Thursday, January 15, 2009

Depucelage, façon 18e

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Puisqu’un (ou une) internaute est arrivé(e) ici en tapant dans son moteur de recherche favori « comment se faire dévierger + image », je vais me permettre de donner quelques conseils à ce sujet, afin que les suivants qui viendraient par le même chemin ne soient pas déçus. Vierge mon ami, je suis passée par là, je sais ce que tu ressens (tu permets que je te tutoies ?) Ne t’inquiète pas, j’ai tout le matériel nécessaire pour répondre à ta requête et je m’en vais de ce pas éclairer ta lanterne. D’ailleurs, tu tombes tout à fait bien, parce que je suis en train de discuter de ce sujet avec Samantdi. Ou plutôt, elle a commencé à en parler, et je m’apprêtais à lui répondre. Joins-toi donc à la conversation, ouvre grand tes oreilles et prends des notes. Quant aux images, pas de souci, ça viendra.

Figure-toi que c’est la troisième année consécutive que j’ai mis au programme de ma classe d’Advanced French Literature Les Liaisons dangereuses. Mais non, attends, ne t’en va pas ! Nous sommes au cœur du sujet, je t’assure. Rassieds-toi là et écoute. Dans ce livre remarquable (dois-je avouer que je le tiens pour un des plus grands de la littérature ?), il y a la scène de déviergeage la plus rondement menée, de main de maître, qu’il m’ait été donné de lire ou de voir. Ah, tu vois ? Ça t’intéresse, maintenant ? Bon, continuons.

C’est donc un plaisir un peu égoïste que celui d’enseigner ce livre, parce que c’est un livre difficile d’accès, même pour mes meilleurs élèves. Certains n’arrivent pas au bout, d’autres lisent en parallèle la traduction anglaise. L’intrication des relations, le jeu subtil des dates et des lettres croisées, la sophistication du langage à multiples significations sont déroutants.
Je me sers de ce livre pour introduire un peu de linguistique (le signifiant « amour » ayant des signifiés divers selon les personnages, par exemple) et aussi pour comparer les possibles « lectures » de l’œuvre à travers les adaptations cinématographiques. J’en montre deux (et je regrette de n’avoir pas le temps de montrer la version de Vadim) : d’abord celle de Milos Forman (qui a ses mérites, parmi lesquels Colin Firth, mais aussi certains côtés ridicules) et celle que j’aime le plus, celle de Stephen Frears (c’est tout simplement un de mes films préférés). Tiens, voilà tes images ! Je recommande la scène de déviergeage dans le film de Forman, elle a une haute teneur comique. Celle de Frears est nettement plus sombre, mais non moins efficace. Vas-y voir, tu trouveras tous les détails qu’il te faut.
Avec mes élèves, nous comparons les prises de position de chaque scénariste par rapport au livre (non, pas les positions de ... Qu'est-ce que tu vas chercher là?): la version de Forman, bien qu’elle ait pour titre Valmont, est clairement centrée sur Cécile, celle de Frears est une exploration beaucoup plus subtile des liens d'attirance, de complicité et de cruauté qui unissent Valmont et la Marquise.

J’espère que tu ne seras pas choqué(e). Mes élèves ont été choqués, c’est vrai, comme ceux de Samantdi, beaucoup plus que je ne l’aurai pensé (ils sont presque tous en terminale), malgré la préparation par la lecture et l’optique comparative adoptée. Nous avons eu de longues discussions après le film, et dans l’ensemble, ils font preuve d’une pensée moralisante dont j’étais absolument dépourvue à leur âge. Quand j’ai lu le livre (vers 17 ans, et pas pour l’école), j’ai été subjuguée par la virtuosité de l’écriture, de l’architecture du roman, et par le caractère extrême (des sentiments, de la cruauté). Si je me souviens bien, il n’était pas question à l’époque de rivaliser de bonnes mœurs, mais il était bon ton d’afficher sa fascination pour le bizarre, le différent, voire le malsain. Je pouvais sans choquer parler de mon admiration non seulement pour le livre, mais pour ses personnages (alors que mes élèves sont vaguement dégoûtés, par la Marquise, mais aussi par Valmont. Insensibles, semble-t-il, à son charme. Le mot qu'ils emploie pour le décrire est "creepy". Incompréhensible, de mon point de vue, mais bon, je n’appartiens pas à la même génération).

