Monday, March 23, 2009

Mars

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Vendredi matin...

Samedi:

Mars: la dernière neige, les premières fleurs.
Il fait beau, un soleil reluisant comme un sou neuf, et le froid pince les joues. Les arbres frissonnent, encore tout nus, et je guette mes plantations de l'automne. La lumière change de couleur.

A la moitié des vacances, je viens d'épuiser mes provisions d'énergie et de bonne humeur (celles que j'avais faites à New York). Je n'ai plus envie de remuer la poussière et de me débarrasser du provisoire qui habite cette maison depuis 9 mois. Je laisse tomber l'un après l'autre mes projets de rangement. Mes humeurs sombres reviennent jeter leur ombre.
Il est temps que le printemps s'installe vraiment, dans ma tête aussi.

Wednesday, March 18, 2009

Trois jours à New York

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Comme l'année dernière, Else et moi avons commencé notre spring break par un petit séjour à New York. Mais cette fois nous y sommes restées trois jours au lieu de deux.
Comme l'année dernière, le Prince Charmant nous a prêté son appartement. Mais cette fois, il s'est installé, c'est vraiment chez lui. Et il a un balcon avec une vue magnifique.
Comme l'année dernière, nous avons déjeuné avec lui. Mais cette fois, nous avons rencontré sa Princesse.

Pas encore tout à fait le printemps. Mais j'aime j'aime j'aime marcher dans New York!

L'année dernière, nous avions vu une pièce sur Broadway. Cette fois, nous avons vu un film en avant-première, avec le metteur en scène qui s'est soumis gentiment aux questions (parfois complètement ineptes) des spectateurs.

Je me suis consolée de ne pas voir Paris. Je suis allée me faire couper les cheveux chez Jean-Louis David, je me suis acheté une veste chez H&M, une très jolie robe (mon nouveau coup de foudre) chez Zara et le Prince Charmant nous a entraînées pour un autre déjeuner avec lui à Mon Petit Café...

Saturday, March 14, 2009

Des signes certains

.* Il y a des choses qui habitent dans mon frigo et dont je ne sais ni quand ni comment elles sont arrivées là.

* Les piles de linge propre et de linge sale prennent racine là où elles ont été déposées. Souvent, les vêtements propres sont portés sans jamais passer par la case rangement. Heureusement, ça n'arrive pas encore pour les vêtements sales.

* J'ai autant de mal à sortir les enfants du lit, le matin, qu'à me sortir de la douche. Yeux fermés, douloureux, tête cotonneuse, nos gestes machinaux nous poussent d'une tâche à l'autre - s'habiller, déjeuner, préparer les affaires, se brosser les dents, mettre les manteaux, sortir les cartables, grimper dans la voiture. Le changement d'heure nous oblige à nouveau à nous réveiller en pleine nuit. Nous ressemblons à des taupes, ces derniers matins. Et nous ne sommes guère aimables.

* La voiture connaît le chemin de l'école, désormais. Tant mieux, parce que je ne suis guère en état de conduire. Pilote automatique, ça me va bien.

* La table de la salle à manger est presque invisible. Les tas de "trucs" à ranger s'empilent. Dudie pousse des machins pour se faire une petite place à l'heure des devoirs. Mon bureau, lui, a complètement disparu. C'était quand, la dernière fois que j'ai eu le temps de ranger cette maison?

* Après des semaines de conduite exemplaires, Paolo recommence à déraper. Le maître m'a à nouveau convoquée. Cette fois, c'est surtout un problème de langage. Il paraît que les autres enfants sont choqués de l'entendre dire "F***" et "Sh**". Ah?

* Je me suis emmêlé les pinceaux deux fois cette semaine: j'ai oublié de poster les questions sur un poème à étudier à la maison (On ne savait pas ce qu'il fallait faire, avec ce poème). C'est vrai que Louise Labé sans filet, c'est périlleux.
Et j'ai donné des devoirs sur une leçon pas encore enseignée (et les braves petits n'ont pas moufté, qui se sont lancés dans les adverbes sans formation préalable.
Vous ne pouviez pas m'envoyer un e-mail, non? Vous vous êtes bien rendu compte qu'on n'avait pas encore étudié les adverbes?
Are you yelling at us because we studied the lesson by ourselves and did extra homework?
Hum.
D'abord, je ne criais pas. Je m'interrogeais, juste).

* Je réponds de plus en plus souvent en français quand on me parle. Mais j'utilise trop l'anglais avec mes élèves. Mon logiciel de bilinguisme a des ratés.

Pas de doute: il est temps que les vacances arrivent. Les voilà, d'ailleurs.

Sunday, March 08, 2009

A night out - and what else?

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Je suis sortie, hier soir. Seule, encore une fois.

