Sunday, May 03, 2009

Why? But why?

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Je n'ai pas de réponse.

Il a fallu leur dire, dimanche soir. Lundi matin, ils en entendront parler à l'école.

J'ai travaillé tout le week-end: à l'école de 9h à 18h, samedi; et tout dimanche après-midi. Mes élèves passent l'examen de littérature jeudi, et comme d'habitude, je leur consacre le week-end pour d'ultimes révisions. Je n'ai donc guère eu le temps de penser. Mais chaque fois qu'il trouvait un espace vide, même pour quelques secondes, le grand malheur revenait flotter à la surface de ma conscience, me faisant ployer sous son poids, me coupant le souffle. Ma peur, ma plus grande peur, la reine de mes angoisses est venue frapper pas loin de chez moi. J'ai du mal à vivre avec. Je ne connais pas très bien cette femme, je ne lui ai jamais parlé vraiment, à part quelques bonjours échangés au passage. Mais je sais qui elle est. Et Paolo aussi, bien sûr, connaît sa classe, à côté de celle qui était la sienne l'année dernière, et son sourire.

J'ai donc dû leur dire.
- Vous savez, cette maîtresse de CP, la nouvelle ... Elle avait trois enfants, vous savez? La plus jeune, une petite fille de deux ans...
Et je me suis mise à pleurer.
J'ai dû appeler l'homme au secours, qui a maladroitement terminé l'histoire.
- Ce sont des choses qui arrivent, on ne sait pas vraiment pourquoi, aux très petits enfants... Vous aussi, quand vous étiez petits, on s'inquiètait pour vous, mais maintenant vous êtes grands et forts.
Il n'avançait pas, j'ai repris:
- Cette petite fille...
Il a continué.
- Elle faisait la sieste, et elle ne s'est pas réveillée.

Je suis sur le visage de Paolo le cheminement de la compréhension des mots à la révélation de la terrible réalité. Je veux être sûre qu'ils comprennent.
- Elle est morte.
L'homme explique à nouveau que ça arrive, on ne sait pas bien pourquoi, on pense parfois que chez les très petits bébés c'est la position sur le ventre, c'est pour ça qu'on couche les bébés sur le dos...
Dudie prend un air grave.
- Je suis triste pour la famille.
Je regarde le visage de Paolo se défaire, mouvant sous l'afflux brutal des émotions. Ses yeux se plissent.
- Why? But why?
Il commence à pleurer, de tout son coeur de petit garçon hypersensible.
- Je ne sais pas, on ne sait pas.
Je le prends dans mes bras, je lui dis que c'est normal d'être triste, d'avoir peur aussi. Il veut encore savoir:
- Mais pourquoi ils ne l'ont pas ouverte, pour voir à l'intérieur ce qui n'allait pas?
- C'était trop tard, son coeur s'est arrêté. Ils ont tout fait pour essayer de la sauver.
Il réfléchit et recommence à pleurer.

Plus tard, il joue au ping-pong avec son père, et je l'entends chanter. Je sais que son coeur n'a pas fini, comme le mien, en sourdine, de réclamer:
- Why? Oh, but why?

4 comments:

Pascal said...

Si ç'avait été pour l'expliquer à l'une des miennes (3 et 5), j'aurais désamorcé le "why" et embrayé sur la mort inévitable.
Il n'y a pas de raison.

On peut tourner autour de notre infinie fragilité et le "miracle" que constitue notre existence.
On peut compatir et pleurer tout ce futur perdu.

Mais il n'y a pas de raison.
Ou alors on retombe sur les béquilles, la Faute, le Karma...

Claire said...

Une avalanche de peurs et d'angoisses qui nous tombent dessus à la naissance du premier enfant.
Dans mon entourage aussi, la photo d'une puce de 18 mois à la halte garderie et moi idiote qui questionne avant de comprendre et de me glacer d'un coup.

myosotis said...

J'aime beaucoup les mots de Pascal, "notre infinie fragilité et le miracle que constitue notre existence"... C'est tellement vrai et ce drame en est l'exemple déchirant. Et il n'y a pas de raison....
Je t'embrasse, Lola, nothing else to say or to bring...

Lola said...

Oui, moi aussi j'aime beaucoup ces mots, Pascal... Je vais les utiliser dans les discussions à venir (qui ne manqueront pas d'arriver), le "miracle" d'être en vie, jour après jour.
Plus petit, on accepte mieux, je crois, l'ineluctable: c'est comme ça. Peut-être parce que l'esprit des jeunes enfants n'arrive pas encore à embrasser l'irréversibilité de la mort. Mais à l'âge de mes garçons (presque 11 et 8), il faut une explication pour justifier l'inacceptable départ sans retour.

J'ai parlé aujourd'hui avec d'autres parents, et quelques profs. C'est étrange de constater la disparité des réactions. Paolo semble avoir eu une des réactions les plus peinées. Je crois que mon émotion à moi y est pour beaucoup.

C'est tellement vrai, Claire: dès qu'ils sont nés, nos enfants nous fournissent une incroyable et inépuisable source d'angoisse. Quand survient un événement comme celui-là, notre imagination se déchaîne pour nous offrir de nouvelles raisons d'avoir peur pour eux...