Le week-end dernier, j'ai cueilli ma dernière tomate. Un peu petitoune, mais bien mûre, une fière petite tomate d'octobre. Elle a inauguré notre automne. Aujourd'hui, pluie à volonté, alors des images de soleil pour se réchauffer... Bon week-end!
Saturday, October 27, 2007
Last tomato
Le week-end dernier, j'ai cueilli ma dernière tomate. Un peu petitoune, mais bien mûre, une fière petite tomate d'octobre. Elle a inauguré notre automne. Aujourd'hui, pluie à volonté, alors des images de soleil pour se réchauffer... Bon week-end!
Thursday, October 25, 2007
Parents
Mais en règle générale, les parents arrivent, se posent sur leur chaise, écoutent, hochent la tête, veulent savoir la moyenne de leur enfant, me remercient et partent rendre visite au prof de chimie ou de céramique. Et j'enchaîne sur les suivants. A deux exceptions près, ils ont TOUS pris rendez-vous avec moi. Et, avec une classe supplémentaire cette année, ça me fait du non-stop. Nous avons commencé mercredi après les cours (de 5h à 9h), puis nous avons poursuivi toute la journée aujourd'hui (fini à 9h 15), et j'y retourne demain matin et après-midi. J'ai la tête comme une usine à gaz, les zygomatiques rouillés, le dos douloureux (malgré les massages de 5 minutes que nous offre l'école pendant la pause de midi... Aaaahhhh, ça, c'est vraiment une merveille!), et je commence à m'embrouiller dans mes explications.
J'ai failli en faire une belle, cette après-midi, je me suis mélangé les pédales dans mes rendez-vous, et j'étais persuadée avoir devant moi la mère de Simone, alors que c'était la mère de Gertrude. Par bonheur pour moi, je pose toujours des questions au début, et j'ai vite compris qu'on ne parlait pas de la même personne. J'ai dû faire fonctionner mes méninges à toute vitesse - je ne sais pas si mon interlocutrice a entendu les rouages grincer - pour arriver à resituer qui j'avais en face de moi sans avoir à examiner ma liste. Je suis sûre que j'avais une tête mémorable, mais elle n'a rien remarqué, ou elle a fait comme si.
Au déjeuner, dans la cafétéria étrangement calme sans les élèves, les "anciens" de l'école racontent les plus terribles de leurs expériences, le jour où le directeur du lycée a dû intervenir pour éviter qu'un père très en colère n'agresse un prof, la fois où un prof évoquant une élève qui n'avait pas inventé le fil à couper le beurre disait: "Elle est très agréable en classe, le problème c'est..." et s'est vu interrompre par un père jusque là mutique qui a brusquement pointé le doigt vers lui en hurlant "C'est VOUS le problème!!!", le jour où une mère a déversé tous ses problèmes conjugaux sur une prof d'anglais qui n'a pas pu placer un mot au sujet de l'élève...
Heureusement, c'est plutôt rarissime, et je n'ai jamais eu affaire à des gens ouvertement désagréables. Parfois très bavards, parfois avides de compliments sur leur précieuse progéniture, parfois affichant franchement que cette corvée les gonflait considérablement, mais agressifs ou méprisants, non, jamais.
Et puis, il y a mes chéris, les parents que je connais, avec qui je m'entends bien, ceux (pas nombreux!) qui me font la bise, ceux avec qui je prolongerais bien la soirée. Ceux-là, je repère leurs noms sur ma liste, et j'anticipe le plaisir de les voir et de leur parler.
Les autres bons côtés de ces épuisantes journées (les parents sont bien plus fatigants que leurs enfants!):
- les massages sus-cités;
- le repas de midi "amélioré" (aujourd'hui coquille st jacques et crevettes, quand même);
- le bon-cadeau offert par ma chef pour aller m'acheter un petit quelque chose dans la grande librairie du centre commercial;
- et mon petit amusement personnel, celui qui consiste à retrouver dans les visages des parents les traits de leur enfant, à reconnaître un sourire, de grands yeux, une manière de pencher la tête... Je ne sais pas pourquoi, je trouve ça émouvant. Et ça fait passer le temps plus vite!