Je n'en avais plus envie - l'endoudounage d'hiver* (et ne vous fiez pas à la photo, c'est un miroir menteur, tricheur, flatteur) et mon inefficacité de la journée (des heures passées à fixer mon écran et à peine 6 bulletins rédigés...).

Mais j'y suis allée. Et je me suis bien amusée - comment faire autrement? Je sors si peu, toute occasion est bonne à prendre. J'ai même un peu dansé, ce qui ne m'était pas arrivé depuis des lustres.
Et puis je suis rentrée. Je me suis regardée dans la glace menteuse, que dire?

Tu as trente-sept ans, ma fille, tu crois que tu peux encore t'habiller comme une minette (pour qui?), et tes seules occasions de sortir sont les soirées organisées par l'école, à l'école, avec tes collègues et les parents de tes élèves. Pathétique, non?
C'est quoi cette vie envahie, dévorée par le boulot, pour gagner même pas l'équivalent des frais de scolarité que paient les parents qui envoient deux de leurs enfants à l'école où tu travailles? Rien, en dehors du travail: absence totale de vie sociale. C'est excitant, n'est-ce pas, d'aller boire un mojito trop sucré et délayé dans trop d'eau en faisant des amabilités aux parents de Bidule, à qui tu viens de coller un C ?
Des amis, quels amis? Des collègues, bah oui. Des conversations sympa. "Tu as fini tes bulletins, toi? M'en parle pas, j'en suis même pas à la moitié. Tu as vu Trucmuche, le e-mail qu'elle a posté? Tu enseignes Machin? Tu sais la dernière qu'il a faite?"
Etc. Etc.

Je retourne à mes bulletins. Bon dimanche.

* (plus de piscine depuis des mois + beaucoup trop de chocolat = des épaisseurs supplémentaires)

Monday, March 02, 2009

Snooooow Daaayyyy Yeaaaaahhhh!!

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On croyait que c'était fini, les oiseaux aussi, qui commençaient à revenir et à piailler (hier, il y en avait un qui se baladait dans le supermarché, et faisait des trilles en faisant ses courses). On croyait que cette longue et pénible semaine à venir allait traîner péniblement ses longs jours un à un. Mais voilà...



Et elle ne peut pas mieux tomber, la neige... J'ai encore des copies à corriger, une cinquantaine de bulletins à écrire (et pas des "Bon trimestre, continuez" ou "Peut mieux faire"... Non, deux paragraphes minimum par élève) et mon blabla pour le poste de Calife à rédiger...
Allez, au boulot!
(Meanwhile ... Il y en a d'autres, dans ma maison, qui se la coule douce!)

Sunday, February 22, 2009

Tous les jours et toujours

Taguée par Satzuki... Elle ne me rend pas la tâche facile, parce qu'elle et moi partageons les mêmes petits bonheurs, c'en est bizarre!

Alors cinq choses que j'aime tous les jours et toujours:

* Le thé
Je ne sais pas si je pourrai m'en passer... Je suis difficile, en plus. J'ai une affection indéfectible pour le Earl Grey et l'Imperial Orange, une passion (récente) pour le Thé des Moines, une fidélité de tous les hivers pour l'Esprit de Noël, une gourmandise affichée pour le Thé du Hammam... Mais je n'aime pas les thés chinois fumés et forts. Et je bois tous mes thés légers (less is more for me.)
* La radio
Une habitude qui me vient de ma mère, qui irritait mon père et fait sortir mon mari de ses gonds. J'ai besoin du background noise pour penser en paix. J'ai besoin d'une bonne émission pour faire la cuisine. J'ai besoin des infos le matin en me réveillant. En l'absence de télé, je m'informe à la radio. Où que j'aille, la radio ne me laisse jamais seule (sauf dans mes montagnes où elle a du mal à passer) (mais le bruit du torrent au fond de la vallée me rassure).

* Le soleil.
Si possible sur ma peau nue.


* Les câlins de mes garçons.
La manière dont le grand appuie sa tête contre moi en miaulant (oui, mes enfants miaulent pour communiquer leur affection) (je n'ai qu'à m'en prendre à moi-même: à force de "Mon minou" et "chaton"...) . Les bras du petit autour de mon cou, sa main dans la mienne quand on marche, son corps qui se love si facilement contre le mien.


* Lire.
Quand j'étais petite, je me demandais comment j'avais pu vivre avant de savoir lire. Je n'étais pas sûre d'avoir existé en non-lectrice.


Il ne me reste plus qu'à passer la main... à Bea et à Myosotis, si elles passent par là. Et à tous ceux qui en ont envie!

Saturday, February 14, 2009

Just the beginning

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Je vous émeus. Je le sais, ne vous en défendez pas. Il suffit que je tourne légèrement la tête vers vous, que je vous regarde en oblique, sans cesser ma conversation, pour que vous perdiez contenance. Je vous ai surpris deux fois à bafouiller. L’homme en face de moi me parle de ses recherches, de sa thèse, des documents qui ont disparu quand son disque dur lui a fait faux-bond. J’écoute, je pose des questions, je compatis, mais je vous regarde.

