garage de ses cousins, la maison blanche de la tante de Céline et là-bas, plus loin, la maison de Bonne Maman.
- Tu as peur?
- Un peu.
- Ne t'inquiète pas!
Il me donne envie de rire. Je l'embrasse.

Plus tard, bien plus tard, je lui ai demandé si cela valait le risque. Cette fois, c'est lui qui m'a embrassée.
J'ai vingt et un ans, une nuit d'août.

Sunday, August 22, 2010

Chroniques d'un été amoureux: 17 ans


...
J'ai dix-sept ans.
Au réveil, mes lèvres sont rouges, mes joues roses, mes yeux brillants et cernés comme qui a embrassé trop tard dans la nuit.
Trop peu d'heures de sommeil de compteur, mais cette légèreté qui me soulève, me donne envie de chanter (personne ne veut m'entendre chanter). L'air est brillant, les couleurs tellement éclatantes qu'elles me font presque mal aux yeux. J'attends ce que la journée va m'apporter avec une secrète trémulation. J'ai envie de danser. Le contraste entre ma grande agitation intérieure et le calme apparent avec lequel il faut aborder les détails de la vie en famille me fait tourner la tête. Tout à l'heure, je le verrai. Et...?
J'ai dix-sept ans, un matin d'août.

Tuesday, July 13, 2010

Le baiser

...
(Photo AP)

La coupe du monde de foot 2010 est finie. J'ai fini par m'y intéresser sur la fin - le début a été noyé pour moi dans les bouclages de fin d'année scolaire et les marécages dangereux de ma vie personnelle, mais en revenant du New Hampshire, j'ai un peu suivi à la radio le match USA-Ghana. J'ai retrouvé un peu de la fièvre qui me prend tous les 4 ans depuis 1982, l'année où mes parents se sont décidés à acheter une télé, juste pour regarder le Mundial. On avait fait suivre la petite télé portative à Port-la-Nouvelle, où les matchs étaient regardés assidûment par un large contingent familial (moins deux ou trois qui regardaient le Tour de France dans la pièce d'à côté). Au moins dix d'entre nous groupés serrés autour de la petite télé, criant en même temps que tout l'immeuble Eldorado. Je me souviens surtout de la demi-finale contre l'Allemagne (la RFA, en fait), et du gardien de but (infamous Schumacher) qui avait méchamment séché Battiston et n'avait même pas récolté un carton rouge. Quel match!

En 1998, Dudie dans son petit transat regardait ses parents regarder la télé. Je ne voulais pas qu'à deux mois il devienne accro au petit écran, alors il tournait le dos à la lucarne et nous observait patiemment nous enflammer, sursautant de temps en temps quand nous nous mettions à hurler sans prévenir. La nuit de la victoire, nous n'avions presque pas dormi, la rue Saint Charles résonnant jusqu'à l'aube des klaxons des gens heureux.

Cette année, Dudie était avec moi le plus accro à la coupe du monde. Malgré l'absence de télé chez nous, nous nous sommes débrouillés pour voir presque tous les derniers matchs, depuis les quarts de finale - entre les retransmissions sur internet et les copains généreux qui nous ont ouvert leur porte ... Bien sûr, après la débacle française, Dudie s'est déclaré pour l'Argentine (à cause de son héros Messi) et pour l'Espagne (8 joueurs du Barça étaient sélectionnés dans l'équipe nationale!) Nous avons donc suivi avec passion le cheminement de la Roja, et dimanche nous avons fêté leur victoire, après un match plutôt décevant, beaucoup trop physique - festival de cartons jaunes, et une bonne occasion de sortir un rouge, qui est pourtant resté dans la poche de l'arbitre. Ces visages et ces noms qui ne me disaient rien il y a deux semaines me sont maintenant familiers. Un étrange attachement à ces joueurs qui ont tous des bonnes têtes, de beaux sourires, un bel esprit d'équipe et une magnifique présence sur le terrain.

