On m'a prêté aujourd'hui un petit gadget avec lequel j'ai pu faire mumuse durant un peu plus d'une heure. Bien que je n'aie évidemment pas eu le temps de le détailler sous absolument toutes ses coutures, je dois reconnaître avoir pris pas mal de plaisir à le manipuler. Oh, évidemment, avant ça, j'ai eu droit à toutes les remarques du genre "Mais attention, tu vas le casser, tu ne le tiens pas comme il faut, pose ça tout de suite, t'es pas doué pour ce genre de truc...", venant, en grande partie, de mon beauf'. J'ai bien cru qu'il allait m'arracher le bidule des mains, mais évidemment, face à mon mètre quatre-vingt-quinze et ma charpente de rugbyman, il ne fait pas le poids. J'ai quand même attendu qu'il dégage (il avait son sacro-saint match de tennis du samedi matin, à ne manquer sous aucun prétexte). Il est parti un peu en retard, comme à regret, me jetant des regards méfiants, remâchant sa rancune parce je le mettais dans l'obligation d'avoir à choisir entre sa baballe et son nouveau gadget, que je pourrais bien abîmer en son absence. La baballe a gagné, et moi j'ai grimpé d'un cran dans son inimitié.
Avec lui sont sorties quelques personnes annexes et sans intérêt. Il ne me restait plus qu'à expédier ma soeur, ce qui fut d'une facilité enfantine: je n'ai même pas eu à la convaincre. Je lui ai juste donné un coussin, je lui ai conseillé d'allonger ses jambes sur le canapé ("Ah, non, je vais m'endormir!"), et zou, en deux temps trois mouvements, il n'y avait plus personne. J'avais oublié qu'elle ronflait (c'est dire le temps qui s'est écoulé depuis que nous n'avons pas partagé la même chambre!)
Et enfin, j'ai pu tranquillement m'emparer du petit bidule qu'on ne voulait pas que je touche. OK, j'ai dit qu'on me l'avait prêté, ce n'est pas exactement le cas, mais on ne va pas chipoter pour si peu, non? Le fait est que j'étais seul, et tranquille, que ce machin tout neuf était là, sans personne d'autre que moi pour le prendre en main et que ne retentissait dans mes oreilles aucune admonestation menaçante, aucun avertissement de mauvaise augure.
Alors, oui, durant un peu plus d'une heure, j'ai observé, j'ai manipulé (dans mes grosses pattes) cette mécanique fragile, j'ai joué avec. Rare sentiment de toute puissance et d'immense magnanimité. D'un geste, d'un demi-geste même, j'aurais pu le briser. Mais ma grande force tient dans cela même que je sais la contenir. Dans mes mains, dans mes bras, contre moi, jamais sans doute cette petite chose informe n'a été plus en sécurité. J'aurais aimé passer plus de temps à en étudier les rouages subtils, à peine ai-je eu le temps de découvrir les boutons qu'il faut pousser pour obtenir quelques réactions: grincement plaintif (à éviter), ronronnement de moteur bien huilé, mise en route d'un système d'aspiration étonnamment puissant pour une si petite machine, mise en veille ... J'étais en train d'expérimenter cette dernière fonction, quand le propriétaire du gadget a surgi à l'improviste. Il s'est mis à hurler: MAIS QU'EST-CE QUE TU FAIS, POSE-LE TOUT DE SUITE. Évidemment, la réaction ne s'est pas fait attendre, le fragile appareil a instantanément déclenché son système d'alarme et nous a vrillé les oreilles de ses sirènes sur-aiguës. Ma soeur, brutalement arrachée à son sommeil bienheureux, a fixé sur la scène ses yeux ahuris, et par réflexe, avant même d'essayer de comprendre de quoi il s'agissait, elle m'a pris des mains l'engin vibrant, émettant des sons insupportables, et prêt à exploser.
Je me suis levé, et je me suis dirigé vers la porte. Je suis peut-être un ours, mais je sais disparaître quand ma présence devient indésirable. Mais quand même, je n'ai pu m'empêcher de me retourner, au moment de sortir. "Ne me remerciez pas de m'être occupé de lui pendant une heure, c'est tout naturel." Le légitime propriétaire a failli en avaler sa raquette de rage. Il s'est mis à vitupérer en crachotant un peu (on perd souvent sa dignité en perdant son sang-froid), mais je n'écoutais pas ses insultes vulgaires, ni ses menaces, ni ses interdictions de remettre mes pieds chez lui. Je regardais la petite boule de colère dont toutes les aiguilles étaient passées dans le rouge. Sans même y penser, j'ai fait demi-tour, et j'ai tendu les bras vers ma soeur. Elle m'a regardé, a hésité une seconde, puis m'a tendu son fils. Je l'ai à peine tenu dans mes bras, j'ai à peine fait quelques pas qu'il s'est apaisé. Son soudain silence a déstabilisé son père et lui a coupé la chique. Quelques instants sans autre bruit que celui d'une petite bouche mouillée qui tête un poing minuscule (je sais désormais comment établir la connexion appropriée main-bouche). Je l'ai gardé un peu, et puis je le leur ai rendu, même si j'aurais aimé qu'on me le prête un peu plus longtemps. Don't push your luck, je me suis dit. Le géniteur a jeté un coup d'oeil pour vérifier que son nouveau joujou n'avait subi aucun dommage, qu'il n'en manquait aucun morceau, puis il est allé prendre une douche, évitant du même coup de devoir se livrer à la délicate manœuvre des au revoirs, et, possiblement, des excuses. Ma soeur m'a suivi jusqu'à la porte. Je me suis penché pour respirer encore l'odeur chaude, un peu acide, un peu douce de mon petit neveu dans ses bras. Elle a hésité, a failli me dire quelque chose, puis elle a secoué la tête et a refermé la porte. Et moi, je suis parti avec dans les muscles de mes bras la sensation nouvelle d'un poids à nul autre pareil.
[Ceci est ma participation au Sablier d'Automne de Samantdi...]

6 comments:
je me demande toujours ce qu'est cet objet...
ben son neveu enfin celui qu'elle imagine (Christie est pas reveillé ce matin???) parceque me semble t-il ta soeur est un peu jeune non pour avoir un enfant?
Ah, les copines, ceci est un jeu, auquel je me régale de jouer (j'adore l'écriture sous "contrainte", plus sur ça plus tard), proposé par Samantdi, chaque jour cette semaine: à 22h, elle livre sur son blog une amorce de billet, empruntée à un blogueur/se, et chaque joueur qui le souhaite a jusqu'à 10h du mat' pour finir le billet et le poster sur son blog. Evidemmment, ce n'est pas DU TOUT le moment pour moi de me livrer à ce genre de jeu, j'ai été obligée hier soir de rester debout juqu'à une heure du mat' (beaucoup trop tard pour moi) pour finir de corriger mes copies, mais vraiment, je n'ai pas pu résister.
Et, au cas où vous n'auriez pas remarqué, je suis un homme d'un mètre quatre-vingt-quinze, dans ce billet... Fiction, fiction, quand tu nous tiens...
Voilà la règle du jeu:
http://www.samantdi.net/dotclear/index.php?2007/09/29/970-lundi-je-mne-le-jeu
c'est un joli billet, ton idée est originale. Et quand on commence à comprendre, c'est un délice!
Délicieux de relire le début, une fois que je connais la fin !
(bravo, dis donc, Lola!)
Quel talent!
Post a Comment