La jeune femme à qui vous parlez vous dévore des yeux. Elle ne comprend rien à ce que vous racontez, la poésie du 19e siècle l’indiffère profondément, mais elle boit vos paroles, et cela vous donne confiance, d’avoir un auditoire conquis. Vous haussez la voix, pour couvrir les vagues tourbillons de l’accordéon qui constitue le bruit de fond (soirée française, l’hôtesse a cru bien faire), et je vous entends proclamer le génie unique, inégalé de Rimbaud. La bouche rouge carmin de votre auditoire fait un O, elle veut lire l’intégrale des poèmes de Rimbaud, là, tout de suite.

Je me lève pour partir, et je vous sens vous affoler. Je prends congé, vous commencez à traverser la pièce, plantant là votre admiratrice éplorée. Vous surgissez dans le couloir, au moment où l’hôtesse me tend mon manteau. Vous restez là, embarrassé, ne sachant que dire, entre deux femmes qui attendent une explication forcément alambiquée et menteuse. Finalement, vous vous tournez vers moi, et je vois combien vous êtes jeune. Vous parlez vite, vous dites un peu n’importe quoi, je vous trouble, jeune homme. « Je vous ai entendu parler de Baudelaire, tout à l’heure. C’est drôle, parce que moi aussi je parlais de lui ! C’est si drôle, hein ! Et, voilà, il se trouve … Bon, la semaine prochaine, je vais donner une conférence, enfin, je veux dire un … une lecture, vous savez, sur Baudelaire. Peut-être que ça vous intéresse ? Si vous voulez venir, je vous donne ma carte, appelez-moi, je vous enverrai toutes les informations, c’est sur l’expérience de Baudelaire sur les barricades, en 1848, et les répercutions de son désenchantement politique sur sa poésie… » Votre voix défaille. Vous reprenez faiblement : « Le spleen, tout ça… » Je me concentre pour ne pas me mettre à rire. Je tiens dans la main votre carte.

L’hôtesse me demande si je sais où se trouve la station de taxis. Immédiatement, vous vous proposez pour m’accompagner. Vous vous glissez derrière moi dans l’ascenseur minuscule. Je vous regarde de près, décidément, vous êtes très beau. Je romps brusquement le silence dont vous ne saviez que faire : « 'Le spleen, tout ça '… ? » Vous rougissez, vous vous excusez, vous promettez que vous êtes d’habitude plus éloquent, mais là… « Là … ? »

Heureusement, l’ascenseur s’immobilise. Nous sortons dans le froid. Vous êtes sans manteau. Je mets mes gants. Nous marchons sans parler. Pas de taxi à la station, mais vous insistez pour attendre avec moi. Vous soufflez sur vos mains. Je vous propose, vous ne vous y attendiez pas, de les mettre dans mes poches. Je m’avance vers vous et comme vous demeurez immobile, un peu étourdi (il vous faut apprendre à réagir plus vite, jeune homme !), je saisis vos mains et les mets avec les miennes dans les poches de mon manteau. Nous sommes maintenant face à face, je sens votre odeur, parfum et cigarettes mêlés, votre léger tremblement, qui devient un frémissement lorsque je me rapproche et m’appuis, à peine, contre vous. Je vous demande, la joue sur votre chemise : « Et quand est-elle, cette conférence sur Baudelaire ? » Vous avez du mal à garder vos idées en place, il vous faut une seconde avant de me répondre, d’une voix un peu rauque : « Le 8 ». Je me détache brusquement de vous, lève la main pour arrêter le taxi jaune qui pile devant moi. « Hé bien, je vous verrai le 8, alors ! » Je vous fais un signe de la main tandis que vous restez planté là, les bras ballants, abasourdi.

Vous me faites sourire. Vous ne vouliez tout de même pas … ? Nous avons le temps, vous savez. Un jour, un soir, je me pencherai vers votre beau visage indifférent. D’ici là … Laissez se dérouler la douce pente des relations éphémères. Un jour, il sera temps d’accélérer vers la fin. Je verrai dans les vôtres le reflet de mes yeux suppliants et je vous dirai – inutilement – « Je vous aime ».

[C'était ma participation à "Dis-moi dix mots", lancés par Kozlika. J'espérais pouvoir caser ma déclaration sur le site jevousai.me, mais je crains qu'elle ne soit un peu trop longue... ]

Sunday, February 08, 2009

Snow (Hey ho)

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C'est mon quatrième hiver ici, et je devrais m'habituer ... Mais non, je suis toujours prise au dépourvu par sa magie. Je l'attends, je l'espère, je la guette. Le premier matin où je me réveille pour la voir qui m'attend, silencieuse, de l'autre côté de la fenêtre, je suis heureuse comme un enfant, sans réserve, toute entière, simplement parce qu'elle est là.
La neige, la neige m'enchante.
(Je sais, j'ai l'enchantement facile)
J'aime la neige comme peuvent l'aimer ceux qui ont grandi en ville. Un petit miracle, à chaque fois. J'en voudrais plus. J'envisage de déménager plus au nord. New Hampshire, Maine...




