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Puisqu’un (ou une) internaute est arrivé(e) ici en tapant dans son moteur de recherche favori « comment se faire dévierger + image », je vais me permettre de donner quelques conseils à ce sujet, afin que les suivants qui viendraient par le même chemin ne soient pas déçus. Vierge mon ami, je suis passée par là, je sais ce que tu ressens (tu permets que je te tutoies ?) Ne t’inquiète pas, j’ai tout le matériel nécessaire pour répondre à ta requête et je m’en vais de ce pas éclairer ta lanterne. D’ailleurs, tu tombes tout à fait bien, parce que je suis en train de discuter de ce sujet avec Samantdi. Ou plutôt, elle a commencé à en parler, et je m’apprêtais à lui répondre. Joins-toi donc à la conversation, ouvre grand tes oreilles et prends des notes. Quant aux images, pas de souci, ça viendra.
Figure-toi que c’est la troisième année consécutive que j’ai mis au programme de ma classe d’Advanced French Literature
Les Liaisons dangereuses. Mais non, attends, ne t’en va pas ! Nous sommes au cœur du sujet, je t’assure. Rassieds-toi là et écoute. Dans ce livre remarquable (dois-je avouer que je le tiens pour un des plus grands de la littérature ?), il y a la scène de déviergeage la plus rondement menée, de main de maître, qu’il m’ait été donné de lire ou de voir. Ah, tu vois ? Ça t’intéresse, maintenant ? Bon, continuons.
C’est donc un plaisir un peu égoïste que celui d’enseigner ce livre, parce que c’est un livre difficile d’accès, même pour mes meilleurs élèves. Certains n’arrivent pas au bout, d’autres lisent en parallèle la traduction anglaise. L’intrication des relations, le jeu subtil des dates et des lettres croisées, la sophistication du langage à multiples significations sont déroutants.
Je me sers de ce livre pour introduire un peu de linguistique (le signifiant « amour » ayant des signifiés divers selon les personnages, par exemple) et aussi pour comparer les possibles « lectures » de l’œuvre à travers les adaptations cinématographiques. J’en montre deux (et je regrette de n’avoir pas le temps de montrer la version de Vadim) : d’abord celle de Milos Forman (qui a ses mérites, parmi lesquels Colin Firth, mais aussi certains côtés ridicules) et celle que j’aime le plus, celle de Stephen Frears (c’est tout simplement un de mes films préférés). Tiens, voilà tes images ! Je recommande la scène de déviergeage dans le film de Forman, elle a une haute teneur comique. Celle de Frears est nettement plus sombre, mais non moins efficace. Vas-y voir, tu trouveras tous les détails qu’il te faut.
Avec mes élèves, nous comparons les prises de position de chaque scénariste par rapport au livre (non, pas les positions de ... Qu'est-ce que tu vas chercher là?): la version de Forman, bien qu’elle ait pour titre
Valmont, est clairement centrée sur Cécile, celle de Frears est une exploration beaucoup plus subtile des liens d'attirance, de complicité et de cruauté qui unissent Valmont et la Marquise.
J’espère que tu ne seras pas choqué(e). Mes élèves ont été choqués, c’est vrai, comme ceux de Samantdi, beaucoup plus que je ne l’aurai pensé (ils sont presque tous en terminale), malgré la préparation par la lecture et l’optique comparative adoptée. Nous avons eu de longues discussions après le film, et dans l’ensemble, ils font preuve d’une pensée moralisante dont j’étais absolument dépourvue à leur âge. Quand j’ai lu le livre (vers 17 ans, et pas pour l’école), j’ai été subjuguée par la virtuosité de l’écriture, de l’architecture du roman, et par le caractère extrême (des sentiments, de la cruauté). Si je me souviens bien, il n’était pas question à l’époque de rivaliser de bonnes mœurs, mais il était bon ton d’afficher sa fascination pour le bizarre, le différent, voire le malsain. Je pouvais sans choquer parler de mon admiration non seulement pour le livre, mais pour ses personnages (alors que mes élèves sont vaguement dégoûtés, par la Marquise, mais aussi par Valmont. Insensibles, semble-t-il, à son charme. Le mot qu'ils emploie pour le décrire est "
creepy". Incompréhensible, de mon point de vue, mais bon, je n’appartiens pas à la même génération).
Là où ils m’ont vraiment soufflée, cette année, c’est quand ils m’ont demandé de montrer en classe
Cruel Intentions, en me promettant que c’était une adaptation des
Liaisons dangereuses. J’ai été bien avisée de me regarder le film avant de leur répondre. Et là, grand choc : d’une part, contrairement à ce que je croyais, c’est une transposition très réussie du roman (à l’époque contemporaine, et reprenant, pour les détourner, les poncifs du film américain pour teenagers), et d’autre part c’est un film beaucoup plus "
inappropriate", et, selon mes critères, beaucoup plus choquant que les deux autres. Le langage et les gestes sont crus, mais, ah oui, ça y est je comprends, il n’y a pas de nudité à l’écran. Pas le moindre petit bout de sein dévoilé. Alors la moralité est sauve, n’est-ce pas, même si le personnage principal dit à son demi-frère : « Tu pourras me la mettre où tu veux » (Valmont et Merteuil sont demi-frère et sœur). J’avais oublié que même les plus intelligents de mes élèves restent profondément américains. De voir les fesses de Cécile ou sa poitrine constitue une atteinte à la bienséance. Mais de parler de ce qu’on fait avec ces parties du corps est inoffensif, puisqu’ « on ne voit rien » (C’est ce que m’ont répondu les deux filles qui insistaient pour qu’on regarde le film en classe). Mmh. La génération de l’image ? La primauté du visuel ? Une certaine forme de pruderie qui consisterait à « sauver les apparences » ? Qu’en penses-tu ? Quoi, tu es déjà parti(e) te louer les films ? Remarque, tu n’as pas tort, à eux trois, ils t’apprendront quelque chose. Je recommande le bouquin, quand même. Peut-être un peu plus tard, quand tes hormones laisseront à ton cerveau le loisir de te préoccuper d’autre chose que ton initiation aux plaisirs de la chair. Il y a un temps pour tout.
[Troisième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika, sur une amorce proposée par Kozlika elle-même, et en réponse à un billet de Samantdi. Cette amorce était le début du billet « Keywords » de Pascal, sur son blog, Finis Africae.]