Et puis ... l'image qui restera peut-être de cette coupe du monde, c'est celle d'un baiser. Je l'avais vu, et Pablo l'a rappelée chez Samantdi. Je sais que tout le monde l'a vu, que beaucoup en parle. Je me suis demandé pourquoi il me touchait tant, ce baiser, pourquoi je l'ai regardé plusieurs fois en boucle avec émotion (midinette, moi?)

Je crois que j'ai trouvé.
C'est un baiser qui veut dire: Je sais que cette situation est fausse, mais ça m'est égal.
C'est un baiser qui veut dire: Je n'ai pas envie de répondre à tes questions, mais je t'aime et je te remercie.
C'est un baiser qui veut dire: L'essentiel est ailleurs.
C'est un baiser qui montre une grande tendresse, dans un moment de grande émotion.
C'est un baiser qui ne se pose pas au hasard, parce que celui qui le donne connaît exactement la courbe des épaules que son bras entoure, la forme des lèvres qui le reçoivent, l'inclinaison du visage vers lequel il se penche. C'est un baiser qui dit qu'il n'est ni le premier, ni le dernier.
C'est un baiser qui est reçu et rendu par celle qui ne s'y attendait pas, mais le reconnaît tout de suite, sans réfléchir.
C'est un baiser qui est suivi d'un autre, sur la tempe, dans une étreinte émouvante.
C'est le contraire d'un baiser de cinéma. C'est un baiser qui me remue. C'est un baiser qui donne envie d'aimer / d'être aimé.

Monday, May 24, 2010

My Japanese babies

...
Parce que la mère de leur père est japonaise, je me demandais ce qui dans leurs traits révèlerait leur ascendance. J'espérais les yeux bridés mystérieux des bébés japonais. Je n'ai pas été déçue.

Dudie, à deux semaines.

Dudie à 6 mois (Photo prise à la crèche, ils lui avaient peigné les cheveux, ce qui lui ressemblait peu...) (Mais j'adore cette photo, son côté désuet, la fausse fourrure sur laquelle il s'appuie et son air de vieux sage qui a vu le monde et en sait long sur ses vicissitudes).

Paolo, le jour de sa naissance.

Paolo, à un jour.

Si maintenant on ne peut clairement dire qu'ils sont asiatiques, leurs visages dessinent le mélange de leurs origines géographiques. Japon, Liban, France et Italie. Mes garçons cosmopolites.

[Pardon pour la qualité des photos: en l'absence de scanner, j'ai fait des photos de photos, ce n'est pas terrible... Mais ça m'a permis de revisiter leur petite enfance.]

Thursday, March 25, 2010

Embellir (chez moi)

...
Dans cette maison où, après deux ans on a l'impression qu'on vient juste de s'installer, un peu plus de ... beauté? Je suis (encore un peu) en vacances. Il fait beau (encore un peu). Vous aimez mon nouveau mur?

[Je n'ai pas fait le gâteau, c'est une cramique que j'ai trouvée chez Whole Foods et immédiatement achetée, portée par la nostagie. Elle est un peu trop sucrée (et un peu trop chère), mais en souvenir des cramiques du dimanche de mon enfance...]
[J'ai acheté les branches de pêchers à la ferme sur Cold Soil Road - et j'attends patiemment que les bourgeons s'ouvrent -, mais les jonquilles viennent bien de mon jardin!]

Sunday, March 21, 2010

Ma lenteur

...
C'est une histoire que j'aime, parce qu'elle me rappelle un temps dont je ne me souviens pas (mais que je n'ai pas complètement oublié).
C'est une histoire que j'aime parce qu'à chaque fois qu'on me la raconte, je m'y reconnais et m'y découvre.
C'est une histoire de Port-la-Nouvelle.

