
Cette année-là, l'année terrible de ma lente noyade, j'avais dans ma chambre une petite affiche du film de Philippe Harel, Le Garçon qui voulait qu'on l'embrasse. J'y tenais beaucoup, et pourtant, de ce film qui m'a tellement marquée à l'époque, il ne me reste presque rien. A part le souvenir très précis du moment où le garçon du titre entre en désamour avec celle qui l'avait finalement embrassé: il la regarde accomplir un geste quotidien (je crois qu'elle s'habille ou se déshabille), et son regard se fixe sur un pansement qu'elle a au talon (une ampoule, sans doute ...) Et tout à coup, on voit dans son regard que ce détail le dégoûte, le repousse, le secoue comme s'il se réveillait: qui est cette fille qui vit avec lui, et, vraiment, qu'est-ce qu'il lui trouve?
Peut-être que j'étais tellement attachée à ce film par prémonition ...
Je me demande maintenant ce qui, chez moi, sur moi, en moi, a été, pour le garçon qui m'avait tant aimée, le détail qui soudain signale que le désamour s'est mis en marche. Je n'ai rien vu. Je n'ai pu que suivre, impuissante, l'avancée vers la fin de l'amour. Je sais que j'étais alors ma meilleure ennemie, celle qui détruisait tout le bonheur que j'avais grain à grain amassé l'année précédente (je n'étais pas la seule, cependant, à oeuvrer dans ce sens; deux sorcières guettaient avidement ma chute) Mais où, quand, précisément a commencé le sourd travail du désamour, lui seul le sait. S'il s'en souvient, ce dont je doute.

4 comments:
C'est vrai que parfois une part de nous peut "voir venir" avant que ça ne casse, mais généralement c'est après coup qu'on s'en rend compte.
Et combien vrai l'histoire du détail qui éloigne soudain quand avant on pouvait faire abstraction ou s'en attendrir.
J'ai aussi été celle qui s'agace, qui s'en veut de s'agacer, qui se focalise sur ce détail a priori insignifiant qui soudain prend toute la place. On a beau essayer de se raisonner, de combattre l'irritation, le dégoût s'installe, "je n'y peux rien". Comme si toutes les rancoeurs contenues, les déceptions jamais vraiment mises à nu, se cristallisaient dans "autre chose", pour éviter d'aborder ce qui vraiment mal, on crie sur ce qui importe peu. Impossible de justifier "Je ne t'aime plus", mais il n'est pas difficile d'avoir raison quand on dit "Tu m'énerves".
Oui, on faisait autrefois abstraction, oui, c'est tellement vrai, on s'attendrissait ... Ce temps-là est loin.
Ce texte est très beau. Je l'ai lu 2 fois, car il me plaît beaucoup et cette histoire du détail...si juste!
Merci, Marie. Le billet de Christie avait remué des choses anciennes et ravivé des douleurs récentes ... et m'a poussée à écrire ma version du désamour.
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