[Photo: Pour la première fois, je suis à la fois parent et prof dans la même école. J'ai dû caser les conférences avec les maîtresses de mes garçons dans mon programme bien chargé, ça fait bizarre. Lundi, par hasard, j'ai aperçu un groupe d'élèves de primaire qui s'initiaient au hockey sur gazon, et l'un d'eux s'est mis à me faire de grands coucous... J'ai pris une photo, on voit surtout la poubelle, mais à côté c'est mon fiston, tout content de voir sa maman par hasard, en plein milieu de son cours de gym.]
Wednesday, October 24, 2007
I could have fallen...
That night, or a few days later, I could have fallen in love. Seriously, I started, that night, to develop a inappropriate obsession. I constantly had to pause, I had to change subjects in my head, because I found myself more and more often lost in those improbable reveries, making up dialogues, forging situations, the usual panoplie of my pathological inclination to dream reality. I let myself go a little too far, a little too often. I did not use enough self irony on this one.
But I ended up whipping my dreamy self back into the charmless world I live in, through a most humbling discovery. I was feeding my irrepressible desire to make up stories, forgetting the place and the time, forgetting what I was doing, when I saw myself in the pityless reflection of my computer screen. There was not a chance my fantasy could survive: there was me, in the blue glare of a fake but truthful mirror, with my tired eyes, my grey hair and the lines on my face. When will I get into my head that my twenties are long gone?
I smiled at the computer. Shut it down, shut down my temporary crush and went on with my life. Oh well, for a few days, I was almost in love again.
Saturday, October 20, 2007
Un jeune homme (2e version)

Il y a un jeune homme dans ma vie.
Un jour, il faudra que je dise: il y a un homme jeune, assez jeune, toujours jeune dans ma vie.
Mais non, impossible. Nous avons presque trois ans de différence. Quand je l'ai rencontré, il avait dix-neuf ans, et moi tout juste vingt-deux. Je n'aurais jamais cru qu'il fût si jeune, il n'en avait pas l'air, et je me suis toujours sentie plus immature que lui. Et pourtant ...
Et pourtant il reste le jeune homme dans ma vie.
Celui qui m'a tant donné, tant appris, tant repris.
Je dois l'avoir jinxé, pas d'autre explication aux errances de sa vie d'homme. A croire que je l'ai fixé à jamais dans son éternité de post-adolescence. Jeune homme pour la vie entière.
Quand je pense à lui, très souvent me revient à la mémoire une chanson. Une chanson que nous n'avons jamais écoutée ensemble, une chanson qui date d'avant lui, de mes années de grisaille solitaire, une chanson qu'il ne connaît peut-être même pas. Une chanson qui peut-être ne convient pas, et pourtant, qui, pour moi, lui appartient.
TU NE ME DOIS RIEN
Je ne t'entends pas très bien
il y a si longtemps
d'où m'appelles-tu ?
D'où vient
ce besoin si pressant
de m'écouter soudain?
Les poules auraient-elles des dents ?
Ma voix t'a-t-elle manqué
après bientôt un an?