J'avais deux ou trois ans. Je me promenais avec mes parents sur la criée de Port-la-Nouvelle. Une dame qui vendait là ses poissons m'a dit: "Bonjour Lola" (je m'appelais déjà Lola, à ce moment-là). Mes parents l'ont regardée sans comprendre comment elle savait qui j'étais. L'homme à côté d'elle (un autre vendeur de poissons?) lui a posé la question qui les intriguait: "Tu la connais?"
Et elle: "Mais oui. C'est la petite fille qui est toujours toute nue, qui a toujours le pouce dans la bouche, et ses parents lui disent toujours 'Dépêche-toi Lola. Allez Lola, dépêche-toi!' "

Oui, eh bien, je n'avance pas plus vite, trente-cinq ans plus tard. (Mais il est plus rare que je me promène toute nue, quand même) (et j'ai laissé tomber le pouce, aussi).

Thursday, February 04, 2010

The way I look today

...
J'ai reçu des compliments aujourd'hui. Impression douce-amère d'un malentendu. Else seule a compris: "That's because you are feeling so low that you dressed yourself up". Ah. Oui. C'est aussi à cela que l'on reconnaît une vraie amitié. Elle me lit à livre ouvert.


Et alors, à quoi je ressemblais aujourd'hui?

Cette jupe à la longue histoire. Elle appartenait à ma mère et je l'ai beaucoup mise quand j'étais en terminale. Elle a fini par me la donner. Et puis, elle ne m'allait plus, je ne la mettais plus, alors je la lui ai rendue. Des années après, comme j'habitais dans un pays à hiver froid pour lequel la jupe en laine épaisse était toute indiquée, ma mère me l'a envoyée par la poste. Combien de temps encore vais-je la garder? Elle resiste au temps, elle n'a jamais été à la mode et ne le sera jamais, elle me tient chaud et me va bien. Pour l'instant, elle reste avec moi.

Ce collier et ce bracelet, qui m'ont été offert samedi dernier par une nouvelle amie à qui je commence à tenir beaucoup. C'est elle qui les a faits. Presque des porte-bonheur.

Ces bottes que j'avais acheté à Paris, payées par ma belle-mère qui voulait absolument me faire un cadeau. Une fois que j'ai choisi ce qui me faisait vraiment envie (j'en rêvais depuis longtemps, de ce genre de bottes en cuir), elle a commencé à faire la gueule, parce que ça ne lui plaisait pas, à elle. Mais trop tard, j'étais tombée amoureuse de ces bottes et elle n'avait qu'à ne pas me laisser le choix. Je les ai très peu mises, je les ressors de temps en temps avec plaisir.

Ce gilet d'Anthropologie. Nous sommes deux à avoir le même à l'école, et de temps en temps nous le portons en même temps, ce qui ravit les élèves. Heureusement nous nous entendons bien...

Voilà. C'était moi aujourd'hui, qui continue à ne pas aller très fort, mais ça ne m'empêche pas de faire des vagues avec ma longue jupe et de faire tinter les "glaçons" de mon bracelet. Je donne assez bien le change.
En fait, en relisant, je me rends compte que je me suis carapacée de souvenirs.

Tuesday, July 28, 2009

Port-la-Nouvelle

.

J'ai fini par détester Port-la-Nouvelle. C'était injuste de ma part, bien sûr. Je ne voulais plus y aller, plus en entendre parler.
Et pourtant, Port-la-Nouvelle revient, encore et encore, au fil de mes années. Je croise de loin en loin, sur mon chemin, cette petite ville de l'Aude. L'été dernier, le train de nuit qui nous emmenaient de Paris à Barcelone (et qui a pris tout son temps tout au long du voyage) m'a mis sous les yeux les plâtrières de Port-la-Nouvelle au soleil levant. Je n'en revenais pas de passer juste devant, comme ça, sans prévenir.

Port-la-Nouvelle.
C'est un mot-valise, un vrai. Qui contient tant et tant ... C'est un mot-valise-de-vacances.

Un jour - mais comment en sommes-nous arrivés à parler de cela? - dans les premiers temps de ma romance avec mon Jeune Homme, j'ai évoqué mon enfance à Port-la-Nouvelle. Et il m'a immédiatement sorti la sienne. A quelques immeubles de distance, nous avons passé nos jeunes étés côte à côte. Oui. Il est même plus que probable que nous avons fait de l'optimist ensemble, à l'unique Club de Voile de Port-la-Nouvelle. Ah, le Destin se marre, c'est sûr (mais comme il était de près de 3 ans mon cadet, il y a peu de chance pour qu'à l'époque nous nous soyons remarqués. A 11 ans, je n'allais tout de même m'intéresser à un marmot de 8 ans...)

