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C’était le soir béni où l’air était tiède et sentait la montée de sève. Le soir attendu où la fenêtre était enfin ouverte et où je brûlais d’envie d’être en manches courtes. Je savais qu’il fallait en profiter : ils avaient annoncé que le printemps durerait à peine 8 jours, ce cycle, et l’été juste 3 semaines. Le cycle dernier, la récolte avait été optimale, et il y avait des surplus de fruits et légumes. En revanche, on manquait de raisin et de pommes. Alors il avait été décidé de prolonger l’automne. Et comme ça faisait plusieurs cycles que l’hiver était à son minimum de 4 semaines, il fallait imposer un hiver maximum (12 semaines), pour permettre aux champs de reconstituer leur matière organique et pour tuer tous les virus qui se développaient à vitesse galopante. En passant devant l’Intergal Hospital, hier, j’ai vu une queue de plusieurs centaines de mètres, que les infirmiers en tenue sanitaire tentaient de circonscrire en tendant de grands draps stériles entre les malades et … les autres (qui sont peut-être aussi malades, mais qui n’ont pas le temps de s’interroger sur leur santé ?) Profiter, profiter… Je me le répétais, alors que la fin de la journée avait sonné et que je me dépêchais d’accomplir les ablutions obligatoires. Je n’aime pas ça, mais je m’y soumets sans rechigner, parce que je sais que notre boulot nous rend particulièrement sensibles aux bactéries et aux virus. Après la douche décontaminante, je me suis habillée à toute vitesse, et, à défaut de manches courtes, j’ai retroussé celles de ma combinaison. Evidemment, on ne m’a pas laissé sortir ainsi, et j’ai dû fermer toutes les attaches de ma combinaison. C’est paradoxal de penser qu’il y a quelques siècles les femmes devaient couvrir leur peau au risque d’être accusées d’indécence, et maintenant, après être passés par une phase de « décomplexion » extrême, nous revenons à une pruderie maximale (le moins de chair exposée possible, peu ou pas de contact direct entre individus) pour des raisons sanitaires, et non morales (ou bien ?...)
J’avais rendez-vous avec Teryl pour aller voir une expo, mais l’idée même de m’enfermer dans un local à ciel synthétique me dégoûtait. Quand ma tablette m’a livré le message d’Ani (« URGENT : Viens vite à la porte Est des Jardins, j’ai une autorisation pique-nique ! »), j’ai senti que la première soirée de printemps allait tenir ses promesses. J’ai changé de direction, attrapé une place libre sur un vélo-triplace en direction des Jardins, et j’ai pédalé comme une furie avec l’envie de chanter à tue-tête. A la porte Est, j’ai retrouvé une Ani toute agitée, avec deux énormes sacs bruns (je ne sais comment elle ne s’est pas fait arrêter : les sacs non-transparents provoquent la suspicion systématique des contrôleurs) : « Vite, vite, les autres nous attendent, nous n’avons que trois heures ! » Je me suis excusée d’arriver les mains vides, mais elle a balayé d’un geste mes apologies : « On a tout ce qu’il faut ». Je me suis demandée qui était ce « on ». En fait, ça fait un moment que je n’ai pas vu Ani, et je sais que dans son nouveau boulot, elle a développé de nouvelles connaissances. A l’entrée des Jardins, nous avons été inspectées, désinfectées et les deux sacs ont été fouillés. Tout à l’intérieur était sous vide, ce qui fait que rien n’a été confisqué. Les Jardins sont les seuls endroits préservés, les entrées sont très contrôlées pour éviter tout risque de contamination. Une contrôleuse nous a rappelé les règles : On ne touche à rien, on ne détruit rien, on ne laisse rien après notre passage, et surtout on ne cueille rien. Et puis, de manière inattendue, elle a souri : « Pourtant, aujourd’hui, nous avons une petite surprise : il y aura un quart d’heure de cueillette autorisée des premières framboises. » Je n’ai jamais de ma vie cueilli des framboises. Je savais que cette fenêtre ouverte, la seule de l’usine, était d’heureuse augure. Nous avons rejoint les autres dans l’emplacement qui nous était réservé, à côté de la roseraie. On m’a présentée, on a déballé le pique-nique (même les sandwiches standard ont l’air meilleur, quand on est assis sur l’herbe) et quelqu’un a sorti une bouteille de vin. C’était la première que j’ai vue depuis 6 mois ! On a partagé, ça ne faisait pas beaucoup par personne, mais l’air doux était autrement plus enivrant. Je ne vais pas souvent aux Jardins, je manque de connexions pour me procurer une autorisation. Profiter, profiter…