Ah, partir à l'école avec un pantalon de ski, faire de la luge pendant la récré... Ils ont de la chance, ces gamins!

Aujourd'hui dimanche, le redoux a eu raison de la neige. Nous entrons dans l'hiver que je n'aime pas: les pieds mouillés, le ciel grisâtre et l'air maussade. Et encore deux mois avant le printemps.
Avec un peu de chance, nous aurons encore un petit coup de froid et une fois de plus, une dernière fois, de la neige...

Saturday, February 07, 2009

Vous me reconnaissez?...

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En février...
... alors qu'en mai!

Sunday, February 01, 2009

Broken

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Qu'est-ce que vous diriez, vous, à un petit garçon de huit ans qui,

- après avoir perdu une paire de lunettes en juin dernier,
- après avoir longuement égaré la nouvelle paire (finalement retrouvée par sa mère-qui-n'abandonne-pas-l'affaire)
- après avoir cassé les lunettes retrouvées (en essayant de tordre les branches qui, apparemment, lui faisaient mal aux oreilles)

vient de casser la troisième paire, de colère, suite à une remontrance de son instit'?

Tu sais combien ça coûte, une paire de lunettes (petit con)?
C'est pas grave mon chéri, je vais t'en racheter une quatrième paire (en 6 mois).
C'est pas grave mon chéri, je vais t'en racheter une quatrième paire avec ton argent de poche des 5 prochaines années.
On va te les réparer avec du scotch, et tu les porteras comme ça.
Tu peux te passer de lunettes, après tout.
En plus de casser les (c...) pieds de ton maître, tu casses aussi tes lunettes?

Anger management, anyone?

Wednesday, January 28, 2009

Calife à la place du Calife

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L'année dernière, ma chef m'a prise à part pour me dire que son mandat (son cheforat? sa chéforation?) arrivait à expiration dans un an, et qu'elle pensait à moi pour la remplacer. Bien sûr la décision ne dépendait pas d'elle, mais elle pensait que j'avais toutes les qualités requises, tout ci tout ça. Comme en plus elle était quasiment inexistante à l'école (elle s'était lancée dans un Master d'éducation et passait son temps à NYC, mais avait refusé obstinément de passer la main, même pour un an), je l'ai remplacée dans pas mal de réunions et j'ai assisté avec elle à toutes les journées et soirées Portes Ouvertes. Bref, sans avoir dit ouvertement que le poste m'intéressait, je me formais, tranquillement.

Mais depuis le début de l'année, plus rien. Je n'ai plus entendu parler de mes fabuleuses qualités de leadership. Bon. Je lui ai quand même tenu compagnie à chaque événement Portes Ouvertes (elle a été un peu étonnée de m'y voir, alors qu'elle m'avait elle-même fortement encouragée à me joindre à elle quelques mois auparavant...)
D'autre part, certains de mes collègues ont manifesté leur étonnement que le processus de rotation ne soit pas commencé plus tôt (il devrait normalement débuter en septembre) et sont venus me dire que ce serait bien que je me présente. Encore une fois, je n'ai rien dit.

Et puis, la semaine dernière, ma chef m'a une fois de plus prise à part dans son bureau (le seul joli bureau, avec une fenêtre donnant sur une petite cour avec des arbres...) pour m'annoncer que, nevermind, elle avait changé d'avis et avait décidé de rester chef. Ou du moins d'être candidate à sa propre succession, ce qui, visiblement pour elle revenait au même. Encore une fois, je me suis tenue coîte (j'apprends à me taire, j'apprends!)
Et le directeur du lycée a annoncé le même jour que le processus de rotation était entamé. C'est alors que j'ai vu venir à moi plein de gens très différents, de mon département et d'autres, qui ont tout à coup manifesté leur grande admiration pour mes potentielles qualités de chef et surtout leur grand désir de me voir candidate. Je suis flattée, mais pas totalement sotte: je sais que la plupart d'entre eux souhaitent que ma chef cède sa place plus qu'ils ne veulent que j'y accède. Mais peu importe, au fond.

