J'ai fini par détester Port-la-Nouvelle. C'était injuste de ma part, bien sûr. Je ne voulais plus y aller, plus en entendre parler.
Et pourtant, Port-la-Nouvelle revient, encore et encore, au fil de mes années. Je croise de loin en loin, sur mon chemin, cette petite ville de l'Aude. L'été dernier, le train de nuit qui nous emmenaient de Paris à Barcelone (et qui a pris tout son temps tout au long du voyage) m'a mis sous les yeux les plâtrières de Port-la-Nouvelle au soleil levant. Je n'en revenais pas de passer juste devant, comme ça, sans prévenir.
Port-la-Nouvelle.
C'est un mot-valise, un vrai. Qui contient tant et tant ... C'est un mot-valise-de-vacances.
Un jour - mais comment en sommes-nous arrivés à parler de cela? - dans les premiers temps de ma romance avec mon Jeune Homme, j'ai évoqué mon enfance à Port-la-Nouvelle. Et il m'a immédiatement sorti la sienne. A quelques immeubles de distance, nous avons passé nos jeunes étés côte à côte. Oui. Il est même plus que probable que nous avons fait de l'optimist ensemble, à l'unique Club de Voile de Port-la-Nouvelle. Ah, le Destin se marre, c'est sûr (mais comme il était de près de 3 ans mon cadet, il y a peu de chance pour qu'à l'époque nous nous soyons remarqués. A 11 ans, je n'allais tout de même m'intéresser à un marmot de 8 ans...)
J'ai appris à faire du vélo sur le parking désert du dernier immeuble de la plage, ces week-ends d'hiver où mes parents quittaient Toulouse pour passer deux jours à la mer. Il n'y avait personne, absolument personne. Le sable était froid, malgré le soleil, et je portais des bottes en caoutchouc - et des sous-pulls en nylon sous ma tunique violette, c'était les 70's, quand même.
Le 14 juillet, nous regardions toujours le feu d'artifice au-dessus de la jetée. Le 17, c'était l'anniversaire du petit dernier de la famille (du moins à l'époque, d'autres sont venus se rajouter après), et parfois c'était quelqu'un de chez nous qui allumait des fusées et des pétards sur la plage.
Une année, ce même petit cousin a saisi à plein bras une méduse échouée. Il a beaucoup pleuré.
Souvent, nous emportions un pique-nique sur la plage, salade de riz et thon, pastèque. Nous, les cousines, étions nues, mais il fallait porter des chaussures en plastique à cause des vives, dont la "morsure" cruelle agitait la plage, chaque fois qu'un imprudent marchait dessus. Tout le monde se rassemblait, abreuvait de conseil le malheureux (ou ses parents): "Il faut de l'ammoniaque, qui a de l'ammoniaque? ... Alors il faut lui faire pipi sur le pied. Ou alors approcher un briquet très près. Faites-le marcher, il faut faire circuler le sang." Je me souviens, ça fait vraiment mal, les piqûres de vive.
La première, l'aînée des cousines (celle qui venait à PLN le moins souvent), a décidé d'arrêter. Trop grande, a-t-elle dit avec une moue dédaigneuse. Elle a commencé à manger des gaufres (parfois des frites). Nous avons encore tenu bon, nous les presque-jumelles, prétextant que la plus petite ne pouvait monter sur le manège toute seule, il fallait la tenir. Quand elle a eu 4 ans et qu'elle nous a envoyé balader, quand son frère n'a plus du tout voulu qu'on le tienne dans la toupie, il a bien fallu renoncer. Nous avions 10, 11 ans, et nos longues jambes, même bien pliées, ne rentraient déjà plus dans l'hélico. Nous avons rejoint les spectateurs-mangeurs de gaufres (et parfois de frites).
L'année suivante, tout a changé. A 12 ans, nous avons - de haute lutte - obtenu le droit de nous promener seules (pas tard!) sur l'esplanade.
L'année où j'ai reçu pour mon anniversaire un appareil photo, j'ai organisé des défilés de mode sans fin, utilisant ce que j'avais sous la main - cousines, cousin, serviette de plage et paréo.
Et puis, ça a été la fin de Port-la-Nouvelle. Et je n'ai plus voulu y revenir. Pendant quelques années, PLN a été pour moi une petite ville laide et minable, avec cet appartement rongé par le sable et le sel, ces plages remplies de beaufs et ces usines comme toiles de fond. J'étais ingrate, oui, et partiale. Ma vision troublée par le ressentiment. J'oubliais les années et les années de bonheur au bord de la mer, ces étés parfois trop longs, le sable qui fouettait parfois trop fort, le soleil, toujours, l'optimist - parce que mon dernier été à PLN a été malheureux.
J'y suis retournée, depuis. Deux fois. Et le temps a adouci ma rancoeur. Ce n'est pas la faute de Port-la-Nouvelle, vraiment, mais celle des adultes autour de moi si, à 15 ans, je suis entrée dans une période grise. Maintenant, l'appartement est vendu, mais il reste des liens: la famille de mon Jeune Homme y passe toujours ses étés. Et une amie de blog va y faire le plein d'air marin et de sable blanc. Elle y a peut-être vu mon fantôme, avec ou sans maillot (mais avec des chaussures en plastique), creusant des châteaux de princesse et cherchant des tenilles pour en remplir mon seau.
[Bien sûr, ces réminiscences m'ont été inspirées par les nouvelles de La Nouvelle offertes par Samantdi. Depuis, les souvenirs de Mab (avec une très belle photo) sont venus se rajouter aux miens, tissant la chaîne de "celles qui ont passé leurs étés à La Nouvelle". Il y en a d'autres?]