J'ai appris à faire du vélo sur le parking désert du dernier immeuble de la plage, ces week-ends d'hiver où mes parents quittaient Toulouse pour passer deux jours à la mer. Il n'y avait personne, absolument personne. Le sable était froid, malgré le soleil, et je portais des bottes en caoutchouc - et des sous-pulls en nylon sous ma tunique violette, c'était les 70's, quand même.

L'été, toute ma famille s'entassait dans l'appartement acheté par mon grand-père pour ses enfants et petits-enfants. Nous partagions les chambres, quelques-uns dormaient dans la salle à manger, il fallait faire la queue pour accéder à la douche et se dépêcher de laisser la place ("Qui a encore laissé du sable plein la baignoire?"). Un de mes oncles dormait toujours sur le balcon.

Le 14 juillet, nous regardions toujours le feu d'artifice au-dessus de la jetée. Le 17, c'était l'anniversaire du petit dernier de la famille (du moins à l'époque, d'autres sont venus se rajouter après), et parfois c'était quelqu'un de chez nous qui allumait des fusées et des pétards sur la plage.

Une année, ce même petit cousin a saisi à plein bras une méduse échouée. Il a beaucoup pleuré.

Souvent, nous emportions un pique-nique sur la plage, salade de riz et thon, pastèque. Nous, les cousines, étions nues, mais il fallait porter des chaussures en plastique à cause des vives, dont la "morsure" cruelle agitait la plage, chaque fois qu'un imprudent marchait dessus. Tout le monde se rassemblait, abreuvait de conseil le malheureux (ou ses parents): "Il faut de l'ammoniaque, qui a de l'ammoniaque? ... Alors il faut lui faire pipi sur le pied. Ou alors approcher un briquet très près. Faites-le marcher, il faut faire circuler le sang." Je me souviens, ça fait vraiment mal, les piqûres de vive.

Et puis, il y avait le manège. En fin d'après-midi, nous rentrions, recuits, sablés, irrités par une journée dans les remous constants du bruit des vagues, des cris des enfants et des mouettes, du cinglement de l'eau et du sable. Fraîches douchées et shampooinées, parées de nos robes d'été: c'était l'heure du manège. Nous partions avec notre oncle, laissant nos mères et/ou tantes un temps de répit. Parfois en voiture, parfois à pied le long du bord de mer. Et chaque jour, chaque année, la même excitation renouvelée, incroyablement intacte: le manège. Nous faisions des tours et des tours, à nous en donner le tournis, pendant que notre oncle s'achetait une gaufre (parfois des frites) à la baraque à côté du manège. Un peu plus loin, sur la jetée, la Réserve, allongée, paraissait endormie, attendant la nuit pour s'éclairer. Mais ça, c'est plus tard, quand nous nous sommes finalement lassées du manège.
La première, l'aînée des cousines (celle qui venait à PLN le moins souvent), a décidé d'arrêter. Trop grande, a-t-elle dit avec une moue dédaigneuse. Elle a commencé à manger des gaufres (parfois des frites). Nous avons encore tenu bon, nous les presque-jumelles, prétextant que la plus petite ne pouvait monter sur le manège toute seule, il fallait la tenir. Quand elle a eu 4 ans et qu'elle nous a envoyé balader, quand son frère n'a plus du tout voulu qu'on le tienne dans la toupie, il a bien fallu renoncer. Nous avions 10, 11 ans, et nos longues jambes, même bien pliées, ne rentraient déjà plus dans l'hélico. Nous avons rejoint les spectateurs-mangeurs de gaufres (et parfois de frites).

L'année suivante, tout a changé. A 12 ans, nous avons - de haute lutte - obtenu le droit de nous promener seules (pas tard!) sur l'esplanade.