J'ai décidé assez rapidement de me porter candidate. Mais je n'ai rien dit pendant quelques jours, parce que je redoute la confrontation, la compétition avec ma chef. Je sais que sous ses dehors joviaux, ses embrassades pour un oui pour un non, ses compliments à la pelle, elle est féroce. Elle sait ce qu'elle veut, et généralement elle l'obtient. Elle est très forte pour se créer des connexions, elle a sa patte glissée sous toutes les portes. Son réseau parcours l'école de haut en bas.
Ce week-end, je m'en suis rendue malade, physiquement malade, d'anxiété. Je déteste les conflits, et je déteste aussi perdre. Je sais que je ne peux rivaliser avec elle sur le plan de la rhétorique: elle a les mots que je n'ai pas, possède sur le bout des doigts tout le jargon pédagogique qui, bien que souvent creux et vide, impressionne. Moi dont la nervosité rend l'anglais chancelant, je ne sais comment je vais passer l'épreuve de la session questions/réponses avec tous les membres du département. Je ne sais ce que je vais répondre quand celle de mes collègues, la seule, que je déteste va m'attaquer bille en tête. Je ne sais si j'ai les épaules assez solides pour le job. Je me morfonds d'inquiétude, et en même temps suis déterminée à me battre pour le poste.
Moi, l'ambitieuse contrariée (par ma propre paresse), je me botte les fesses pour me mettre dans la course. Certes, il était temps. Sans doute, ce n'est qu'une petite course de rien du tout, et je n'ai pas grand chose à perdre (quoique... Ma chef me pardonnera-t-elle de m'être mesurée à elle?) Pour me donner du courage, je pense au joli bureau...

Bon, je vous tiendrai au courant. Il va y avoir du sport.

[Elle vous plaît, mon oie joueuse solitaire de foot américain?]

Saturday, January 24, 2009

Meanwhile

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C'est le mot préféré, le plus utilisé quand ils jouent. Meanwhile. Il se passe toujours autre chose autre part, en même temps.
Et donc, pendant que je jouais aux Sabliers Givrés, pendant que j'écrivais et lisais plus que mon emploi du temps ne me le permettait, il s'est passé beaucoup de choses, ici et ailleurs.

* Il a fait froid, très froid, si froid qu'il n'a que très peu neigé. Mais quand il a neigé, c'était très beau. Nous avons eu deux nuits à - 18°, et un vendredi avec -9° au meilleur de la journée. Moi qui détestais l'hiver, dont le froid paralysait le cerveau aussi bien que le corps, qui perdais l'usage de mes bouts de doigts et de mes bouts de pieds de manière récurrente, je suis fière de vous annoncer avec autant de nonchalance ces températures très négatives... En vérité, si je supporte beaucoup mieux le froid que quand j'avais une vingtaine d'année, je reste quand même une grande frileuse, fan de bouillotte et qui conduis avec gants et bonnets jusqu'à ce que la voiture se réchauffe. Et je continue à pester contre la couche de glace que je dois gratter tous les matins sur mon pare-brise, les pieds dans la neige, et l'oeil sur la montre...

* Mes élèves chéris ont a-do-ré mon idée de Lipdub, et ils ne parlent plus que de ça. Il n'est plus question de finir Les Mains sales, et ils ne veulent rien savoir de Sartre. Lipdub ou rien. J'ai un peu de mal à les garder concentrés. C'est ma faute aussi, j'aurais dû attendre d'avoir fini le livre avant d'annoncer un nouveau projet. Je suis trop impatiente. En tout cas, c'est bien parti!

* Ma vie professionnelle se complique, et mes élèves n'y sont pour rien.

* Nous avons un nouveau président. Ah, ça fait du bien de ne plus entendre "President-elect". J'avoue que j'ai encore un petit frisson quand j'entends à la radio "President Obama". Oui, ça va vite me passer. Mais quand même. L'inauguration: magnifique. Tout s'est arrêté à 11h30 dans l'école, et tout le monde s'est retrouvé devant un écran. Les petits ont mangé leurs sandwiches assis par terre devant un grand écran. Les collégiens, qui avaient mangé très tôt, ont suivi en direct, assis sur des chaises pliantes. Et les lycéens (et moi avec) se sont entassés dans le théâtre pour regarder la cérémonie. C'est-à-dire quand notre directeur a bien voulu se taire, parce que son long discours nous a fait craindre de rater le début des festivités. Mais quand ça a commencé... l'émotion était palpable. Nous avons applaudi, nous nous sommes levés (comme un seul homme) en même temps que la foule à Washington DC, nous avons eu la larme à l'oeil et certains (pas moi) (je chante comme une casserole, et en plus je ne connais pas les paroles) ont chanté. Une fois passée cette journée exceptionnelle, nous sommes tous repartis à notre grisaille, nos soucis, nos inquiétudes et notre argent qui vient à manquer. Mais au moins, pendant une journée, ou juste quelques heures, nous avons eu l'impression que l'histoire allait dans le bon sens.

