Saturday, October 24, 2009

Les arbres (Pour Christie)

...
Les arbres

Nous regardions nos arbres, c'était du haut
De la terrasse qui nous fut chère, le soleil
Se tenait près de nous cette fois encore
Mais en retrait, hôte silencieux
Au seuil de la maison en ruines, que nous laissions
À son pouvoir, immense, illuminée.

Vois, te disais-je, il fait glisser contre la pierre
Inégale, incompréhensible, de notre appui
L'ombre de nos épaules confondues,
Celle des amandiers qui sont près de nous
Et celle même du haut des murs qui se mêle aux autres,
Trouée, barque brûlée, proue qui dérive,
Comme un surcroît de rêve ou de fumée.

Mais ces chênes là-bas sont immobiles,
Même leur ombre ne bouge pas, dans la lumière,
Ce sont les rives du temps qui coule ici où nous sommes,
Et leur sol est inabordable, tant est rapide
Le courant de l'espoir gros de la mort.

Nous regardâmes les arbres toute une heure.
Le soleil attendait, parmi les pierres,
Puis il eut compassion, il étendit
Vers eux, en contrebas dans le ravin,
Nos ombres qui parurent les atteindre
Comme, avançant le bras, on peut toucher
Parfois, dans la distance entre deux êtres,
Un instant du rêve de l'autre, qui va sans fin.

Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière

[Je suis attachée à ce poème - découvert l'année de terminale, en même temps que je devenais amie avec la fille du poète. Je le connaissais par coeur. En le relisant, son effet apaisant, sa faculté de me rapprocher, de m'ancrer, est à nouveau passée sur moi comme une main bienveillante.]

11 comments:

Satsuki said...

Que j'aime Yves Bonnefoy ! Je l'ai découvert en khâgne, il faisait partie du programme du concours. Dans la foulée, j'ai aussi découvert Philippe Jaccottet, dont je ne me lasserai jamais et dont le pouvoir apaisant est très puissant sur moi.

bricol-girl said...

Je les considère comme un ancrage dans ma vie, et à chaque tempète destructrice c'est un peu de moi qui s'en va!

barceloneta said...

Bonjour Lola
En vous lisant aujourd'hui je ne peux m'empêcher de sourire car les photos me rappellent beaucoup celles que j'ai postées il y a quelques temps… même si je suis plus musique que poésie ! J'aime bien ces correspondances du hasard, les liens minuscules, et puis c'est grace à Christie que j'ai plaisir à lire "D'ici là"…
bonne journée

Lola said...

Barceloneta, ombre et arbres, chez vous et ici, mais quel est ce lien invisible? Moi aussi, j'aime que le www tisse dans sa vaste toile ces fils inattendus. Je m'en vais écouter un peu de musique chez vous!

Satsuki, ah quelle chance d'avoir eu Yves Bonnefoy au programme! (Depuis hier, j'essayais de me rappeler quel auteur du 20e était au programme quand j'étais en khâgne, et je trouvais déroutant d'avoir complètement oublié. Et puis là, tout d'un coup: mais que je suis bête! J'étais en philo, et le programme c'était Descartes et Hegel!)
Jaccottet... Tu me donnes envie d'aller le revisiter, tiens!

samantdi said...

Quelle merveille que la poésie d'Yves Bonnefoy ! Je l'ai découverte alors que je donnais un cours en Terminale, jusqu'alors j'étais passée à côté sans jamais rencontrer ses mots...

De ces douze ans de cours, ce sont Senghor et Bonnefoy qui me restent, magnifiques !

On ne fait pas assez de place à la poésie.

anne said...

En effet, Bonnefoy était au programme avec Hugo (Les Contemplations). C'était le programme de littérature générale - pour tout le monde même les philosophes - avec pour la deuxième question La Sorcière de Michelet et Les Lettres persanes de Montesquieu. Le programme de spécialité (Lettres Modernes), c'était Robert Garnier (Les juives + Bradamante) et Bossuet (Les Oraisons funèbres). Mais Lola, si la fille d'Yves Bonnefoy a votre âge, alors elle serait susceptible d'avoir travaillé sur l'oeuvre de son père...

Lola said...

Bon, je dois être bien vieille, parce que je ne me souviens absolument pas du programme de littérature l'année (hum, les années!) où j'ai passé le concours. Visiblement, c'était avant qu'Yves Bonnefoy soit au programme (ça, ça m'aurait marquée!). Sa fille était avec moi en Terminale, elle n'a pas continué en classe prépa.
Ah, maintenant ça me tarabuste, cette question de programme! Je vais essayer de retrouver (sur l'internet, parce que dans mes souvenirs poussiéreux, peu de chance!)

Anne said...

Lola, je suis née en 1971 mais comme j'ai fait une année de médecine avant, j'étais en HK et en K avant une promo née en 1972. Donc le programme dont je vous parle correspond à l'année scolaire 1991-1992. Mes souvenirs sont plus flous concernant le programme dans les autres matières. En histoire : l'Allemagne (1871-19??), en géo : l'industrialisation des pays en voie de développement (mais je ne suis pas sûre), en philo : le temps et je ne sais plus quoi ...
Bien sûr, il s'agit du programme pour Fontenay, car pour Ulm il n'y avait pas de programme.

Lola said...

Ah, voilà, tout s'explique! Je parlais du concours pour Ulm, et je commençais à m'inquiéter sérieusement de n'avoir aucun souvenir du programme... Sénilité si jeune? (Moi aussi, je suis née en 71, nous sommes encore bien jeunettes, non?)

anne said...

Oui, nous ne sommes pas si vieilles. Mais la mémoire reste mystérieuse. Dans le même ordre d'anecdotes, je n'ai aucun souvenir des sujets sur lesquels j'ai été interrogée au Capes. En particulier l'explication de texte hors programme, épreuve que je redoutais pourtant beaucoup ...

Christie said...

aaaah je ne sais pas si ces arbres sont pour moi (je crois en la serendipity..), mais Yves Bonnefoy ça fait longtemps que j'ai envie de le découvrir ! merci de me raviver cette flamme..