Tuesday, September 30, 2008

Charmant (Dyptique 4.2)

...

J'ai mis la table. Et j'ai attendu. Cette fois, je n'ai rien préparé. J'ai attendu. Quand il a commencé à faire nuit, j'ai commencé à avoir un peu froid. Je n'ai pas emmené de pull avec moi, on était censés aller à la mer. Comment on s'est retrouvés ici, j'ai oublié.
Il n'y a pas de chauffage dans cette maison, c'est un gite d'été, a dit le proprio. J'ai cherché dans les placards, j'ai trouvé une couverture qui sentait un peu le moisi et une nappe à carreaux rouges et blancs. Je l'ai mise sur la table, et j'ai remis les couverts dessus. Elle me rappelle une fois, il y a longtemps, peut-être deux ans, où je suis allée au restaurant. C'était au bord de la rivière, j'ai oublié quelle rivière, et les tables avaient des nappes exactement comme celle-là. Des gens se sont assis pas loin de nous, et j'ai entendu la dame dire: "C'est charmant, très champêtre!" C'était la première fois que j'entendais quelqu'un dire le mot "charmant". Je sais ce que ça veut dire, je ne suis pas bête, mais je n'avais jamais entendu quelqu'un le dire (champêtre non plus, d'ailleurs).

Cette fois, je n'ai pas fait des pâtes, parce que je ne sais pas à quelle heure il va rentrer, et je ne veux pas refaire la même chose que la dernière fois et qu'il se mette en colère encore. J'avais commencé à faire cuire les pâtes, et puis, comme il n'arrivait pas, et comme je pensais que les pâtes froides, c'est pas bon, je les avais laissées dans l'eau. Quand il est arrivé, elles étaient toutes molles et écrasées. Il était furieux, vraiment furieux. J'avais mis toutes les pâtes, il n'y avait plus rien à manger. C'est vrai que ce n'était pas bon, j'en ai mangé quand même.
Mais je lui avais dit que je ne savais pas cuisiner! Avant de partir. Je l'avais prévenu, je n'avais pas menti. Il avait dit que ce n'était pas grave, qu'on irait au restaurant. Mais on n'y est jamais allés. On a mangé beaucoup de sandwichs et de thon en boîte. Et maintenant qu'on est arrivés dans ce gite, on fait des pâtes. Je croyais avoir compris comment on faisait en le regardant, mais apparemment non. On ne m'a jamais appris à cuisiner. Je n'ai jamais habité dans un endroit avec une vraie cuisine, une cuisine où on fait du poulet rôti et des gâteaux.

J'attends. Je ne sens même plus que j'ai faim. Le proprio du gite est passé tout à l'heure - c'est le matin, j'ai dû m'endormir sur la nappe à carreaux. Il m'a dit qu'il fallait quitter le gite, il l'avait loué pour le week-end, pour un mariage. Il est parti, puis il est revenu, il y a 10 minutes. Il a regardé la table, avec la nappe, les couverts bien droits, la carafe d'eau. Il m'a dit que je devrais repartir chez moi, que ce n'était pas un endroit pour moi, ici. Qu'il n'allait m'arriver rien de bien. Je n'ai rien répondu, qu'est-ce que je peux répondre à ça? Quelque chose de bien, c'est comme une cuisine où on fait des gâteaux, je connais pas. Et puis, il a sorti de sa poche des billets, il les a mis sur la nappe à carreaux, il m'a dit: "Prends le train, rentre chez toi." Je lui ai dit: "J'ai pas ça."
- "Pas quoi?
- Pas de chez moi."
Il a secoué la tête.
- "Tu as dix-huit ans?"
J'ai préféré ne pas répondre.
Il a redit:
- "Va, prends le train. C'est pas la peine d'attendre."
J'ai compris ce qu'il voulait dire.
C'est dommage. Je ne sais pas cuisiner, mais je sais mettre la table. C'était joli, la nappe à carreaux rouges et blancs et les couverts bien rangés.

J'ai pris les billets, je suis allé chercher mon sac à dos sur le canapé, j'ai dit merci et je suis partie.

[Ce texte est ma participation - tardive, très tardive - au Diptyque d'Akinou. J'ai eu beaucoup de mal à afficher la photo, je ne sais pas faire (j'ai fini par aller la piquer chez un autre participant, en avais-je le droit?) La photo d'origine est d'Alibaba]

Monday, September 29, 2008

Retour des orages


Depuis plusieurs jours - semaines - l'air est électrique. Ce week-end, le tonnerre gronde sourdement. Quelques éclairs. Et puis l'explosition. Déchaînement pendant une heure et demie. Des cris, des larmes (les miennes). Et les enfants, à nous entendre, qui s'y mettent aussi.

