Je sais déjà qu'il va se moquer de mon système de troc: deux pages de français contre une demi-heure de "screen time" (DS ou jeu sur l'ordinateur). Oui, c'est un affreux chantage. C'est aussi la seule manière que j'ai trouvée pour leur inculquer la grammaire, l'orthographe, la culture françaises. Sans récompense, aucune motivation: "Et pourquoi je dois faire deux fois plus de devoirs que les copains?" Bah oui, pourquoi, au fond?
Mais j'y tiens. Dudie absorbe comme une éponge: la formation des adverbes, la conjugaison du passé simple, la règle d'accord des participes passés (et s'empresse d'oublier, une fois finis les exercices). Paolo proteste, râle, se cabre, se fâche, jette son cahier, pleure un bon coup, récupère le cahier, complète la page, retrouve le sourire. C'est épuisant. Est-ce que ça vaut la peine?
Une après-midi, poussé par une envie frénétique d'essayer le nouveau jeu acheté par sa grand-mère, Dudie s'est lancé dans un marathon-cahier de vacances. Il galope. Et m'interroge sans cesse (il est sur l'unité des synonymes): "Qu'est-ce que ça veut dire 's'invectiver'? Et 'suppléant'? 'Tonitruant'?"
Au lieu de ménerver de ces interruptions incessantes (ou plutôt en plus de m'énerver...) (j'essaie de travailler, c'est déjà dur, une après-midi d'été), je le plante devant l'encyclopédie Larousse, achetée dans les années 80 à France Loisirs, 4 volumes par mois, et qui m'a accompagnée durant toutes mes études. Je ne sais pas pourquoi exactement nous l'avons transportée aux Etats-Unis, nous aurions pu économiser le poids des 25 volumes, un peu outdated, tout de même. Mais bon, elle est là, autant s'en servir.
Il proteste, il ne veut pas tourner les pages, et puis... Je l'observe, silencieux, feuilleter l'encyclopédie. Comme moi. Il s'arrête, de page en page, d'article en article, il picore. Chaque fois que je l'ouvrais, quelle que soit l'urgence de ma recherche, je finissais toujours par sautiller de mot en mot, absorbée, envoûtée par les mondes contenus entre les lignes des petits livres rouge foncé. Je ne pensais pas lui transmettre cette fascination-là. L'encyclopédie, mi-labyrinthe, mi-sirène, l'a séduit.

3 comments:
Oh l'encyclopédie france loisir!! j'ai encore la mienne, j'ai ma maman!
Oh oui, se perdre dans l'encyclopédie ou dans le dictionnaire. J'ai adoré ça. Je passais d'un mot à l'autre, comparais les définitions, jouais avec les noms propres, je partais de l'un, passais au premier nom propre de la définition et ainsi de suite et je pouvais ainsi relier Victor Hugo à Pompidou sans trop savoir comment... Je te souhaite un bon moment avec ton papa...
Je pratique aussi le chantage, la carotte et je n'ai même pas honte!
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