* Une paire de lunettes cassées, une paire de lunettes tordues. Une bosse. De grosses colères. Des tentatives de tricheries dévoilées (la DS sous la couette, je la renifle à trois lieues), des punitions. Un matin exemplaire, à l'heure, sans dispute, sans énervement. Plein de matins à la bourre, plus de cris qu'il n'est nécessaire et des machoires serrées sur le trajet de l'école. Des boules de neige. Des bottes perdues et retrouvées. Des lèvres gercées. Un gros rhume. La vie comme elle va.
Meanwhile...

Tuesday, January 20, 2009

Le pouvoir du grimoire

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Les potions magiques, c’est très facile. Il suffit d’avoir quelques ingrédients de base (la cendre volcanique et le venin d’Acromentula sont indispensables). J’ai toujours eu une sorte d’appréhension à l’égard de ce genre de chimie. J’avais tort, je le reconnais : c’est vraiment enfantin, à condition de suivre à la lettre les instructions. A la lettre, au milligramme, au doigt et à l’œil. Ça tombe bien, je suis douée pour l’obéissance. Bonne élève par habitude.

Je suis tombée sur ce vieux grimoire dans une boutique poussiéreuse et sombre, sur le chemin de Traverse. J’étais entrée là par hasard, parce que j’avais envie de bonbons, et il y avait justement dans la vitrine un œil en gélatine orange, plein de saloperies (high fructose corn syrup, colorant en tous genres, E 104, E 122…), le genre sur lequel j’aime passer ma frustration. Les quatre personnes assises à une table dans un coin m’ont regardé entrer d’un air méchant, surtout l’homme au grand chapeau – visiblement, je dérangeais.
- Ne vous inquiétez pas pour moi, je leur ai dit, Je ne fais que regarder.
Pour ne pas faire ma vorace, avant de m’emparer de l’œil convoité, je suis allée faire un tour du côté de la bibliothèque qui tapissait le mur du fond, du plancher au plafond, croulant sous les vieux livres moisis et les opuscules prêts à tomber en poussière. Par hasard, ma main s’est posée sur ce grimoire … ça a fait des étincelles. Les quatre dans le coin n’ont rien vu, même si la femme en robe noire et rouge me jetait de temps en temps des regards acérés. Seul le vieux chat borgne a eu l’air intéressé. J’ai fait glisser le grimoire dans mes mains. Il s’est ouvert tout seul à la page :
Potion de vengeance contre deux sorcières trompeuses et voleuses d’amour.
Je n’en revenais pas. Je l’ai vite refermé, pour que personne ne voie. Une femme s’était approchée de moi sans bruit, ce devait être la propriétaire du lieu ; elle m’a demandé :
- Je peux vous aider ?
- Oui, non, c’est-à-dire … Combien coûte ce grimoire ?
Elle a secoué la tête :
- Il n’est pas à vendre. Trop mauvais état.
J’ai protesté que je voulais le prendre quand même et elle m’a regardé d’un air soupçonneux. Et puis elle m’a dit :
- Je vous le prête jusqu’à demain. Ramenez-le moi sans faute, et en bon état – enfin, dans l’état où il est aujourd’hui. S’il n’est pas de retour à 5 heures demain, il prendra feu.

Je ne me souviens pas si je l’ai remerciée. Je suis partie en courant, serrant le grimoire contre moi. Chez moi, j’ai trouvé tout ce qu’il fallait dans l’armoire du sous-sol, que ma mère maintient bien stockée. Elle ne prend jamais la peine de la fermer, elle est tellement sûre que je n’ai aucun pouvoir magique…
J’ai rouvert le livre. A la même page. Cette fois, j’ai pu lire :
Potion pour réduire au silence voisin malfaisant.
Ce grimoire lisait en moi comme un livre ouvert.

Je me suis entraînée toute la soirée. Mes potions bouillonnaient, dégageant des odeurs âcres et des fumées noirâtres. Contre la femme qui m’empoisonne les journées. Contre l’homme qui refuse de m’entendre. Contre les mauvaises gens qui me ridiculisent. Contre, contre… Ce n’était pas seulement facile, c’était grisant.

Je me suis endormie, le grimoire serré contre moi. Au bruit de la porte, je me suis réveillée brusquement, craignant de voir la haute silhouette de ma mère. Mais ce n’était qu’un coup de vent. Les potions, flaques brunâtres et immobiles dans leurs chaudrons, alourdissaient l’air de leurs effluves saumâtres. A quoi bon, à quoi bon m’être enfin délivrée de ma condition de Squib (je savais bien que ma mère me mentait !), si je ne me sers de mes pouvoirs que pour assouvir mon amère soif de revanche ? J’ai tout rangé, tout nettoyé. Au dernier moment, je n’ai pu résister à ouvrir le livre une dernière fois. Cette fois, la page disait :
Potion reconstituante pour sorcière démoralisée.
J’ai ressorti un chaudron, 14 mg de poudre volcanique, quelques larmes de pixies, une mesure de jasmin séché et j’ai commencé à suivre les instructions. Après un quart d’heure, la potion s'est mise à sentir le printemps. J’ai immédiatement eu envie de me mettre en manches courtes. Une fois versée dans une toute petite fiole, la potion vert-bleu à reflets dorés m’a paru la plus jolie chose que j’aie jamais vue. Je l’ai glissée dans ma poche, et je suis partie rendre le grimoire. Dans la vieille boutique, les quatre d’hier prenaient le thé et ils m’ont invitée à venir manger un scone. La propriétaire a remis le grimoire à sa place, sans me poser de question. Dans ma poche, j’avais l’impression que la petite fiole chantait. De mes rancoeurs, je ne gardais que l’enveloppe vide, la trace.
- Comment s’appelle ce grimoire ?
La couverture était trop abîmée pour qu’on puisse en lire le titre.
« Principes de catharsis appliqués. Potions et enchantements »


