
J'ai mis la table. Et j'ai attendu. Cette fois, je n'ai rien préparé. J'ai attendu. Quand il a commencé à faire nuit, j'ai commencé à avoir un peu froid. Je n'ai pas emmené de pull avec moi, on était censés aller à la mer. Comment on s'est retrouvés ici, j'ai oublié.
Il n'y a pas de chauffage dans cette maison, c'est un gite d'été, a dit le proprio. J'ai cherché dans les placards, j'ai trouvé une couverture qui sentait un peu le moisi et une nappe à carreaux rouges et blancs. Je l'ai mise sur la table, et j'ai remis les couverts dessus. Elle me rappelle une fois, il y a longtemps, peut-être deux ans, où je suis allée au restaurant. C'était au bord de la rivière, j'ai oublié quelle rivière, et les tables avaient des nappes exactement comme celle-là. Des gens se sont assis pas loin de nous, et j'ai entendu la dame dire: "C'est charmant, très champêtre!" C'était la première fois que j'entendais quelqu'un dire le mot "charmant". Je sais ce que ça veut dire, je ne suis pas bête, mais je n'avais jamais entendu quelqu'un le dire (champêtre non plus, d'ailleurs).
Cette fois, je n'ai pas fait des pâtes, parce que je ne sais pas à quelle heure il va rentrer, et je ne veux pas refaire la même chose que la dernière fois et qu'il se mette en colère encore. J'avais commencé à faire cuire les pâtes, et puis, comme il n'arrivait pas, et comme je pensais que les pâtes froides, c'est pas bon, je les avais laissées dans l'eau. Quand il est arrivé, elles étaient toutes molles et écrasées. Il était furieux, vraiment furieux. J'avais mis toutes les pâtes, il n'y avait plus rien à manger. C'est vrai que ce n'était pas bon, j'en ai mangé quand même.
Mais je lui avais dit que je ne savais pas cuisiner! Avant de partir. Je l'avais prévenu, je n'avais pas menti. Il avait dit que ce n'était pas grave, qu'on irait au restaurant. Mais on n'y est jamais allés. On a mangé beaucoup de sandwichs et de thon en boîte. Et maintenant qu'on est arrivés dans ce gite, on fait des pâtes. Je croyais avoir compris comment on faisait en le regardant, mais apparemment non. On ne m'a jamais appris à cuisiner. Je n'ai jamais habité dans un endroit avec une vraie cuisine, une cuisine où on fait du poulet rôti et des gâteaux.
J'attends. Je ne sens même plus que j'ai faim. Le proprio du gite est passé tout à l'heure - c'est le matin, j'ai dû m'endormir sur la nappe à carreaux. Il m'a dit qu'il fallait quitter le gite, il l'avait loué pour le week-end, pour un mariage. Il est parti, puis il est revenu, il y a 10 minutes. Il a regardé la table, avec la nappe, les couverts bien droits, la carafe d'eau. Il m'a dit que je devrais repartir chez moi, que ce n'était pas un endroit pour moi, ici. Qu'il n'allait m'arriver rien de bien. Je n'ai rien répondu, qu'est-ce que je peux répondre à ça? Quelque chose de bien, c'est comme une cuisine où on fait des gâteaux, je connais pas. Et puis, il a sorti de sa poche des billets, il les a mis sur la nappe à carreaux, il m'a dit: "Prends le train, rentre chez toi." Je lui ai dit: "J'ai pas ça."
- "Pas quoi?
- Pas de chez moi."
Il a secoué la tête.
- "Tu as dix-huit ans?"
J'ai préféré ne pas répondre.
Il a redit:
- "Va, prends le train. C'est pas la peine d'attendre."
J'ai compris ce qu'il voulait dire.
C'est dommage. Je ne sais pas cuisiner, mais je sais mettre la table. C'était joli, la nappe à carreaux rouges et blancs et les couverts bien rangés.
J'ai pris les billets, je suis allé chercher mon sac à dos sur le canapé, j'ai dit merci et je suis partie.
[Ce texte est ma participation - tardive, très tardive - au Diptyque d'Akinou. J'ai eu beaucoup de mal à afficher la photo, je ne sais pas faire (j'ai fini par aller la piquer chez un autre participant, en avais-je le droit?) La photo d'origine est d'Alibaba]