Ce serait une belle journée
et il n'y en a pas tant
je sais me contenter
de petites choses à présent
On enterre ce qui meurt
on garde les bons moments
j'ai eu quelquefois peur
que tu m'oublies vraiment
tu as sur mon humeur
encore des effets gênants
Mais tu ne me dois rien
j'ai eu un mal de chien
à me faire à cette idée
à l'accepter enfin
est-ce qu'au moins tu m'en sais gré
Chacun poursuit son chemin
avec ce qu'on lui a donné
mais toi tu ne me dois rien
Tu ne m'as pas dérangé
je vis seul pour l'instant
mais je ne suis pas pressé
tu sais, je prends mon temps
tout est si compliqué
tout me paraît si différent
On ne refait pas sa vie
on continue seulement
on dort moins bien la nuit
on écoute patiemment
de la maison les bruits
du dehors l'effondrement
Je vais bien cela dit
appelle moi plus souvent
si tu en a envie
si tu as un moment
mais il n'y a rien d'écrit
et rien ne t'y oblige vraiment
Stephan Eicher
Engelberg (1991)
Paroles de Philippe Djian
Friday, October 19, 2007
Pirates
C'était la première fois qu'il n'y avait pas d'invitées à l'anniversaire de l'un des garçons. Depuis qu'ils sont tout petits, ils ont toujours invité des filles à leurs anniversaires. Mais cette année, le changement d'école nous a posé un nouveau problème: en effet, dans cette école privée, on lutte contre l'exclusion et la discrimination. Toute la classe doit donc être invitée aux fêtes d'anniversaire. Ou, du moins, tous les garçons. Ou toutes les filles. L'homme a abolument refusé d'inviter 16 gamins (+ Dudie + le meilleur copain de Dudie + les fils d'une amie + un copain de Paolo de l'année dernière ... C'est vrai que ça commençait à faire nombreux). J'ai eu la tentation de me révolter contre cette règle qui, sous ses dehors bien-intentionnés, reflète en fait une discrimination flagrante (il faut avoir les moyens, l'espace et le porte-monnaie adéquats pour accueillir un vingtaine de gamins à chaque anniversaire!), mais je travaille dans cette école, ce ne serait sans doute pas bien vu de ruer dans les brancards... De plus, comme me l'a fait remarquer l'homme avec sagesse, Paolo serait certainement celui qui souffrirait les conséquences de mon "inconduite". J'ai donc renoncé à ajouter les noms de trois ou quatre petites filles à la liste des invités (ce que Paolo n'a pas compris). Et, vraiment, une fête sans fille, ce n'est pas pareil. Même si mes garçons ont une prédilection pour les Tom Boys (filles garçons manqués), je trouve que le mélange apportait toujours un élément d'équilibre, voire de calme, qui a manqué cette fois. Sans piratesse, trop d'énergie sans relâche, nous avons fini la journée épuisés. Et ils ne sont restés que deux heures!

Et l'heureux pirate devant le gâteau fait par son Papa pirate (j'aurais aimé copier un gâteau de Myosotis, mais il a insisté pour faire le sien. Il a sans doute eu raison, je n'aurais pas réussi à faire quelque chose d'aussi abouti que la fée patissière Myosotis)
Wednesday, October 17, 2007
Le pire du lundi
Le pire du lundi, c'est le dimanche soir.
Forcément, forcément, parce que j'ai passé un trop bon week-end, je l'ai payé avec un lundi horrible. Oui, je sais, il est temps que je débarrasse de ce vieux réflexe judéo-chrétien (hérité d'où, d'ailleurs?) qui me donne à penser que tout plaisir se paye chèrement...
Le pire du lundi, c'est le dimanche soir. Quand on se rend compte tout d'un coup de tout ce qu'on n'a pas fait et qu'il faut terminer pour pouvoir commencer la semaine. Le linge à plier. La paperasse à remplir. Les leçons à préparer. Les interros à finir de corriger. Et brusquement, la fatigue tombe comme un couperet, mais il FAUT finir tout ça. On s'y met jusque tard. On finit toujours par sacrifier quelque chose (la paperasse toujours, les corrections parfois, le linge souvent), mais les programmes de la semaine doivent être faits pour chaque classe.
Et puis... Et puis les toilettes se mettent à ne plus fonctionner. On remet au lendemain. Mais le lendemain arrive vite, à 4 heure du mat', l'homme essaie de bricoler ces fichues toilettes, va se recoucher, je prends le relais, il se relève, va chercher sa boîte à outils, et nous voilà en train de démonter le meuble qui empêche un accès facile aux maudites toilettes. Evidemment, Dudie se réveille, vient voir ce qui se passe, ne repart se coucher que lorsque je lui ai promis de le réveiller à nouveau à 5 h pour qu'il ait le temps de lire avant l'école. L'homme abandonne le bricolage, va chercher un seau pour remplir manuellement la cuve qui refuse de le faire toute seule.
Il décide de partir un peu plus tôt que d'habitude, et je repars me coucher pour une petite demi-heure. C'est bien sûr le moment que choisit Dudie pour se relever. De sous ma couette, je crie: "Repars au lit!", il s'informe "Il n'est pas encore 5 h?". Quand il s'aperçoit que je ne rigole pas, il se recouche une fois de plus.
Et quand, à 7 heures, j'essaie de les décoller de leurs lits, pas moyen.