[Sixième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika. Amorce proposée par Krazy Kitty, à partir d'un autre billet de mes billets: Potions Magiques. J'expliquais les mélanges et les expériences auxquels s'étaient livrés une dizaine de petits apprentis sorciers, lors de la fête d'anniversaire "Harry Potter", pour les neuf ans de mon grand garçon. Je m'étais vraiment décarcassée, mais ça valait la peine!]

Monday, January 19, 2009

Court printemps

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C’était le soir béni où l’air était tiède et sentait la montée de sève. Le soir attendu où la fenêtre était enfin ouverte et où je brûlais d’envie d’être en manches courtes. Je savais qu’il fallait en profiter : ils avaient annoncé que le printemps durerait à peine 8 jours, ce cycle, et l’été juste 3 semaines. Le cycle dernier, la récolte avait été optimale, et il y avait des surplus de fruits et légumes. En revanche, on manquait de raisin et de pommes. Alors il avait été décidé de prolonger l’automne. Et comme ça faisait plusieurs cycles que l’hiver était à son minimum de 4 semaines, il fallait imposer un hiver maximum (12 semaines), pour permettre aux champs de reconstituer leur matière organique et pour tuer tous les virus qui se développaient à vitesse galopante. En passant devant l’Intergal Hospital, hier, j’ai vu une queue de plusieurs centaines de mètres, que les infirmiers en tenue sanitaire tentaient de circonscrire en tendant de grands draps stériles entre les malades et … les autres (qui sont peut-être aussi malades, mais qui n’ont pas le temps de s’interroger sur leur santé ?) Profiter, profiter… Je me le répétais, alors que la fin de la journée avait sonné et que je me dépêchais d’accomplir les ablutions obligatoires. Je n’aime pas ça, mais je m’y soumets sans rechigner, parce que je sais que notre boulot nous rend particulièrement sensibles aux bactéries et aux virus. Après la douche décontaminante, je me suis habillée à toute vitesse, et, à défaut de manches courtes, j’ai retroussé celles de ma combinaison. Evidemment, on ne m’a pas laissé sortir ainsi, et j’ai dû fermer toutes les attaches de ma combinaison. C’est paradoxal de penser qu’il y a quelques siècles les femmes devaient couvrir leur peau au risque d’être accusées d’indécence, et maintenant, après être passés par une phase de « décomplexion » extrême, nous revenons à une pruderie maximale (le moins de chair exposée possible, peu ou pas de contact direct entre individus) pour des raisons sanitaires, et non morales (ou bien ?...)
J’avais rendez-vous avec Teryl pour aller voir une expo, mais l’idée même de m’enfermer dans un local à ciel synthétique me dégoûtait. Quand ma tablette m’a livré le message d’Ani (« URGENT : Viens vite à la porte Est des Jardins, j’ai une autorisation pique-nique ! »), j’ai senti que la première soirée de printemps allait tenir ses promesses. J’ai changé de direction, attrapé une place libre sur un vélo-triplace en direction des Jardins, et j’ai pédalé comme une furie avec l’envie de chanter à tue-tête. A la porte Est, j’ai retrouvé une Ani toute agitée, avec deux énormes sacs bruns (je ne sais comment elle ne s’est pas fait arrêter : les sacs non-transparents provoquent la suspicion systématique des contrôleurs) : « Vite, vite, les autres nous attendent, nous n’avons que trois heures ! » Je me suis excusée d’arriver les mains vides, mais elle a balayé d’un geste mes apologies : « On a tout ce qu’il faut ». Je me suis demandée qui était ce « on ». En fait, ça fait un moment que je n’ai pas vu Ani, et je sais que dans son nouveau boulot, elle a développé de nouvelles connaissances. A l’entrée des Jardins, nous avons été inspectées, désinfectées et les deux sacs ont été fouillés. Tout à l’intérieur était sous vide, ce qui fait que rien n’a été confisqué. Les Jardins sont les seuls endroits préservés, les entrées sont très contrôlées pour éviter tout risque de contamination. Une contrôleuse nous a rappelé les règles : On ne touche à rien, on ne détruit rien, on ne laisse rien après notre passage, et surtout on ne cueille rien. Et puis, de manière inattendue, elle a souri : « Pourtant, aujourd’hui, nous avons une petite surprise : il y aura un quart d’heure de