Friday, March 28, 2008

Rengaine

...Certains soirs, pour faire mon intéressant, il m'est arrivé de monter sur une chaise, de me draper dans un torchon à carreaux et de déclamer une poignée de vers avec des accès de lyrisme proportionnels à mon taux d'alcoolémie. Il s'agissait de l'extrait suivant : « C'est pas marqué dans les livres / Le plus important à vivre / C'est de vivre au jour le jour / Le temps c'est de l'amour ». Honnêtement, je ne sais pas d'où ça sort, mais c'est ce que chante ma voisine à tue-tête quand elle fait son ménage le samedi matin. Elle doit croire qu'elle a déniché là une pensée profonde, le condensé d'une philosophie de la vie particulièrement éclairante, parce qu'elle a recopié les mots (avec des ronds à la place des points sur les i) sur une carte en bristol qu'elle a scotché sur sa porte d'entrée. Comme ça, même si par bonheur et par hasard j'arrive à échapper à sa ritournelle de début de week-end (les semaines où je découche), elle est certaine qu'au moins je ne peux ne pas me soumettre à la tyrannie visuelle de sa maxime préférée, parce que je suis contraint de passer devant sa porte en rentrant chez moi. J'ai bien essayé de fermer les yeux pour grimper les trois dernières marches avant le palier du 4e, mais, malheureusement, mon sournois cerveau immédiatement reproduit l'image mentale de ce que j'essaie d'éviter, et le bristol reste scotché dans mon crâne encore plus longtemps que si je laisse négligemment traîner mes yeux dessus.
J'ai tenté, subtilement, de détourner ma voisine vers d'autres rengaines. Je lui glisse en cachette des CD dans la boîte aux lettres. J'attends en vain qu'un samedi elle me chante "Zaza tu pues mais j't'aime quand même" (avouez que c'est tout de même d'un autre niveau!), mais rien, elle est sourde à toute autre mélodie que celle qui me vrille les tympans, un lendemain de fête particulièrement réussie, où mon numéro au torchon a fait grand effet. Je m'aperçois d'ailleurs que j'ai eu tellement de succès que je ne suis pas rentré seul: à côté de moi, la tête enfouie sous l'oreiller, il y a quelqu'un qui grogne désespérément: "Mais faites-la taire!" L'oreiller se soulève, et je m'aperçois que le visage en dessous n'est pas mal du tout. Elle me regarde en plissant les yeux (elle doit être myope) d'un air interrogateur. Je hausse les épaules en signe de résignation. Alors, elle rejette la couette, se lève avec détermination (ce qui va avec le visage vaut aussi la peine d'être vu) et se dirige résolument vers la porte d'entrée de mon minuscule studio. Je lui propose un T-shirt alors qu'elle a déjà la main sur la porte. Elle l'enfile dédaigneusement, et s'en va, ainsi vêtue, tambouriner à la porte à côté. La voisine s'arrête de chanter, ouvre la porte. Je n'entends pas distinctement le dialogue qui suit, mais les deux portes se referment, le T-shirt voltige à travers la pièce, et dans l'absence résonnante des déclamations lyriques de ma voisine, une jolie fille se pelotonne contre moi en murmurant: "Elle m'a réveillée, la garce, mais au fond, tant mieux, autant en profiter... Non?" Je crois que je vais la garder avec moi, celle-là. Et longtemps, si possible. Parce que le temps, c'est de l'amour. Non?
[Cette ritournelle est ma quatrième participation au Sablier du printemps lancé par Kozlika.
Cette amorce provient de Réhabilitons un grand auteur, de M. LeChieur.]

7 comments:

Anonymous said...

Ah j'adore ! Belle chute, après une histoire rondement menée et très drôle !

(ça défoule, en plus, tu ne trouves pas, d'écrire ce genre de texte ?)

Samantdi

Otir said...

Tambour battant. Et quelle jolie photo je trouve !

Lola said...

Ah oui, quel plaisir! Et dire qu'en lisant l'amorce je ne me suis pas sentie inspirée... Trois secondes plus tard, j'étais déjà dans les chaussures du gars. Et je montais les escaliers vers la porte de la voisine.
Ce que j'adore par-dessus tout, c'est de me mettre dans la peau d'un mec, pour un tout petit moment... A explorer, donc.

Tu as raison, je ne sais pas pourquoi, mais écrire ce texte m'a donné la pêche!

Lola said...

Dire que j'étais triste quand j'ai pris cette photo... Maintenant, je trouve cette lumière très belle.

Zoridae said...

Ta mélodie est très rythmée, joyeuse, enlevée... Un joli moment qui s'achève bien. ça fait du bien :))

Anonymous said...

Une belle écriture... comme c'est agréable de lire tes textes !
C'est très intéressant de lire une fiction écrite par une personne que l'on ne connait pas...je suis à chaque fois tentée de chercher Lola dans tes personnages. Et je me dis qu'il y a un peu de toi dans chacun d'eux, non ? ;0)

Après des semaines de grisaille le soleil est revenu dans le Sud Ouest ... je t'en envoie quelques rayons pour éclairer ta journée !

Pinklady

Anonymous said...

Une jolie petite histoire bien écrite,un plaisir à lire et...un happy end!