Et ce n'est que le début. Toutes ces petites choses qui peuvent transformer un banal lundi en une journée de plomb qui pèse et n'en finit pas... Par exemple, la tache de yaourt sur la jupe dont on ne s'aperçoit qu'au moment de franchir la porte (jupe remplacée, après un long farfouillage dans le placard, par une autre dont je me suis rendu compte, à 2 heures de l'après-midi, qu'elle avait un petit trou, heureusement pas trop visible). Ou la mère d'élève qui fait les 100 pas devant mon bureau en demandant à tout le monde si je vais finir par arriver (comme ça, tout le monde sait que je suis en retard) et qui me saute dessus pour m'extorquer un rendez-vous à propos du programme d'été auquel elle veut inscrire son fils (et l'inscription doit impérativement être faite avant le 1er novembre, selon elle). Ou ma chef qui nous sort en réunion un article de 13 pages que nous étions censés avoir lu et que nous devons à présent résumer... Ou le réparateur de toilettes (Bless his soul!) qui, bien que muni de la clé, n'arrive pas à rentrer dans la maison (nous n'utilisons jamais la porte de devant, elle ne marche pas bien), et plutôt que faire le tour de la maison, s'en va. Et je dois courir chez moi pour ouvrir toutes grandes les portes en espérant qu'il reviendra...
Le pire du lundi, c'est le dimanche soir. Mais, certaines semaines, le mardi a des airs de lundi. A croire que la nuit est passée inaperçue et qu'on continue sur la même lancée...
[Photo: une petite égarée, venue de nulle part se poser sur mon lit. Le temps que j'approche mon appareil photo, elle a repris sa route, portant ailleurs sa petite mission d'espérance...]
Saturday, October 13, 2007
Samedi matin
Je suis donc plutôt contente d'échapper à une journée entière de visites de maisons, coincée dans la voiture de l'agent immobilier entre deux zozos équipés de game boys. Mais je n'aime pas qu'on me change mes plans à la dernière minute et je râle pour la forme. [L'homme est parti, je peux arrêter de râler.]
Hier soir, je me suis encoucougnée dans des couvertures très récemment sorties du placard (début d'automne oblige), avec la fin de mon verre de vin, une tisane pour prendre la suite, 4 carrés de chocolat décadent à l'orange et aux épices, et, événement extraordinaire qui ne m'était pas arrivé depuis le printemps dernier, j'ai regardé un film (Molière, pas mal, quoique Romain Duris ne m'ait pas vraiment convaincue. Lucchini, en revanche, est excellent). Vous savez quoi? Je devrais faire ça plus souvent.
Tonalités de mon week-end: automnales.
Je vous en souhaite un tout aussi tranquille et rempli de petits plaisirs.
Friday, October 12, 2007
Not here
AAAAAAHHHH!!
Je suis comme le ballon coincé dans l'arbre (le voyez-vous?), mais je vais redescendre bientôt. Après tout, le week-end, c'est bien connu, c'est fait pour rattraper tout ce qu'on n'a pas pu faire dans la semaine, autrement dit pour bosser, bosser, bosser.
(Mais, heu, ce week-end j'ai d'autres projets...)
Sunday, October 07, 2007
Réticence
Le bonheur vient-il de ces deux mots : la bonne heure? Cela voudrait-il dire qu'il vient toujours à la bonne heure? Le bonheur est-il ponctuel? J'ai cru toute ma vie le contraire. Quand tout semblait prêt, quand les planètes de mon ciel nuageux s'alignaient, quand la piste était dégagée, je sombrais immanquablement dans la gluante déprime. Sans raison apparente, c'est là le pire. C'est à peine si je pouvais mettre un pied devant l'autre, plombée par un tenace désespoir. Alors quant à courir dans le pré, il ne fallait pas y songer... La bonne heure était arrivée, et moi je n'était pas là au bon moment.Je m'étais donc résolue à tourner la tête de l'autre côté, à chaque fois que j'entrevoyais un petit bout de bonheur pointer son nez. Ne jamais me croire heureuse, sous peine de voir se dissoudre ce petit éclat dans le gris de mes jours. Je me souviens même d'avoir marché les yeux fixés sur le trottoir, un jour somptueux de juin, pour ne pas me laisser envahir par un trop évident sentiment de bien-être. Je jouais à cache-cache avec moi-même, tentais de tromper ma conscience à l'affût. Non, je ne suis pas heureuse, ne cherche pas à me prendre ce que je n'ai pas.