Comme d'habitude, nous n'avons pas avancé d'un iota. Rien n'a été dit - crié - qui ne l'a déjà été. Je suis immensément fatiguée de tourner en rond sur ce manège, fatiguée de la corde qui me bride et me cisaille, fatiguée du même paysage. Fatiguée.

Temps gris. L'orage est passé, mais l'atmosphère est pesante. Il faut bien continuer.
Mes yeux me pèsent, la peau de mon visage tire, je me sens si vieille, si vieille.

Une angoisse montante, insidieuse comme une eau sale qui passe sous la porte. Toute la journée, je l'ai senti arriver. Cette après-midi, j'ai essayé: une promenade seule pendant que les garçons étaient à la piscine, une glace qui m'a plus écoeurée que réconfortée. Et sur le retour, après avoir acheté la peinture pour demain et fait les courses en deux fois - j'en ai oublié la moitié la première fois -, j'ai pris conscience de mes orteils tous recroquevillés, de mes mains crispées sur le volant, de mes muscles douloureux. Tout moi, tendue jusqu'au point de rupture.

Partout où je vais me suit la pile des choses à faire qui commence l'escalade - l'année scolaire a vraiment commencé. Welcome to Stressland, y'all!

Wednesday, September 24, 2008

Crash

J'ai tout perdu. Vertige du vide.

Dimanche soir, mon ordinateur (portable, celui de l'école) s'est arrêté. Comme ça, d'un coup. Et il n'a jamais redémarré que pour me montrer un point d'interrogation clignotant. La tuile.
Lundi matin, les techs guys de l'école m'ont dit sans ménagement qu'il y avait très peu de chance de récupérer quoi que ce soit. En fait, la seule chose qui ait émergé de ce naufrage, c'est avertissement que j'avais écrit pour un élève, durant ma première année à l'école, et quelques notes administratives (la liste des rendez-vous avec le directeur des programmes, par exemple). Tout le reste ... anéanti. Et moi avec.
Je suis partie sangloter toute seule dans le bureau. J'ai passé la journée dans le brouillard, alternant entre incrédulité (ce n'est pas possible, ça n'a pas pu arriver) et désespoir (quatre ans de travail, des centaines d'heures, des jours et des jours de préparation... )
Mes élèves ont vu ma tête, m'ont interrogée, m'ont promis de me rapporter tout ce qui leur restait des années précédentes. Ils sont si gentils.
Je ne peux m'empêcher de repasser, en boucle, la liste de tout ce qui a disparu. Les contrôles, les interro, les polycopiés expliquant tel ou tel point de grammaire, les fiches sur les livres que nous étudions en classe de littérature, toutes mes préparations de cours, quelques photos (la plupart sont sur l'ordinateur de la maison), toute ma musique, quelques textes personnels, tous mes documents administratifs, etc., etc.

Repartir à zéro. Pas une tentation, une nécessité. Page blanche.

Sunday, September 21, 2008

Mise en place des routines

Je n'arrive toujours pas à récupérer ma demi-heure du matin. Pas moyen, rien à faire. Plus de vagabondages bloguesques, les yeux embrumés, le thé brûlant à la main. Où est passé mon temps à moi?

J'ai toujours eu du mal à sortir Paolo de son lit. Tout petit, c'était la promesse du biberon qui seule parvenait à l'extraire du sommeil. J'ai prolongé le biberon aussi longtemps que possible, mais quand il s'est arrêté, les crises ont commencé. A chaque âge, j'invente de nouvelles stratégies [J'avais écrit startégies. New ways to start a better day, for sure...]. Et bien sûr, il y a les jours où tout glisse, les jours où tout accroche. Les jours où je suis en retard et où il hurle si je soulève les couvertures. Les jours où je crie plus fort que lui. Les jours où je pose tout pour le caliner et lui permettre de repartir du bon pied. Les jours où je lui en veux, terriblement, de me soumettre à ce stress quotidien, cette lutte: il faut se préparer, être prêts, il faut partir - pas seulement eux, moi aussi, moi en même temps. Et sitôt que je les ai lâchés, il faut que je retrouve les autres, tous les autres, j'entre en scène et je dois être prête. Ah, en écrivant, je découvre le leitmotiv de ma vie en ce moment. Et la source de mes inquiétudes, mes colères: être prête. Ou plutôt, ne pas l'être, encore et encore. Et me rattraper comme je peux, du bout des doigts.

Debut de l'automne, de l'année scolaire, de notre vie dans cette nouvelle maison: mise en place des routines.

La toute dernière en date, celle qui m'aide à lever mon dormeur avec beaucoup plus d'efficacité que mes roucoulades ou que les injonctions de son frère, c'est la permission d'écouter de la musique sur mon ordinateur. Ecouter et surtout regarder. Il en oublierait de manger.
Demain, mon musicien commence le violoncelle. J'ai souhaité bonne patience au prof de musique. Il m'a répondu: Oh, mais je suis patient...