L'année où j'ai reçu pour mon anniversaire un appareil photo, j'ai organisé des défilés de mode sans fin, utilisant ce que j'avais sous la main - cousines, cousin, serviette de plage et paréo.

Et, finalement, l'été de nos 14 ans, deux de nos oncles nous ont emmenées à la Réserve, qui nous faisait rêver depuis quelques années.

Et puis, ça a été la fin de Port-la-Nouvelle. Et je n'ai plus voulu y revenir. Pendant quelques années, PLN a été pour moi une petite ville laide et minable, avec cet appartement rongé par le sable et le sel, ces plages remplies de beaufs et ces usines comme toiles de fond. J'étais ingrate, oui, et partiale. Ma vision troublée par le ressentiment. J'oubliais les années et les années de bonheur au bord de la mer, ces étés parfois trop longs, le sable qui fouettait parfois trop fort, le soleil, toujours, l'optimist - parce que mon dernier été à PLN a été malheureux.

J'y suis retournée, depuis. Deux fois. Et le temps a adouci ma rancoeur. Ce n'est pas la faute de Port-la-Nouvelle, vraiment, mais celle des adultes autour de moi si, à 15 ans, je suis entrée dans une période grise. Maintenant, l'appartement est vendu, mais il reste des liens: la famille de mon Jeune Homme y passe toujours ses étés. Et une amie de blog va y faire le plein d'air marin et de sable blanc. Elle y a peut-être vu mon fantôme, avec ou sans maillot (mais avec des chaussures en plastique), creusant des châteaux de princesse et cherchant des tenilles pour en remplir mon seau.

[Bien sûr, ces réminiscences m'ont été inspirées par les nouvelles de La Nouvelle offertes par Samantdi. Depuis, les souvenirs de Mab (avec une très belle photo) sont venus se rajouter aux miens, tissant la chaîne de "celles qui ont passé leurs étés à La Nouvelle". Il y en a d'autres?]