Et puis voilà, un jour, je suis arrivée en retard. Toutes sortes d'obstacles en travers de mon chemin. Et je suis tombée sur mon bonheur par hasard, par accident, tellement abruptement que je ne l'ai pas reconnu. Le temps que je m'en aperçoive, il était trop tard, je m'étais accoutumé à lui, je ne pouvais plus m'en passer. L'heure était passée de feindre. J'ai essayé de le secouer, de le détacher de moi. Mais il était autant accroché à moi que moi à lui. Il m'a fallu beaucoup de temps pour cesser d'avoir peur. Je ne suis toujours pas sûre d'y être parvenue. Mais finalement, je me suis offert la liberté d'être heureuse, même un peu, même au risque de le payer par des jours et des jours de chagrin. Non, le bonheur n'est pas ponctuel, il arrive quand ça lui chante. Je guette désormais sa petite chanson.
[Voici ma dernière (hélas) participation au Sablier d'Automne de Samantdi et Kozlika]
Friday, October 05, 2007
Technicien en profondeur

Je n'ai plus l'habitude de travailler en entendant des sons humains autour de moi. Je lutte contre l'ennui et l'agacement. J'ai réitéré hier ma demande d'être réaffecté en bas, et on m'a poliment, une fois de plus, opposé une fin de non-recevoir. J'ai discrètement farfouillé dans mon dossier, profitant des bureaux évacués en raison d'une célébration quelconque ("pot d'adieu"?). Je ne crois pas un instant à cette histoire de limite d'âge, ni aux arguments faisant référence à des conséquences irréversibles sur mon oreille interne. J'ai envie de hurler: POUR CE QUE J'EN FAIS, DE MES OREILLES!
Mais je me contiens, comme d'habitude. Je me tais, me fais discret. Je n'ai pas perdu l'espoir de retourner en bas.
C'est ironique, quand on y pense, ce manque qui a envahi tout mon être, parce que, enfant, j'avais une peur terrible de l'eau (de quoi n'avais-je pas une peur terrible, d'ailleurs?) Pas moyen de m'immerger. Et puis, un jour, ma classe est allée visiter un aquarium. Par un de ces mouvements fluides et sournois, propres aux troupeaux, je m'étais retrouvé tout contre la barrière qui bordait le bassin, tandis que le groupe, se resserrant autour de moi, m'empêchait de m'échapper. Une pression un peu plus forte, un coup de coude brutal, et j'avais basculé dans l'eau. Si j'ai eu peur, je ne m'en souviens pas. Ce que j'ai senti, à ce moment-là, c'est la grande paix du monde liquide. L'étirement du temps dans la lumière moirée. L'apaisement des bruits. Ils ont dû lutter avec moi pour me sortir de l'eau. Les braillements de la surface m'ont rendu malade.
Dès lors, mon chemin était tout tracé. Il fallait que je retrouve ce bienheureux assourdissement. Une fois l'objectif fixé, il ne m'a pas été difficile de l'atteindre. Je suis devenu "technicien en profondeur", un titre bien ronflant pour dire que j'étais chargé de tout genre de réparations sous l'eau. Il faut bien les entretenir, leurs cités flottantes. Elles sont si fragiles... J'ai parfois l'impression d'être le seul à détenir ce secret.
Il m'est arrivé de descendre très bas, dans l'obscurité la plus totale, mais je n'ai jamais eu peur. J'ai travaillé seul, la plus grande partie de ma vie. Ces derniers mois, ils m'avaient transféré aux plateformes intermédiaires, celles des jardins sous-marins. Je n'ai rien contre, même si on y rencontre plus de monde. Mais les jardiniers ne font pas la conversation, souvent même leur bublophone n'est pas branché.
Et finalement, ils m'ont remis en surface. Prétextant une promotion, une rentabilisation de mon expertise et de ma longue expérience... Ils m'ont donné un bureau, une secrétaire et le fardeau de leurs incessantes parlottes.