Quand l’annonce que la cueillette des framboises commençait a résonné, nous avons tous couru vers les buissons. C’était une belle pagaille ! J’ai senti que quelqu’un me prenait la main (j’avais enlevé mes gants, comme les autres, pour toucher l’herbe, un peu plus tôt), mais personne n’a rien vu, ou personne n’a rien dit. Ben, le garçon qui avait apporté le vin, m’a entraînée vers l’extrémité des buissons, et nous nous sommes glissés dessous. Nous nous sommes retrouvés entourés de branches serrées, couvertes de feuilles vert sombre et de petits fruits roses-rouges, mais, si on s’asseyait par terre, il y avait assez de place. C’était les meilleures framboises que j’ai jamais mangées. Nous entendions, de part et d’autres, les cris de ceux qui se disputaient les framboises à l’extérieur du buisson. Nous, à l’intérieur, nous avions la bonne place. Juste au-dessus de moi, à travers l’entrelacs des branches, le ciel commençait à s’adoucir, virant au rose. On peut réguler le climat, mais on ne peut pas arrêter, ou même ralentir, la marche du temps. Dommage, j’aurais bien aimé rester là, au milieu des framboises, un peu plus longtemps. Au moment où a retenti l’annonce de la fin de la cueillette, Ben m’a dit : « J’ai trouvé la plus belle » et il m’a tendu une énorme framboise rouge foncé. Quand j’ai voulu la prendre, sa main a esquivé la mienne et il a tendu la framboise vers mon visage. J’ai compris, j’ai rougi, mais j’ai ouvert la bouche. Quand j’ai senti ses doigts contre mes lèvres, sa main contre ma joue, je crois bien que le ciel a basculé en arrière. Ou c’est moi qui suis tombée dans les épines (qui eût cru que les framboisiers avaient des épines ?). Ben m’a attrapée par les poignets, et m’a tirée de là. Nous sommes sortis du buisson, égratignés, hilares. Les autres nous ont regardés nous tenir par la main. Ani a fait une drôle de tête, puis elle a haussé les épaules. Le reste de la soirée s’est passé très vite. Nous étions assis à côté, et nos épaules, nos bras, nos mains se frôlaient sans cesse. Ça me rendait folle, cette sensation chaude de sa peau contre la mienne. Il n’y avait pas de contrôleur en vue, et ceux qui étaient assis autour de nous n’avaient pas l’air de nous voir. D’ailleurs, il y en avait deux, assis en face de nous, qui se caressaient la main, discrètement.
Il a fallu partir. A la porte, trois contrôleurs vérifiaient que les manches soient bien descendues, les combinaisons refermées, les gants en place. Une des trois était celle qui nous avait parlé de la cueillette des framboises, quand nous étions arrivées. Ben s’est dirigé vers elle et l’a embrassée sur la joue. Un des contrôleurs, un grand brun, très jeune, a levé un sourcil. Elle s’est tournée vers lui : « C’est mon petit frère. » Le troisième, qui avait une barbe grise (une barbe !) ne semblait pas le moins du monde surpris. Il a dit : « Au revoir, Ben, à bientôt. », et nous a fait signe de passer. Nous sommes sortis de la bulle des Jardins, et nous avons ajusté nos masques. Nous nous sommes séparés un peu plus loin, il était tard et le couvre-feu n’allait pas tarder. Aucun d’entre nous n’avait d’autorisation. J’ai encore remercié Ani, qui a pris l’air distant. Je me demande… Mais je ne voulais même pas me poser de question. Profiter, profiter… Sur mon visage, je portais les traces invisibles qu’avait laissées la main très douce d’un homme. Malgré le ciel obscurci, j’ai décidé de rentrer à pied, au moins une partie du chemin. Quand j’ai tourné l’angle des allées Jean Jaurès, je me suis retrouvée nez à nez avec Ben. J’ai bafouillé « Mais … ». Il m’a pris le poignet et j’ai senti ses doigts nus s’immiscer entre mes gants mal fermés et la manche de ma combinaison. Il m’a dit : « Je ne sais pas comment te contacter. » Nous avons marché ensemble un moment, ses doigts toujours contre ma peau. C’est incroyable, quand on y pense, nous n’avons pas vu un seul contrôleur pendant presque cinq minutes. Et puis, il s’est arrêté, s’est tourné vers moi et m’a demandé : « Tu reviendras aux Jardins avec moi ? » J’ai souri, et je crois qu’il l’a vu, derrière mon masque. Il est reparti dans l’autre direction. Je l’ai regardé un moment, et puis, quand il s’est retourné, j’ai couru vers lui, couru dans l’air tiède qui sentait (comment est-ce possible ?) la sève, couru jusqu’à ce qu’il me prenne dans ses bras. Il avait enlevé son masque, j’ai arraché le mien, et j’ai senti – enfin – son visage contre le mien.
Ma tablette sonnait en continu : j’avais oublié de prévenir Taryl que je n’irais pas voir l’expo avec lui. D’une main, je l’ai éteinte. C’était un soir si doux.
[Cinquième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika, amorce proposée par Lyjazz.]