Friday, October 05, 2007

Technicien en profondeur

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Je n'ai plus l'habitude de travailler en entendant des sons humains autour de moi. Je lutte contre l'ennui et l'agacement. J'ai réitéré hier ma demande d'être réaffecté en bas, et on m'a poliment, une fois de plus, opposé une fin de non-recevoir. J'ai discrètement farfouillé dans mon dossier, profitant des bureaux évacués en raison d'une célébration quelconque ("pot d'adieu"?). Je ne crois pas un instant à cette histoire de limite d'âge, ni aux arguments faisant référence à des conséquences irréversibles sur mon oreille interne. J'ai envie de hurler: POUR CE QUE J'EN FAIS, DE MES OREILLES!

Mais je me contiens, comme d'habitude. Je me tais, me fais discret. Je n'ai pas perdu l'espoir de retourner en bas.

C'est ironique, quand on y pense, ce manque qui a envahi tout mon être, parce que, enfant, j'avais une peur terrible de l'eau (de quoi n'avais-je pas une peur terrible, d'ailleurs?) Pas moyen de m'immerger. Et puis, un jour, ma classe est allée visiter un aquarium. Par un de ces mouvements fluides et sournois, propres aux troupeaux, je m'étais retrouvé tout contre la barrière qui bordait le bassin, tandis que le groupe, se resserrant autour de moi, m'empêchait de m'échapper. Une pression un peu plus forte, un coup de coude brutal, et j'avais basculé dans l'eau. Si j'ai eu peur, je ne m'en souviens pas. Ce que j'ai senti, à ce moment-là, c'est la grande paix du monde liquide. L'étirement du temps dans la lumière moirée. L'apaisement des bruits. Ils ont dû lutter avec moi pour me sortir de l'eau. Les braillements de la surface m'ont rendu malade.

Dès lors, mon chemin était tout tracé. Il fallait que je retrouve ce bienheureux assourdissement. Une fois l'objectif fixé, il ne m'a pas été difficile de l'atteindre. Je suis devenu "technicien en profondeur", un titre bien ronflant pour dire que j'étais chargé de tout genre de réparations sous l'eau. Il faut bien les entretenir, leurs cités flottantes. Elles sont si fragiles... J'ai parfois l'impression d'être le seul à détenir ce secret.

Il m'est arrivé de descendre très bas, dans l'obscurité la plus totale, mais je n'ai jamais eu peur. J'ai travaillé seul, la plus grande partie de ma vie. Ces derniers mois, ils m'avaient transféré aux plateformes intermédiaires, celles des jardins sous-marins. Je n'ai rien contre, même si on y rencontre plus de monde. Mais les jardiniers ne font pas la conversation, souvent même leur bublophone n'est pas branché.

Et finalement, ils m'ont remis en surface. Prétextant une promotion, une rentabilisation de mon expertise et de ma longue expérience... Ils m'ont donné un bureau, une secrétaire et le fardeau de leurs incessantes parlottes.

De toutes façons, je redescendrai. Avec ou sans leur permission. Au fond, ils n'auraient jamais dû me sortir de cet aquarium.


[Ceci est ma troisième participation au Sablier d'Automne de Samantdi et Kozlika]

5 comments:

camille said...

excellent, comme d'hab !
bon week-end lola

Lola said...

Oh, j'ai fait un peu de plongée, il y a 20 ans de cela... Mais, moi, contrairement à mon technicien, j'avais peur du noir! D'autant plus que j'étais déjà myope comme une taupe, alors je me méfiais de tout ce qui pouvait surgir des profondeurs sans que je le vois venir. Mais je garde quand même un souvenir émerveillé de ce décrochage, de cette entrée dans un autre univers. J'étais fascinée par la distorsion de la notion de temps, en particulier.
Merci de vos petits mots gentils!

Froguette said...

T'as deja pense a publier un livre de nouvelles? Serieusement! Les tiennes me tiennent completement en haleine.

Froguette said...

Maintenant que je viens de publier mon commentaire, je me dis que ce que j'ai ecrit n'a aucun sens en francais... si? non ? Ah, il faut que j'utilise mon francais un peu plus, je perds ma langue maternelle!

Lola said...

Mais oui, Maurine, c'est parfaitement français et vraiment très flatteur, ce que tu viens d'écrire!