De toutes façons, je redescendrai. Avec ou sans leur permission. Au fond, ils n'auraient jamais dû me sortir de cet aquarium.
Thursday, October 04, 2007
Le retour
J'ai vécu deux ans au milieu d'un silence bruissant, chantant, caquetant. Deux ans sans comprendre la langue de ceux qui m'entouraient. Je m'étais habituée à suivre les mains du regard, à scruter les sourires et les signes fugitifs sur les visages. Je n'ai jamais cherché à apprendre la langue des gens qui m'entouraient. Leur bienveillance me suffisait. Ils m'avaient acceptée sans étonnement, et je ne crois pas qu'ils aient essayé de me poser trop de questions. Nous vivions en bonne entente.
Les femmes ralentissaient leurs gestes, pour me permettre de les comprendre. Les enfants me prenaient par la main, pour me guider. Leur babillage infini était immensément reposant. Ils ne demandaient jamais mon attention, ne se plaignaient jamais, ne m'annonçaient jamais rien. Je découvrais les événements, petits et grands, au fur et à mesure qu'ils se produisaient. L'absence d'anticipation avait eu raison de mon angoisse. Le contact répété de leurs mains dans les miennes, sur mon visage m'avaient enfin apaisée. Et même si j'avais fini par décoder, malgré moi; quelques mots usuels, je pouvais toujours choisir de ne pas les comprendre, de n'en garder que les vertus mélodiques.
Le jour où ils sont venus me chercher, très agités, pour me m'entraîner avec force cris et roucoulements jusqu'au téléphone, j'ai compris que la fin de ma retraite auditive était arrivée. Je m'étais retirée du langage, et j'ai eu du mal à m'y retrouver brutalement plongée par une voix familière. Je suis partie, bien sûr, comment faire autrement, retrouver ma vie d'avant, et les adieux n'ont été ni tristes ni émouvants. Ils m'ont saluée de la main, comme si je partais faire une promenade. J'ai laissé la plupart de mes affaires là-bas, comme si j'allais revenir.
Je comprends ce que les gens disent. Pas de doute, je suis rentrée chez moi.
[Ceci est ma deuxième participation au Sablier d'Automne de Samantdi]
Monday, October 01, 2007
Un de ces objets coûteux et délicats
On m'a prêté aujourd'hui un petit gadget avec lequel j'ai pu faire mumuse durant un peu plus d'une heure. Bien que je n'aie évidemment pas eu le temps de le détailler sous absolument toutes ses coutures, je dois reconnaître avoir pris pas mal de plaisir à le manipuler. Oh, évidemment, avant ça, j'ai eu droit à toutes les remarques du genre "Mais attention, tu vas le casser, tu ne le tiens pas comme il faut, pose ça tout de suite, t'es pas doué pour ce genre de truc...", venant, en grande partie, de mon beauf'. J'ai bien cru qu'il allait m'arracher le bidule des mains, mais évidemment, face à mon mètre quatre-vingt-quinze et ma charpente de rugbyman, il ne fait pas le poids. J'ai quand même attendu qu'il dégage (il avait son sacro-saint match de tennis du samedi matin, à ne manquer sous aucun prétexte). Il est parti un peu en retard, comme à regret, me jetant des regards méfiants, remâchant sa rancune parce je le mettais dans l'obligation d'avoir à choisir entre sa baballe et son nouveau gadget, que je pourrais bien abîmer en son absence. La baballe a gagné, et moi j'ai grimpé d'un cran dans son inimitié.
Avec lui sont sorties quelques personnes annexes et sans intérêt. Il ne me restait plus qu'à expédier ma soeur, ce qui fut d'une facilité enfantine: je n'ai même pas eu à la convaincre. Je lui ai juste donné un coussin, je lui ai conseillé d'allonger ses jambes sur le canapé ("Ah, non, je vais m'endormir!"), et zou, en deux temps trois mouvements, il n'y avait plus personne. J'avais oublié qu'elle ronflait (c'est dire le temps qui s'est écoulé depuis que nous n'avons pas partagé la même chambre!)
