"Qui a deux femmes perd son âme
Qui a deux maisons perd la raison"
(Eric Rhomer,
Les Nuits de la Pleine Lune)

Nous en avons tant visité. Nous avons comparé l'espace, la disposition, le jardin, l'emplacement, la rue, le village, l'équipement intérieur, la cheminée (indispensable, la cheminée, c'est une de nos exigences, avec le chauffage par radiateur, et non par soufflerie, comme dans la plupart des maisons récentes ici), la taille des chambres, l'humidité du sous-sol, les possibilités d'expansion, que sais-je encore ...
L'homme de la maison (de quelle maison?) est devenu un expert en fosses sceptiques, en contamination du sol, en législation sur les puits. Je suis incollable sur les horaires d'ouverture et de fermeture de toutes les écoles de la région, ainsi que le coût des programmes de garderie avant et après l'école.
Et finalement, finalement, deux maisons. L'une a tout, absolument tout ce que nous souhaitons (cheminée, radiateurs, quatre grandes chambres, beaucoup d'espace, un jardin, un sous-sol assez sain, et elle est raccordée à l'eau de ville et au tout-à-l'égoût).
L'autre, ah, l'autre n'a pas ce que nous voulions, mais voilà, nous sommes sous le charme. Ses chambres sont minuscules, il n'y a pratiquement aucun espace de rangement, la fosse sceptique est vieille et risque de nous lâcher n'importe quand (changer un système de fosse sceptique coûte une fortune et demie), il n'y a pas de cheminée. Et pourtant, nous y revenons sans cesse, c'est celle-là qui nous plaît, c'est celle-là avec tous ses défauts, plutôt que l'autre avec tous ses avantages.
Sommes-nous capricieux? (C'est ce que doit penser notre agent immonilier qui se démène avec tant de patience pour nous et était persuadée avoir trouvé la maison idéale pour nous. Et nous faisons la moue. Oui, elle est bien, mais ... elle ne nous plaît pas. Je comprendrais qu'elle nous envoie balader sur ce coup-là.)
Sommes-nous prêts à nous endetter à vie pour une charmante somme de problèmes, plutôt que pour un très banal ensemble de solutions?
Sommes-nous déraisonnables de nous laisser entraîner par notre instinct? Ma réponse penche plutôt vers le "oui", ces jours-ci, oui, nous sommes déraisonnables. Sauf que ... Sauf que nous sommes deux à l'être, sauf que nous allons tous les deux dans le même sens, sans même avoir besoin de nous convaincre l'un l'autre, sans même hésiter. Pour une fois, nous regardons dans la même direction. Est-ce à dire que la déraison est contagieuse, ou que notre "gut feeling" est le bon?