Tuesday, August 24, 2010

Chroniques d'un été amoureux: 21 ans

...
J'ai vingt et un ans.
Ma tête me dit quelque chose, mon coeur et mon ventre le contraire. Il faudrait que je m'arrête là, que je tourne au coin de la rue et que j'aille me coucher. Arrête-toi, arrête-toi. Je continue. Il m'a vue, il s'est arrêté pour m'attendre. Je le rejoins et nous suivons sans nous presser le groupe qui descend la rue vers le parking. Il n'y a rien d'autre à boire que des bières, je m'en plains. Cela ne nous donne envie ni à l'un ni à l'autre de retrouver ceux qui nous précèdent. Il me dit qu'il n'a suivi qu'à moitié convaincu les gamineries de la soirée. Nous nous arrêtons devant le jardin du presbytère, il me montre le lierre dont il voulait se servir pour décorer le Grand Déménagement sur la place. Sans nous consulter, nous entrons dans le jardin d'habitude fermé. Un bruit sourd nous fait sursauter: une poire vient de s'écraser par terre, un de ces perous dont je me régalais tant quand j'étais enfant que je m'en donnais mal au ventre. Il se demande ce que c'est que ce truc, je lui réponds que c'est le bassin où on avait mis les truites pour la pêche des enfants. Les voix et les pas des autres s'éloignent. Le calme retombe sur le tout petit jardin et nous au milieu. Il est un peu plus d'une heure du matin. Je lui parle de Françoise des bébés dont c'était le jardin. Nous sommes debout, visibles et empruntés. Je lui dis "Viens t'asseoir" et je l'entraîne vers la bordure d'un lit de fleurs, quelques pierres à peine assez larges pour poser nos fesses. Nous sommes assis l'un près de l'autre. Nous regardons devant nous la maison muette et sombre d'Huguette, en nous demandant si on peut nous voir.
- Non, je crois que les chambres sont de l'autre côté. De toute façon, le lierre couvre complètement la fenêtre, il serait impossible de l'ouvrir.
- Oui, mais on peut regarder entre les volets...
Une autre poire tombe de l'arbre. Nous sommes assis l'un contre l'autre, nos épaules se touchent, nos jambes s'effleurent. Nous chuchotons, remuant le passé.
- Je ne sais même plus quand ou comment notre histoire a fini.
- Elle n'a jamais vraiment fini. Jamais de façon claire.
- Mais qu'est-ce qui s'est passé, alors?
- Je ne sais pas.
Il y a bien sûr tant de choses qui ne sont pas dites.
- Tu te rends compte que la seule fois que je suis venue à Montpellier, c'est chez lui que tu m'as emmenée?
- Oui, je sais.
Deux filles remontent la rue. Nous sommes immobiles. Elles ne peuvent que nous voir, le mur du jardin est si bas. Pourtant elles passent sans tourner la tête vers nous. Le bruit de leur conversation et de leurs pas sur le gravier diminue. S'éteint. Nous bougeons à peine. Nous sommes assis blottis l'un contre l'autre. Nos mains s'attrapent, s'enlacent. Ma tête contre son épaule et son souffle dans mon cou. Je me souviens, je me souviens. Il suffit de tourner la tête, à peine, pour que nos visages soient face à face, nos bouches à même hauteur. Ce mouvement infime, je tourne la tête vers lui, je sais ce que je fais. Nous nous embrassons dans un jardin minuscule, à côté d'un poirier qui perd ses fruits et de l'église qui sonne ses demi-heures, entre une heure et demie et deux heures du matin. D'autres voix et d'autres pieds qui font rouler le gravier. Il me tient dans ses bras, nous ne bougeons pas du tout. Je sens son odeur de lavande, les yeux fermés.
- Et maintenant, jusqu'où on va?
Sa main sous ma veste, sous ma chemise, caresse mon dos, le creux de ma taille, remonte.
- Quand il y a le contact de la peau, c'est difficile de s'arrêter...
Encore une poire. Les pierres deviennent inconfortables et il se rend compte qu'il y a une limace à côté de lui. En bougeant, nous dérangeons les fleurs derrière nous et je réalise d'où venait l'odeur que j'avais cru sienne.
- Tu sens la lavande?
Je fais oui de la tête. Nous nous sommes levés, nous nous tenons debout, en pleine vue - mais il n'y a personne d'autre que nous, enlacés, serrés l'un contre l'autre au milieu du jardin, au milieu de la nuit. Il me murmure dans l'oreille ce que je sens aussi au creux de mon ventre. Les poires continuent à tomber, les limaces se baladent en liberté. Je ris.
- Pas ici!
Il me regarde. Il ne m'en faut pas beaucoup pour me décider. Je lui tends la main.
- Viens, j'ai une idée.
Il me suit, mais je sens une légère hésitation.
- Tu es prêt à courir un risque?
Nous avons fait le tour du jardin, nous marchons main dans la main, comme des amoureux, devant la maison de Huguette, nous remontons la rue vers le garage de ses cousins, la maison blanche de la tante de Céline et là-bas, plus loin, la maison de Bonne Maman.
- Tu as peur?
- Un peu.
- Ne t'inquiète pas!
Il me donne envie de rire. Je l'embrasse.

Plus tard, bien plus tard, je lui ai demandé si cela valait le risque. Cette fois, c'est lui qui m'a embrassée.
J'ai vingt et un ans, une nuit d'août.

3 comments:

myosotis said...

:-)))

alice said...

Chanter, je ne sais pas ce que ça donne mais raconter, vous savez, j'en suis sûre. Pudeur et délicatesse...

marijo said...

ah j y étais ... avec ton récit
super !