Et enfin, j'ai pu tranquillement m'emparer du petit bidule qu'on ne voulait pas que je touche. OK, j'ai dit qu'on me l'avait prêté, ce n'est pas exactement le cas, mais on ne va pas chipoter pour si peu, non? Le fait est que j'étais seul, et tranquille, que ce machin tout neuf était là, sans personne d'autre que moi pour le prendre en main et que ne retentissait dans mes oreilles aucune admonestation menaçante, aucun avertissement de mauvaise augure.
Alors, oui, durant un peu plus d'une heure, j'ai observé, j'ai manipulé (dans mes grosses pattes) cette mécanique fragile, j'ai joué avec. Rare sentiment de toute puissance et d'immense magnanimité. D'un geste, d'un demi-geste même, j'aurais pu le briser. Mais ma grande force tient dans cela même que je sais la contenir. Dans mes mains, dans mes bras, contre moi, jamais sans doute cette petite chose informe n'a été plus en sécurité. J'aurais aimé passer plus de temps à en étudier les rouages subtils, à peine ai-je eu le temps de découvrir les boutons qu'il faut pousser pour obtenir quelques réactions: grincement plaintif (à éviter), ronronnement de moteur bien huilé, mise en route d'un système d'aspiration étonnamment puissant pour une si petite machine, mise en veille ... J'étais en train d'expérimenter cette dernière fonction, quand le propriétaire du gadget a surgi à l'improviste. Il s'est mis à hurler: MAIS QU'EST-CE QUE TU FAIS, POSE-LE TOUT DE SUITE. Évidemment, la réaction ne s'est pas fait attendre, le fragile appareil a instantanément déclenché son système d'alarme et nous a vrillé les oreilles de ses sirènes sur-aiguës. Ma soeur, brutalement arrachée à son sommeil bienheureux, a fixé sur la scène ses yeux ahuris, et par réflexe, avant même d'essayer de comprendre de quoi il s'agissait, elle m'a pris des mains l'engin vibrant, émettant des sons insupportables, et prêt à exploser.
Je me suis levé, et je me suis dirigé vers la porte. Je suis peut-être un ours, mais je sais disparaître quand ma présence devient indésirable. Mais quand même, je n'ai pu m'empêcher de me retourner, au moment de sortir. "Ne me remerciez pas de m'être occupé de lui pendant une heure, c'est tout naturel." Le légitime propriétaire a failli en avaler sa raquette de rage. Il s'est mis à vitupérer en crachotant un peu (on perd souvent sa dignité en perdant son sang-froid), mais je n'écoutais pas ses insultes vulgaires, ni ses menaces, ni ses interdictions de remettre mes pieds chez lui. Je regardais la petite boule de colère dont toutes les aiguilles étaient passées dans le rouge. Sans même y penser, j'ai fait demi-tour, et j'ai tendu les bras vers ma soeur. Elle m'a regardé, a hésité une seconde, puis m'a tendu son fils. Je l'ai à peine tenu dans mes bras, j'ai à peine fait quelques pas qu'il s'est apaisé. Son soudain silence a déstabilisé son père et lui a coupé la chique. Quelques instants sans autre bruit que celui d'une petite bouche mouillée qui tête un poing minuscule (je sais désormais comment établir la connexion appropriée main-bouche). Je l'ai gardé un peu, et puis je le leur ai rendu, même si j'aurais aimé qu'on me le prête un peu plus longtemps. Don't push your luck, je me suis dit. Le géniteur a jeté un coup d'oeil pour vérifier que son nouveau joujou n'avait subi aucun dommage, qu'il n'en manquait aucun morceau, puis il est allé prendre une douche, évitant du même coup de devoir se livrer à la délicate manœuvre des au revoirs, et, possiblement, des excuses. Ma soeur m'a suivi jusqu'à la porte. Je me suis penché pour respirer encore l'odeur chaude, un peu acide, un peu douce de mon petit neveu dans ses bras. Elle a hésité, a failli me dire quelque chose, puis elle a secoué la tête et a refermé la porte. Et moi, je suis parti avec dans les muscles de mes bras la sensation nouvelle d'un poids à nul autre pareil.
[Ceci est ma participation au Sablier d'Automne de Samantdi...]


