J'ai vécu deux ans au milieu d'un silence bruissant, chantant, caquetant. Deux ans sans comprendre la langue de ceux qui m'entouraient. Je m'étais habituée à suivre les mains du regard, à scruter les sourires et les signes fugitifs sur les visages. Je n'ai jamais cherché à apprendre la langue des gens qui m'entouraient. Leur bienveillance me suffisait. Ils m'avaient acceptée sans étonnement, et je ne crois pas qu'ils aient essayé de me poser trop de questions. Nous vivions en bonne entente.
Les femmes ralentissaient leurs gestes, pour me permettre de les comprendre. Les enfants me prenaient par la main, pour me guider. Leur babillage infini était immensément reposant. Ils ne demandaient jamais mon attention, ne se plaignaient jamais, ne m'annonçaient jamais rien. Je découvrais les événements, petits et grands, au fur et à mesure qu'ils se produisaient. L'absence d'anticipation avait eu raison de mon angoisse. Le contact répété de leurs mains dans les miennes, sur mon visage m'avaient enfin apaisée. Et même si j'avais fini par décoder, malgré moi; quelques mots usuels, je pouvais toujours choisir de ne pas les comprendre, de n'en garder que les vertus mélodiques.
Le jour où ils sont venus me chercher, très agités, pour me m'entraîner avec force cris et roucoulements jusqu'au téléphone, j'ai compris que la fin de ma retraite auditive était arrivée. Je m'étais retirée du langage, et j'ai eu du mal à m'y retrouver brutalement plongée par une voix familière. Je suis partie, bien sûr, comment faire autrement, retrouver ma vie d'avant, et les adieux n'ont été ni tristes ni émouvants. Ils m'ont saluée de la main, comme si je partais faire une promenade. J'ai laissé la plupart de mes affaires là-bas, comme si j'allais revenir.
Je comprends ce que les gens disent. Pas de doute, je suis rentrée chez moi.
[Ceci est ma deuxième participation au Sablier d'Automne de Samantdi]

4 comments:
Je ne peux que confirmer le commentaire de Maurine sur le billet précédent: Quel talent ! J'ai essayé de me prêter au jeu hier soir mais inspiration zéro. Bravo Lola :-)
Merci!! (je rougis...)
Je me régale, c'est vraiment ce que j'aime le plus: contrainte du temps, du ton, du thème, je me faufile entre ces barrières strictes, et je me fraie un passage vers l'horizon du rêve!
Le problème, avec le décalage horaire (et le boulot...), c'est que j'ai du mal à respecter l'heure limite. Hier soir, pas le temps, trop de copies à corriger, alors ce matin, je me suis levée à 5h et demie pour écrire vite vite une suite à l'amorce (et corriger encore quelques copies...), et là, il est un peu plus d'une heure de l'après-midi, et je suis chiffon... Il me faudrait faire une micro sieste, "à la Christie", mais vue la configuration des lieux, je crois que ça va pas être possible.
j'aime beaucoup ta plume Lola, ces petites fictions sont un délice.
je m'y suis essayée aujourd'hui moi aussi, c'est très amusant ces jeux d'écriture avec contrainte !
Lola, tu es une virtuose!
[comme j'aimerais...]
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