Wednesday, September 10, 2008

Changements

...


* Un jour de la fin août, un jour de bleu très bleu et de vert tellement vert, une pluie de feuilles d'or a traversé ma route. Et, comme ça, en une envolée de lumière, l'été a annoncé sa fin prochaine. Quelques jours plus tard, une petite main écarlate au milieu d'un arbre encore entièrement revêtu de sa parure estivale m'a fait signe. Oh, ça va, j'ai compris.

* Nous devons partir une petite demi-heure plus tôt, maintenant que nous n'habitons plus à deux pas de l'école. Si nous ne sommes pas dans la voiture, avec tous nos sacs, nos livres, nos lunettes, avant 7h et demie, nous sommes bons pour les ralentissements (je n'ose dire les embouteillages, ce n'est rien comparé aux grandes villes) et pour les cavalcades dans les couloirs en arrivant. C'est que Dudie est collégien, maintenant, et il est pour lui hors de question d'être en retard. Alors qu'au mois de mai, il se moquait éperduement de son heure d'arrivée en classe.
Je sais que je dois prendre en compte ce décalage, et pourtant je n'arrive pas à me lever plus tôt que l'année dernière. Mon corps résiste de tout son poids de sommeil, de toute sa lourdeur de fatigue. Avant 5h50, pas moyen. Alors, j'ai moins de temps pour moi le matin, plus le temps de lire ou d'écrire. Il faut que je trouve une solution (me coucher plus tôt? Mais alors, je travaille quand?)

* Dudie a commencé le collège, donc. Ici, la première année du collège correspond à notre CM2. Il faut s'habituer à changer de salle, de prof, à plannifier ses devoirs non plus au jour le jour, mais d'une semaine à l'autre. Et, bien sûr, ça ne va pas sans heurt. Je m'énerve trop, je sais. Je crie inutilement (mais préparer une interro d'espagnol sans livre - laissé à l'école -, sans notes - "J'ai pas encore acheté le cahier, donc je n'ai pas pris de notes en classe" -, je trouve ça moyen comme méthodologie. Surtout quand, ultime parade, mon rejeton offensé me déclare: "Mais je comptais sur toi pour m'aider!" Ben voyons.)

* J'ai fait connaissance de mes nouveaux élèves. Je les aime bien, dans l'ensemble. Mais surtout, surtout, je suis heureuse de retrouver ceux qui sont restés avec moi, ceux qui ont survécu à l'examen AP et qui en redemandent, de la littérature française, avec des synecdoques, des rimes riches et chiasmes en veux-tu en voilà! Ceux-là, ceux que j'ai eu 3 ans sur les 4 qu'ils auront passés au lycée, je les aime d'amour. Quand j'arrive dans ma salle et que je les vois, installés en cercle, m'attendant avec Valmont et Merteuil, j'ai envie de les serrer très fort dans mes bras. Au lieu de ça, je leur dis: "Aujourd'hui, nous allons faire l'analyse de la préface".
Pas un cours ne se passe sans que l'un ou l'autre ne cite un de leurs mots fétiches: "bouc émissaire" et "soudoyer" (ils avaient parié qu'ils arriveraient à placer l'un ou l'autre dans leur essai à l'examen, je ne crois pas qu'un seul y soit arrivé. Il faut que je leur demande).

* Aujourd'hui, retour des vendredis-piscine. Les garçons étaient contents. Mais ils ne retrouveront plus leur copain Juan, et moi je me retrouve bien seulette sans sa maman. J'attendais presque de les voir surgir, en retard comme d'habitude. Mais non, ils sont à Barcelone cette année. Alors, après avoir regardé mes poissons sauter dans l'eau, c'est toute seule sous mon grand parapluie que j'ai fait le trajet du Y à la bibliothèque, toute seule que j'ai choisi un film pour ce soir, toute seule que je suis allée chercher un goûter (pour deux nageurs affamés, et non pour trois) à la boulangerie. Je n'ai même pas eu envie de ma brioche du vendredi. L'année dernière, ces quarante minutes passées ensemble à la fin de la semaine étaient ma respiration, une petite parenthèse entre la semaine de boulot et les tâches du week-end. Sous pretexte de tuer le temps pendant que nos enfants nageaient, nous nous accordions une vacance dans nos emplois du temps, le temps de parler de nous, de nos hommes, de mon boulot, de sa petiote, de nos familles au loin, de notre prochain dîner tous les quatre... Je suis revenue lentement vers le Y, toujours sous la pluie. Elle me manque, elle va me manquer. Ils vont être longs, ces vendredis après-midis.