Là où ils m’ont vraiment soufflée, cette année, c’est quand ils m’ont demandé de montrer en classe Cruel Intentions, en me promettant que c’était une adaptation des Liaisons dangereuses. J’ai été bien avisée de me regarder le film avant de leur répondre. Et là, grand choc : d’une part, contrairement à ce que je croyais, c’est une transposition très réussie du roman (à l’époque contemporaine, et reprenant, pour les détourner, les poncifs du film américain pour teenagers), et d’autre part c’est un film beaucoup plus "inappropriate", et, selon mes critères, beaucoup plus choquant que les deux autres. Le langage et les gestes sont crus, mais, ah oui, ça y est je comprends, il n’y a pas de nudité à l’écran. Pas le moindre petit bout de sein dévoilé. Alors la moralité est sauve, n’est-ce pas, même si le personnage principal dit à son demi-frère : « Tu pourras me la mettre où tu veux » (Valmont et Merteuil sont demi-frère et sœur). J’avais oublié que même les plus intelligents de mes élèves restent profondément américains. De voir les fesses de Cécile ou sa poitrine constitue une atteinte à la bienséance. Mais de parler de ce qu’on fait avec ces parties du corps est inoffensif, puisqu’ « on ne voit rien » (C’est ce que m’ont répondu les deux filles qui insistaient pour qu’on regarde le film en classe). Mmh. La génération de l’image ? La primauté du visuel ? Une certaine forme de pruderie qui consisterait à « sauver les apparences » ? Qu’en penses-tu ? Quoi, tu es déjà parti(e) te louer les films ? Remarque, tu n’as pas tort, à eux trois, ils t’apprendront quelque chose. Je recommande le bouquin, quand même. Peut-être un peu plus tard, quand tes hormones laisseront à ton cerveau le loisir de te préoccuper d’autre chose que ton initiation aux plaisirs de la chair. Il y a un temps pour tout.

[Troisième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika, sur une amorce proposée par Kozlika elle-même, et en réponse à un billet de Samantdi. Cette amorce était le début du billet « Keywords » de Pascal, sur son blog, Finis Africae.]

12 comments:

Unknown said...

Je pensais moi aussi à ce livre et ce billet de samantdi ...
Et la piste de la vision américaine du livre, et du film, me semble la bonne.
C'est vraiment étrange : comme si l'on continuait à dire "si on l'a vu à la télé ou au ciné, c'est que c'est vrai".
Quelles réactions pourraient-ils avoir à l'écoute d'émissions de radio coquines (je pense à la coulée douce sur Fce Inter il y a qques années) ?

Anonymous said...

J'ai trouvé cet article très juste.
Au sujet des radios, il y a actuellement des émissions très "hard" destinées aux jeunes (sur fun radio ou autres), où les ado téléphonent pour raconter leurs expériences. c'est ce genre de choses qui font que je suis quand même surprise de voir des lycéens choqués par un tel livre/film.
Ce qui les choquent en fait, je pense que c'est le fait qu'on leur montre ça l'école.

Anonymous said...

En France on dit que 25% des ados de 11 ans (!) on vu un film porno. Je ne sais pas si on peut se fier à ce genre de stat, mais tout cela est vraiment paradoxal...
Peut-être tes élèves jouent-ils les effarouchés car ça les gène tout simplement de discuter de ce film/ livre avec un adulte, qui plus est leur prof?

samantdi said...

Chouette billet, je suis enchantée de lire ton expérience, et du coup, je me sens moins seule face à mes effarouchés !

Je ne connais pas le film de Vadim, ni "Cruel Intentions"
(ça m'apprendra à être nulle en cinéma, maintenant il va falloir rattraper mon retard!)

PLus je relis le roman en gardant en mémoire le film de Frears, dans lequel je suis plongée ces jours-ci, plus je considère le fossé entre le texte et l'image.

Anonymous said...

Excellent billet, à tous points de vue, d'ailleurs ! J'ai moi aussi pensé au billet de Samantdi en choisissant cette amorce. Et aussi - je pensais même en faire un billet, je ne sais pas si je le ferai - à la place que prend internet dans l'éducation sexuelle et au fait que les prises de parole y sont essentiellement maculines et violentes. Je me suis toujours posé la question de si on devait investir cette place-là, (on : les femmes et les doux), parce que je n'aime pas ce filtre à travers lequel se passe l'apprentissage de la sexualité.

Anonymous said...

hihihi, pour un peu tu me donnerais presque envie de relire ,ou plutôt de vraiment lire ce livre qui je l'avoue m'as laisser un gout "barbant" dans mes souvenir adolescent (voir mon comment chez Samantdi...) Il est toujours dans ma bibliothèque, vais je le mettre dans ma pile à lire?

Lola said...

