Wednesday, March 26, 2008

Défigurée

...Il est trois heures du matin, je n'arrive pas à dormir. J'entends le bruit de la mer, des vagues qui s'écrasent contre la falaise en soupirant, en rongeant de leurs larmes les pierres insensibles. Je crois que je ne dormirai plus jamais. Mes yeux sont très grands, très grand ouverts et très secs. Je ne pleurerai plus jamais non plus, j'en suis sûre. Mon visage a changé depuis hier, je sens bien que ma peau s'adapte lentement à la nouvelle forme de mes traits.

Cette falaise, d'où se sont jetées trois gamines en cinquante ans, attire les chagrins d'amour et les âmes en peine. Mais j'ai oublié d'être romantique. J'ai été abandonnée, certes, doublement abandonnée, mais j'ai par dessus tout horreur de la pagaille émotionnelle, du débordement de tous ces fluides chauds et gluants (le sang, les larmes et tout le reste) et ce n'est pas demain la veille que je me consolerai de l'amertume de la vie dans le néant doucereux de l'au-delà.

Ce soir, après les avoir vu partir, se lever, me tourner le dos et partir, j'ai cru tomber de très très haut et j'ai dû me forcer à me resituer géographiquement pour m'assurer de l'impossibilité physique de ma chute dans la mer, de mon éparpillement en morceaux sanglants sur les rochers indifférents. Mais le vertige est resté. Ah! A quel moment ai-je donc établi une telle falaise dans mon paysage intérieur? Il m'a aidé, c'est sûr. Avant lui, je n'avançais que sur terrain plat, dans le brouillard. De l'inconvénient de ces rencontres qui provoquent de telles secousses telluriques. Des bouleversements qui portent gravement atteinte à la morphologie aussi bien interne qu'externe.

Demain, personne ne me reconnaîtra. Tailladée à vif. Il vaut mieux que je parte.

Demain, j'étoufferai le bruit de la mer. Je mettrai de la distance, j'irai si loin. Demain, ce n'est pas dans très longtemps, c'est presque maintenant. Pourquoi alors le temps tourne-t-il en rond dans l'écume? Faites taire ces pleureuses. Est-ce que je pleure, moi?


[Cette petite histoire est ma deuxième participation au Sablier du printemps lancé par Kozlika
Le texte d'origine est "Au bord de la mer", de Zoridae]

5 comments:

Anonymous said...

Très beau texte, bravo!

Anonymous said...

Tu écris vraiment très bien. C'est un talent que je t'envie.

Saurais tu expliquer ton processus d'écriture? Comment te viennent les idées? Si tu écris tout d'une traite ou par morceaux ?

J'espère que tu vas bien toi sinon.
Bises parisiennes.

Otir said...

Texte poignant sur cette amorce. Bravo !

Zoridae said...

Ce texte est vraiment magnifique, troublant et mystérieux... Je suis honorée qu'il soit né de mes phrases. Merci !

Lola said...

Merci de vos mots gentils...

Béa, le plus dur pour moi, c'est de commencer, de me lancer. C'est pour cela que j'adore les sabliers: quelqu'un commence à ma place! Une fois recopiée l'amorce, je commence à rêvasser, les idées me viennent, un fil se dessine. Mais quand je m'assieds pour écrire, je ne sais jamais ce qui va se passer (c'est peut-être pour cela que je ne peux pas écrire de texte long: je n'arrive pas à planifier. J'avance à tatons - et j'aime ça!) Parfois, je suis le chemin qu'avait pris ma rêverie. Parfois (c'est le cas pour ce texte), je vire de bord et pars totalement ailleurs. Mais j'écris toujours en une fois. Et, quand j'ai le temps, je laisse le texte se décanter. Le lendemain, je retouche un peu, un mot, une phrase.
Voilà mes "secrets de fabrication"! Maintenant, à ton tour de me dire comment tu prends de si belles photos ;o)