Tuesday, January 13, 2009

Eighties

...
Et si, je me disais l’autre jour après avoir entendu une programmation musicale appropriée, et si la femme des “yeux revolver” (Marc Lavoine) et la “femme libérée” (Cookie Dinger) était une seule et même personne. Je me rends compte que je suis en train de développer une légère obsession pour les années 80. Je ne suis pas absolument sûre que ce soit très sain, de remuer tous ces airs empoussiérés. D’abord, je n’ai jamais aimé Marc Lavoine (en parlant de malsain…), et cette chanson-là en particulier m’a toujours hérissé le poil. Même à l’époque.
Bon, j’ai bien dû danser dessus, une paire de fois. Les slows, à 13 ans, c’est crucial. Sans doute à la Réserve, quand pour la première fois nos oncles nous ont «sorties», ma cousine et moi. On ne tenait pas d’excitation. Eux, ça les faisait marrer (Albert n’a pas arrêté de rigoler de la soirée, tout en gardant un œil sur nous. La seule contrainte, c’était : vous ne sortez pas de la boîte. Il a fallu l’expliquer au David qui voulait m’emmener prendre le frais sur la plage. C’était non-négociable).
Femme libérée, en revanche, qu’est-ce qu’on l’a chantée, celle-là ! Le même été, à poil sur la plage (bah, oui, j’avais une famille très libérée. On passait nos étés sur une plage naturiste, ça créait des liens. Les parents, les oncles, les tantes, les cousins, et même parfois ma grand-mère – qui restait habillée, elle, et qui crochetait sous le parasol. Un de mes oncles la «badinait» : « On le voit bien, que vous avez gardé vos lunettes pour voir de loin ! » Elle secouait la tête : « Bah, bah, bah, n’importe quoi ! » en riant). Ma tante, la plus féministe, détestait cette chanson, qu’elle trouvait ridicule. Elle, si forte, si pleine d’énergie, d’indépendance, elle qui nous entraînait derrière elle avec vigueur, qui nous entraînait à être des femmes libres.
Et pourtant…
« Elle rentre son ventre
A chaque fois qu’elle sort
Même dans Elle ils disent
Qu’il faut faire un effort »
Pourtant c’est elle qui nous faisait pratiquer la diction exagérée des X U X U, un remède souverain pour que jamais nos poitrines ne s’affaissent (il faudrait que je m’y remette, tiens…) Lorsque la tramontane cinglait nos jambes à coup de fouet sablé et qu’il fallait rentrer à pied à l’appartement, elle nous encourageait : « Allez les filles, on est fortes, allez courez, X U X U », et on la suivait, en riant et pleurant (elle fait mal, la tramontane, quand elle transforme le sable en millions d’aiguillons féroces).
Ils viennent de vendre l’appartement de Port-la-Nouvelle. Et ça n’a pas été sans mal. Les uns voulaient le garder à tout prix, les autres s’en débarrasser au plus vite. Il est loin, le temps où l’on chantait tout nus sur la plage, où l’on faisait les tests d’été du Nouvel Obs, tous ensemble («Non, pas vous, vous êtes trop jeunes»), où l’on mangeait de la pastèque crissante de sable et on se baignait sans maillot, mais avec des sandales en plastiques – à cause des vives. Moi, je ne me prononce pas. De toute façon, je n’ai pas mon mot à dire, c’est la génération au-dessus qui a hérité de cet appartement. Mais ça faisait des lustres et des lustres que je n’y avais pas mis les pieds. Et les derniers étés que j’y ai passés m’ont laissé de mauvais souvenirs.
Nous, les cousines, nous bossons toutes à plein temps, comme des dingues, nous avons toutes des enfants, même la petite, celle qui restait éveillée pour écouter les confidences qu’on se faisait, la nuit, quand on revenait de la Réserve. Et qui racontait tout aux adultes le lendemain matin (quel savon on lui avait passé !) Nous sommes indépendantes financièrement, nous assumons notre âge, tout ça, tout ça. Nous connaissons la recette miracle contre les seins qui pendent. Nous faisons fi de la tramontane. Et nous prenons toujours un peu de sable, avec notre pastèque. Libérées, non, libres oui. Enfin, je crois. Si fragiles … faut voir.
Oui, il faut que j’arrête d’écouter ces vieux trucs. J’ai la nostalgie facile. Ah, et les yeux revolver ? Bah, oui, c’est de famille. Dites-moi que les femmes devraient rester chez elle à s’occuper de leurs gosses, pour voir !

[Ma première participation aux Sabliers Givrés de Kozlika.
J'ai emprunté la photo de Port-La-Nouvelle à Apericiation
L’amorce provenait d’un billet de Mavie sur son blog Une vie rêvée : Séduire comme une femme
]

Thursday, January 08, 2009

Petit retour en arrière (2008)

...
Avant d'y arriver, elle me plaisait, cette année-là. J'aime les années en 8. Elle me semblait prometteuse. En fait, elle a été plutôt ardue. C'est l'année des lourdes décisions, des choix qu'il faut assumer.

Un hiver pénible, lourd, tendu. Une décision à prendre: partir, rester? Rétrospectivement, il me semble que j'étais face à une fausse alternative, une illusion de choix. C'est comme si je m'étais inventé la possibilité d'un départ. C'est à cela aussi - surtout? - que sert ce blog: inscrire ce qui s'est vraiment passé, et qui, sans cette trace pourtant virtuelle, disparaîtrait, menus débris emportés par le courant des "vrais" événements.

Il est long, cet hiver. Et la certitude qu'il faudra quitter cette petite maison que j'aime tant, pour aller où?

En mars, 3 jours à New York avec Else. Malgré le gris du ciel, une éclaircie, l'annonce du printemps.

Tout de suite après, d'un commun accord, nous décidons d'acheter cette maison, celle que nous avions vue, pas aimée (enfin, moi, je ne l'aimais guère), mais vers laquelle nous ne cessions de revenir.

Plusieurs visites plus tard, nous entamons les négociations. La pesanteur, la lenteur du processus rend le printemps interminable et stressant.
L'enfant, le premier-né, fête ses 10 ans. Je n'en reviens toujours pas. 10 ans?