Tour de passe-passe

Depuis des années, j'ai une passion exclusive, inaltérée pour la courgette. Un autre jour, je vous raconterai comment, lorsque j'étais au lycée, j'ai inventé un nouveau nom pour redorer le blason de ce pauvre légume qui souffre, il faut bien le dire, du tort causé par son patronyme un peu bêta (en vérité, le nom m'est venu dans un rêve. Comme quoi, on peut rêver de tout.)

Mes fils ont subi les conséquences d'une telle addiction, et ont dû ingurgiter, dans leur toute petite enfance, quantité de purées de courgettes, soupes de courgettes, gratins de courgettes et j'en passe. Dès qu'ils ont été en âge de se rebeller (c'est à dire, très rapidement), ils ont, d'un commun et tacite accord, banni de leur assiette toute trace de courgette (hélas!). Et logiquement ils ont refusé toute tentative de ratatouille, que j'adore et vénère.

Or, je viens de trouver la parade (héhéhé). Ils mangent volontiers de la soupe de légumes, surtout si elle est bien aillée (la présence de courgettes dissimulée dans la moulinade leur échappe). Par un tour de magie assez impressionnant (je dois le reconnaître moi-même), j'ai transformé, dans le secret de ma cuisine-laboratoire secret, une ratatouille bien relevée en innocente soupe, d'un coup d'un seul de mixer enchanté! Et hop, ni vu ni connu, je la leur ai servie avec options "plus d'ail", "plus de poivre", "plus de sel", et ils s'en sont régalés (même si Paolo a détecté, fine mouche, "un drôle de gout").

Trop forte la sorcière, je maîtrise bien mes marmites. La prochaine fois, je leur fais avaler des endives. Rapées en spaghetti, s'il le faut.

Tuesday, September 02, 2008

Le dernier jour des vacances (2)

Je me suis réveillée parce que le soleil s'était couché sur moi. Je ne pouvais pas ouvrir les yeux. J'ai dû attendre qu'il se déplace un peu, qu'il bouge sur le lit. Le matin est bien entamé, mais de toutes les chambres vient la même respiration heureuse. Premier jour de septembre, c'est encore l'été. Presque plus les vacances, autant en profiter.
L'air est transparent, chargé de lumière dorée. L'humidité cotonneuse d'hier s'est évaporée. Tout brille.
Je passe le reste de la matinée en chemise de nuit. Après le petit déj, inspection des fournitures, collage d'étiquettes et vérification que tout est en ordre dans les cartables (pas ouverts depuis juin... Je vide discrètement dans la poubelle les vestiges de l'année scolaire passée).
Et puis... Un peu de ménage. Un peu de traînaillage. Un peu d'enfantillage. Un peu de rêverie sans âge (je pense aux chatons que je vais - peut-être - adopter).
Déjeuner à trois heures de l'après-midi. Je promets paresseusement à Jim que je vais me mettre à peindre le plafond de la cuisine, mais c'est mal parti: je m'installe au soleil avec mon dessert et un bouquin. Il revient à la charge, me dit qu'il a préparé des seaux, des gants et une éponge pour que je récure le plafond avant de le peindre. "Bientôt". Je me déplace vers le hamac. Des bestioles sautent dans mon verre. Jim et les garçons se lancent dans l'opération virile intitulée: Nous-tondons-l'herbe-entre-hommes. Je ne suis que trop heureuse de les laisser faire. Je déplace juste un peu le hamac. Je finis par me lever quand l'ombre gagne et me dis qu'il serait temps d'arroser les plantes. Le basilic me fait signe qu'il a soif. Je téléphone à Else en désherbant un peu. Les garçons s'entraînent au baseball. Il ont plus d'enthousiasme que de talent.
Et puis, pas moyen de reculer, je mets ma tenue de combat et j'attaque le lessivage du plafond. J'attrape un torticolis en quelques minutes, mais je ne lâche pas l'affaire. Jim se réveille de sa sieste sur le canapé et déclare qu'il n'a pas réussi à dormir (ça fait une heure qu'il roupille), mais il est quand même content de mon travail. Du coup, il me prépare un petit pot de peinture pour "cut in" (faire les bordures?). C'est beaucoup plus difficile que je ne croyais. Il insiste pour me faire une démonstration et m'observe pour vérifier que je suis bien sa technique. Il est sept heures du soir, j'ai faim, je deviens hargneuse. Je m'arrête pour préparer le dîner, et il finit le pan de mur que j'ai abandonné.
Les garçons ont du mal à se laisser convaincre qu'il faut dormir. Moi, dès que je touche le lit, je m'enroule de bonheur. Le soleil de ce matin a creusé un petit nid. Je m'y endors très vite.


[Je ne sais qui a pris la première photo - ça m'apprendra à laisser traîner mon appareil photo. En tout cas, les grands pieds dans le hamac rouge, ce sont les miens!]