D'abord pour Gilsoub: OUI! Il faut le relire. C'est une merveille, ce roman, à tous points de vue. L'écriture est magnifique, la maîtrise des "voix" est magistrale (chaque personnage a son ton, son style, ses fautes, son vocabulaire), et le jeu de manipulation (tout le monde est manipulé: Cécile, Mme de Tourvel, Valmont, le lecteur...) est absolument fascinant. Les cent premières pages peuvent paraître longues, mais une fois franchies, on ne peut plus poser le bouquin. Pour rendre la lecture plus facile, je recommande à mes élèves de lire selon un certain angle: par exemple, gardez en tête la manière dont les libertins pervertissent le langage, ou alors fixez-vous sur leur obsession de l'éducation.

Je suis sûre que vous avez raison, vous tous qui pensez que les élèves sont choqués en partie parce que c'est moi qui les ai mis devant le film: en quelque sorte, j'en "cautionne" la perversité, à cause de ma position de détentrice du savoir et de l'autorité. Je dois reconnaître que le film n'a suscité aucune indignation, ils ont juste reconnu qu'ils étaient choqués, mais tous l'ont beaucoup aimé (je parle du film de Frears).

Samantdi, je recommande les films cités! La version que je n'ai pas encore vue, c'est un téléfilm avec Deneuve. Mais les critiques étaient très mauvaises, alors ça me donne moyennement envie.
La version de Frears n'est pas une adaptation du livre directement, mais tirée d'une pièce de théâtre (écrite par Christopher Hampton), ce qui explique certains partis-pris du film (beaucoup de scènes à deux ou trois personnages seulement, des scènes encloses dans un seul espace...), mais je trouve qu'elle traduit admirablement l'atmosphère du roman.

Kozlika, je suis comme toi, ambivalente quant à la place du net dans l'éducation sexuelle: faut-il offrir un contre-point à la pornographie violente et machiste? Faut-il s'abstenir parce que l'internet n'est pas un lieu d'apprentissage fiable? Je me pose de plus en plus la question, maintenant que mes garçons grandissent et qu'ils naviguent de plus en plus librement sur la toile. J'avoue que je n'ai pas de réponse.

Aïe aïe aïe, commentaire beaucoup trop long! J'avais bien dit que j'étais intarrissable sur le sujet...

Anonymous said...

Ayant découvert les liaisons dangereuses comme toi, même âge et même fascination, j'ai beaucoup apprécié ton billet.
Pour la réaction de tes élèves, je pense qu'on est en plein puritanisme américain, comme ce scandale qu'il y avait eu sur la photo d'un bébé en tin de téter, avec un sein bien visible. On ne montre pas...

samantdi said...

Je viens de commander le film de Vadim et le texte de la pièce d'Hampton ! ;-)

Anonymous said...

Je me souviens d'avoir lu ce livre très jeune - 14 ans, je crois: je venais d'avoir ma carte de biblio adulte et ma mère m'avait dit en rigolant: "Tu vas pouvoir lire Les liaisons dangereuses!", du coup, j'étais curieuse...
Je me souviens de mon incrédulité en lisant certains passages - c'est bien ça que ça veut dire?? - et de ma jubilation quand j'arrivais à en déchiffrer le sens caché...
Par contre c'est drôle, je ne me souviens pas d'avoir été choquée, malgré mon jeune âge! Peut-être parce que la fin est finalement très morale...

jp said...

Valmont est irrésistible chez Milos Forman, j'aime bien sa Merteuil, surtout le soir au repas à La Motte Tilly
Elle est belle.
ce livre est très difficile à comprendre par des ados,
car il traite d'un sujet qu'on ne découvre que tard dans la vie : l'amour rend aveugle.
Le dépucelage, bof.

Lola said...

Jp, le thème du dépucelage m'était imposé par le jeu: les premières phrases ne sont pas de moi, mais j'ai dû les intégrer dans mon billet et trouver la suite. Comme j'avais très envie de répondre au billet de Samantdi "Chuchotements dans le noir", où elle racontait la réaction de ses élèves aux Liaisons dangereuses, j'ai fait d'une pierre deux coups... Bien sûr, le dépucelage n'est pas ce que je retiens du livre!

Dans le film de Forman, j'aime beaucoup Colin Firth; Annette Bening va d'excellente à irritante; j'avoue que sa Présidente m'exaspère, je la trouve molassonne et exagérément naïve. Et Cécile... Ah, c'est terrible de la peindre si bête et sans la grâce qui compenserait cette sottise. Alors, à côté, Michelle Pfeiffer et Uma Thurman n'ont aucun mal à étinceler! Est-ce que vous connaissez la version de Stephen Frears, Jp? Son Valmont est beaucoup plus ténébreux, mais tout aussi attirant. Et Glen Close est remarquable. Ah, que j'aime ce film!