Il fête aussi la fin de l'école primaire. Avec une cravate et une fleur à la boutonnière.
L'été commence quand le vieil homme me remet enfin les clés, sur un porte-clé en tortillon multicolore.

L'été est celui de l'installation. Le déménagement épuisant. Le campement dans la poussière. Les couleurs à choisir pour les murs (c'est incroyable comme il est difficile de prendre ce genre de décision). Les travaux dans lesquels l'homme se lance à corps perdu tandis que j'emmène les garçons en France.
Paris, à courir de l'un à l'autre, essayer de voir tout le monde et de voir Paris aussi, mon amour. 14 heures de train et Barcelone sur le quai.

Trois jours fatigants, électrisants, à traîner des enfants épuisés, grognons et malgré tout heureux d'être là. Barcelone n'est qu'à trois heures et demie de "chez moi", alors on vient nous chercher en voiture.

Le reste passe trop vite: quelques jours avec mon père, quelques jours avec ma mère, d'un village l'autre. Piscine, quelques balades en montagne, repas de famille, et il faut déjà repartir. Toulouse Paris en voiture. Un dimanche morne dans Paris désert et l'avion.
Le retour est rude. L'homme qui a travaillé comme un fou, repeint toute la maison, bricolé du petit matin au soir dans une maison sans clim, voudrait qu'on l'encense et je n'en fais pas assez dans l'admiration et la reconnaissance. Il m'en veut, je l'envoie balader. J'ai du mal à trouver mes repères dans cette maison où nous continuons à camper. Je ne l'aide pas assez, il accumule la rancoeur. Heureusement, il faut que je dégage pour que les ouvriers refasse les planchers: j'emmène les enfants une semaine dans le New Hampshire, chez Else.

Il pleut presque sans discontinuer, mais ce n'est pas grave. J'aurais aimé voir le Prince Charmant, mais ce n'est pas grave. Un peu de mer, un bain - ultra-rapide - dans l'eau glacée de la rivière, une tarte aux myrtilles, et beaucoup de livres. Encore une fois, revenir est le plus difficile.


Une journée à la plage pour mon anniversaire...

L'automne commence sur nos efforts pour tout mettre en ordre avant la rentrée. Je trouve le lit de mes rêves. Nous sommes à peu près installés. Les garçons sont heureux dans leurs chambres respectives.

C'est ma quatrième année dans cette école, je l'aborde avec confiance. Et, évidemment, je me prends une grande claque pour punir mon excès de certitude: mon ordinateur crashe, je perds tout, tous mes cours, mes interros, mes tests, mes documents, tout. Repartir à zéro, c'est rude, surtout quand l'année a déjà commencé. Tout le premier trimestre, j'ai l'impression de ramer à contre-courant. L'homme se plaint que je consacre trop de temps à mon travail, je ne fais rien d'autre, je suis tout le temps fatiguée, jamais disponible.

Un grand espoir, non sans inquiétude: les élections. Je ne vote pas, mais milite. Etonnant comme le lendemain de la victoire, l'atmosphère n'est pas au triomphe, mais au vertige devant l'immensité de la tâche. Maintenant, il faut se remonter les manches.

Décembre me chauffe le coeur, malgré tout. Mais les vacances passent sans que je les vois, assommée par une crève tenace.
Voilà, c'est fini. Une année qui a changé pas mal de choses dans ma/notre vie. Une année qui finit sur de sérieuses inquiétudes liées à l'argent qui fait défaut. Une année qui nous ancre un peu plus ici, et me détache un peu plus de là-bas.
2009, nous voilà!

