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C'est le moment de l'année scolaire que je redoute le plus: PTC. Parent-teacher-conferences.
Deux jours et demi à passer de l'un à l'autre, 10 minutes chacun (et il est bien rare qu'ils ne débordent pas), en enfilade, je deviens sotte à force de répéter les mêmes mots, les mêmes explications, les mêmes questions. Honnêtement, j'ai quelque chose d'intéressant à dire sur peut-être un petit quart de mes élèves: ceux qui sont en difficulté, et ceux qui excellent. Les autres... Les autres, les malheureux, ils sont noyés dans la masse du "milieu", ils naviguent dans les B, ne sont ni bons, ni mauvais, ni cancres ni génies, et forment le gros des troupes. Bien sûr, j'ai un mot gentil pour chacun, qui montre que je sais de qui je parle, que je les individualise, mais pour l'essentiel, je me répète: ma méthode, mes encouragements, la participation (25% of the grade, you can remind him/her that being more proactive in class is essential to improving his/her proficiency, je ne vous fais pas le topo en entier...), les interros, touci touça. Bon, bien sûr, il y a toujours des surprises - les parents qui après m'avoir longuement écoutée m'annoncent qu'ils déménagent le mois prochain; le père qui se demande tout haut ce que fait son fils en section "Honors", la mère qui me révèle que sa fille s'em... à mourir dans ma classe ("Ce n'est pas vous, c'est juste que c'est trop facile pour elle, le niveau est trop bas", et elle ne pouvait pas me le dire plus tôt, pour que je la change de section en début d'année?)...
Mais en règle générale, les parents arrivent, se posent sur leur chaise, écoutent, hochent la tête, veulent savoir la moyenne de leur enfant, me remercient et partent rendre visite au prof de chimie ou de céramique. Et j'enchaîne sur les suivants. A deux exceptions près, ils ont TOUS pris rendez-vous avec moi. Et, avec une classe supplémentaire cette année, ça me fait du non-stop. Nous avons commencé mercredi après les cours (de 5h à 9h), puis nous avons poursuivi toute la journée aujourd'hui (fini à 9h 15), et j'y retourne demain matin et après-midi. J'ai la tête comme une usine à gaz, les zygomatiques rouillés, le dos douloureux (malgré les massages de 5 minutes que nous offre l'école pendant la pause de midi... Aaaahhhh, ça, c'est vraiment une merveille!), et je commence à m'embrouiller dans mes explications.
J'ai failli en faire une belle, cette après-midi, je me suis mélangé les pédales dans mes rendez-vous, et j'étais persuadée avoir devant moi la mère de Simone, alors que c'était la mère de Gertrude. Par bonheur pour moi, je pose toujours des questions au début, et j'ai vite compris qu'on ne parlait pas de la même personne. J'ai dû faire fonctionner mes méninges à toute vitesse - je ne sais pas si mon interlocutrice a entendu les rouages grincer - pour arriver à resituer qui j'avais en face de moi sans avoir à examiner ma liste. Je suis sûre que j'avais une tête mémorable, mais elle n'a rien remarqué, ou elle a fait comme si.
Au déjeuner, dans la cafétéria étrangement calme sans les élèves, les "anciens" de l'école racontent les plus terribles de leurs expériences, le jour où le directeur du lycée a dû intervenir pour éviter qu'un père très en colère n'agresse un prof, la fois où un prof évoquant une élève qui n'avait pas inventé le fil à couper le beurre disait: "Elle est très agréable en classe, le problème c'est..." et s'est vu interrompre par un père jusque là mutique qui a brusquement pointé le doigt vers lui en hurlant "C'est VOUS le problème!!!", le jour où une mère a déversé tous ses problèmes conjugaux sur une prof d'anglais qui n'a pas pu placer un mot au sujet de l'élève...
Heureusement, c'est plutôt rarissime, et je n'ai jamais eu affaire à des gens ouvertement désagréables. Parfois très bavards, parfois avides de compliments sur leur précieuse progéniture, parfois affichant franchement que cette corvée les gonflait considérablement, mais agressifs ou méprisants, non, jamais.
Et puis, il y a mes chéris, les parents que je connais, avec qui je m'entends bien, ceux (pas nombreux!) qui me font la bise, ceux avec qui je prolongerais bien la soirée. Ceux-là, je repère leurs noms sur ma liste, et j'anticipe le plaisir de les voir et de leur parler.
Les autres bons côtés de ces épuisantes journées (les parents sont bien plus fatigants que leurs enfants!):
- les massages sus-cités;
- le repas de midi "amélioré" (aujourd'hui coquille st jacques et crevettes, quand même);
- le bon-cadeau offert par ma chef pour aller m'acheter un petit quelque chose dans la grande librairie du centre commercial;
- et mon petit amusement personnel, celui qui consiste à retrouver dans les visages des parents les traits de leur enfant, à reconnaître un sourire, de grands yeux, une manière de pencher la tête... Je ne sais pas pourquoi, je trouve ça émouvant. Et ça fait passer le temps plus vite!
[Photo: Pour la première fois, je suis à la fois parent et prof dans la même école. J'ai dû caser les conférences avec les maîtresses de mes garçons dans mon programme bien chargé, ça fait bizarre. Lundi, par hasard, j'ai aperçu un groupe d'élèves de primaire qui s'initiaient au hockey sur gazon, et l'un d'eux s'est mis à me faire de grands coucous... J'ai pris une photo, on voit surtout la poubelle, mais à côté c'est mon fiston, tout content de voir sa maman par hasard, en plein milieu de son cours de gym.]