Sunday, October 07, 2007

Réticence

.Le bonheur vient-il de ces deux mots : la bonne heure? Cela voudrait-il dire qu'il vient toujours à la bonne heure? Le bonheur est-il ponctuel? J'ai cru toute ma vie le contraire. Quand tout semblait prêt, quand les planètes de mon ciel nuageux s'alignaient, quand la piste était dégagée, je sombrais immanquablement dans la gluante déprime. Sans raison apparente, c'est là le pire. C'est à peine si je pouvais mettre un pied devant l'autre, plombée par un tenace désespoir. Alors quant à courir dans le pré, il ne fallait pas y songer... La bonne heure était arrivée, et moi je n'était pas là au bon moment.

Je m'étais donc résolue à tourner la tête de l'autre côté, à chaque fois que j'entrevoyais un petit bout de bonheur pointer son nez. Ne jamais me croire heureuse, sous peine de voir se dissoudre ce petit éclat dans le gris de mes jours. Je me souviens même d'avoir marché les yeux fixés sur le trottoir, un jour somptueux de juin, pour ne pas me laisser envahir par un trop évident sentiment de bien-être. Je jouais à cache-cache avec moi-même, tentais de tromper ma conscience à l'affût. Non, je ne suis pas heureuse, ne cherche pas à me prendre ce que je n'ai pas.

Et puis voilà, un jour, je suis arrivée en retard. Toutes sortes d'obstacles en travers de mon chemin. Et je suis tombée sur mon bonheur par hasard, par accident, tellement abruptement que je ne l'ai pas reconnu. Le temps que je m'en aperçoive, il était trop tard, je m'étais accoutumé à lui, je ne pouvais plus m'en passer. L'heure était passée de feindre. J'ai essayé de le secouer, de le détacher de moi. Mais il était autant accroché à moi que moi à lui. Il m'a fallu beaucoup de temps pour cesser d'avoir peur. Je ne suis toujours pas sûre d'y être parvenue. Mais finalement, je me suis offert la liberté d'être heureuse, même un peu, même au risque de le payer par des jours et des jours de chagrin. Non, le bonheur n'est pas ponctuel, il arrive quand ça lui chante. Je guette désormais sa petite chanson.


[Voici ma dernière (hélas) participation au Sablier d'Automne de Samantdi et Kozlika]

6 comments:

Anonymous said...

Lola, cela m'a fait bien plaisir de te voir participer et de lire tes textes ciselés.

Celui-là est particulièrement réussi et me touche...

(il y a eu des éditions précédentes du Sablier et il y en aura d'autres, mais comme la "bonne heure", la prochaine édition viendra en son temps encore imprévisible... à bientôt!)

Anonymous said...

ah ben moi j'ai hâte que vous reveniez, VOUS.

Anonymous said...

Magnifique texte ! J'ai cru un moment que ça parlait de moi et d'une fuite que j'ai bien connue...

Anonymous said...

vraiment c'est un beau texte, et comme le dit Saperli, qui donne envie de connaître la suite...

Lola said...

Merci à tous! A Samantdi en particulier, parce que ce Sablier m'a rappelé mon désir et mon plaisir d'écrire, déjà réveillés par la pratique bloguèsque (néologisme pas très heureux, j'en conviens), mais encore somnolants dans le domaine de la fiction.
C'est vrai, Saperli, que j'ai envie de continuer ce texte... Un jour, peut-être! (A la bonne heure...)

Christie, vous le savez, on met toujours un peu de soi dans la fiction, et dans ce texte en particulier j'ai effleuré une partie de moi, à peine un peu... Pour tout dire, j'ai pensé à mon jeune homme, en l'écrivant. Peut-être parce que vous l'avez évoqué, il y a quelques jours...

antagonisme said...

Très beau texte.