Wednesday, November 28, 2007

Tristesse (Les Histoires d'A)

Ah, mais avons-nous tous été adolescents dans les années 80 pour être si tourneboulés par la disparition, aujourd'hui, d'un étrange musicien à l'allure de grand pantin au sourire en coin?
En faisant mon tour des blogs, ce soir, je me suis rendu compte que nous sommes beaucoup de la même tranche d'âge, de ceux qui ont chanté à tue-tête "Dis-moi OUIIIIII", qui ont dansé en avoir le vertige sur Marcia Baila...
Le premier concert auquel je sois jamais allée, c'était les Rita Mitsouko, à la Cigale. J'avais 17 ans. J'avais été électrifiée par l'énergie qui passait de la scène à la salle, de la salle à la scène.
Mais ce n'est quand même pas la raison de ma tristesse aujourd'hui. Je ne saurais dire pourquoi la disparition de certains personnages publics m'atteint ainsi de manière personnelle. Il n'y en a pas beaucoup (Bernard Rapp est l'un d'eux, sans que je m'explique bien pourquoi, et aussi Philippe Aubert), et il me semble que si j'ai tant de mal à accepter leur disparition, c'est qu'ils faisaient partie de ma vie, à leur insu. C'est tout un pan de mon adolescence qui s'en va aujourd'hui, avec Fred Chichin. Puisse-t-il reposer en paix et en musique.

Saturday, October 20, 2007

Un jeune homme (2e version)

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Il y a un jeune homme dans ma vie.
Un jour, il faudra que je dise: il y a un homme jeune, assez jeune, toujours jeune dans ma vie.
Et puis, dans très longtemps, quand le temps lui-même aura effacé les petits décalages temporels, je dirai: Un homme du même âge que moi.

Mais non, impossible. Nous avons presque trois ans de différence. Quand je l'ai rencontré, il avait dix-neuf ans, et moi tout juste vingt-deux. Je n'aurais jamais cru qu'il fût si jeune, il n'en avait pas l'air, et je me suis toujours sentie plus immature que lui. Et pourtant ...
Et pourtant il reste le jeune homme dans ma vie.
Celui qui m'a tant donné, tant appris, tant repris.

Je dois l'avoir jinxé, pas d'autre explication aux errances de sa vie d'homme. A croire que je l'ai fixé à jamais dans son éternité de post-adolescence. Jeune homme pour la vie entière.

J'espère que ce n'est pas moi qui ai fait ça.

Quand je pense à lui, très souvent me revient à la mémoire une chanson. Une chanson que nous n'avons jamais écoutée ensemble, une chanson qui date d'avant lui, de mes années de grisaille solitaire, une chanson qu'il ne connaît peut-être même pas. Une chanson qui peut-être ne convient pas, et pourtant, qui, pour moi, lui appartient.



TU NE ME DOIS RIEN
Je ne t'entends pas très bien
il y a si longtemps
d'où m'appelles-tu ?
D'où vient
ce besoin si pressant
de m'écouter soudain?
Les poules auraient-elles des dents ?

Ma voix t'a-t-elle manqué
après bientôt un an?
Ce serait une belle journée
et il n'y en a pas tant
je sais me contenter
de petites choses à présent

On enterre ce qui meurt
on garde les bons moments
j'ai eu quelquefois peur
que tu m'oublies vraiment
tu as sur mon humeur
encore des effets gênants

Mais tu ne me dois rien
j'ai eu un mal de chien
à me faire à cette idée
à l'accepter enfin
est-ce qu'au moins tu m'en sais gré
Chacun poursuit son chemin
avec ce qu'on lui a donné
mais toi tu ne me dois rien

Tu ne m'as pas dérangé
je vis seul pour l'instant
mais je ne suis pas pressé
tu sais, je prends mon temps
tout est si compliqué
tout me paraît si différent

On ne refait pas sa vie
on continue seulement
on dort moins bien la nuit
on écoute patiemment
de la maison les bruits
du dehors l'effondrement

Je vais bien cela dit
appelle moi plus souvent
si tu en a envie
si tu as un moment
mais il n'y a rien d'écrit
et rien ne t'y oblige vraiment

Stephan Eicher
Engelberg (1991)
Paroles de Philippe Djian

[J'ai écrit ce billet il y a un an, à peu de choses près. Je ne sais pourquoi j'ai envie de le revisiter, avec musique cette fois, et un imparfait du subjonctif passé en contrebande. Sa vie -et la mienne un peu aussi- a changé depuis.]