cueillette autorisée des premières framboises. » Je n’ai jamais de ma vie cueilli des framboises. Je savais que cette fenêtre ouverte, la seule de l’usine, était d’heureuse augure. Nous avons rejoint les autres dans l’emplacement qui nous était réservé, à côté de la roseraie. On m’a présentée, on a déballé le pique-nique (même les sandwiches standard ont l’air meilleur, quand on est assis sur l’herbe) et quelqu’un a sorti une bouteille de vin. C’était la première que j’ai vue depuis 6 mois ! On a partagé, ça ne faisait pas beaucoup par personne, mais l’air doux était autrement plus enivrant. Je ne vais pas souvent aux Jardins, je manque de connexions pour me procurer une autorisation. Profiter, profiter…
Quand l’annonce que la cueillette des framboises commençait a résonné, nous avons tous couru vers les buissons. C’était une belle pagaille ! J’ai senti que quelqu’un me prenait la main (j’avais enlevé mes gants, comme les autres, pour toucher l’herbe, un peu plus tôt), mais personne n’a rien vu, ou personne n’a rien dit. Ben, le garçon qui avait apporté le vin, m’a entraînée vers l’extrémité des buissons, et nous nous sommes glissés dessous. Nous nous sommes retrouvés entourés de branches serrées, couvertes de feuilles vert sombre et de petits fruits roses-rouges, mais, si on s’asseyait par terre, il y avait assez de place. C’était les meilleures framboises que j’ai jamais mangées. Nous entendions, de part et d’autres, les cris de ceux qui se disputaient les framboises à l’extérieur du buisson. Nous, à l’intérieur, nous avions la bonne place. Juste au-dessus de moi, à travers l’entrelacs des branches, le ciel commençait à s’adoucir, virant au rose. On peut réguler le climat, mais on ne peut pas arrêter, ou même ralentir, la marche du temps. Dommage, j’aurais bien aimé rester là, au milieu des framboises, un peu plus longtemps. Au moment où a retenti l’annonce de la fin de la cueillette, Ben m’a dit : « J’ai trouvé la plus belle » et il m’a tendu une énorme framboise rouge foncé. Quand j’ai voulu la prendre, sa main a esquivé la mienne et il a tendu la framboise vers mon visage. J’ai compris, j’ai rougi, mais j’ai ouvert la bouche. Quand j’ai senti ses doigts contre mes lèvres, sa main contre ma joue, je crois bien que le ciel a basculé en arrière. Ou c’est moi qui suis tombée dans les épines (qui eût cru que les framboisiers avaient des épines ?). Ben m’a attrapée par les poignets, et m’a tirée de là. Nous sommes sortis du buisson, égratignés, hilares. Les autres nous ont regardés nous tenir par la main. Ani a fait une drôle de tête, puis elle a haussé les épaules. Le reste de la soirée s’est passé très vite. Nous étions assis à côté, et nos épaules, nos bras, nos mains se frôlaient sans cesse. Ça me rendait folle, cette sensation chaude de sa peau contre la mienne. Il n’y avait pas de contrôleur en vue, et ceux qui étaient assis autour de nous n’avaient pas l’air de nous voir. D’ailleurs, il y en avait deux, assis en face de nous, qui se caressaient la main, discrètement.
Il a fallu partir. A la porte, trois contrôleurs vérifiaient que les manches soient bien descendues, les combinaisons refermées, les gants en place. Une des trois était celle qui nous avait parlé de la cueillette des framboises, quand nous étions arrivées. Ben s’est dirigé vers elle et l’a embrassée sur la joue. Un des contrôleurs, un grand brun, très jeune, a levé un sourcil. Elle s’est tournée vers lui : « C’est mon petit frère. » Le troisième, qui avait une barbe grise (une barbe !) ne semblait pas le moins du monde surpris. Il a dit : « Au revoir, Ben, à bientôt. », et nous a fait signe de passer. Nous sommes sortis de la bulle des Jardins, et nous avons ajusté nos masques. Nous nous sommes séparés un peu plus loin, il était tard et le couvre-feu n’allait pas tarder. Aucun d’entre nous n’avait d’autorisation. J’ai encore remercié Ani, qui a pris l’air distant. Je me demande… Mais je ne voulais même pas me poser de question. Profiter, profiter… Sur mon visage, je portais les traces invisibles qu’avait laissées la main très douce d’un homme. Malgré le ciel obscurci, j’ai décidé de rentrer à pied, au moins une partie du chemin. Quand j’ai tourné l’angle des allées Jean Jaurès, je me suis retrouvée nez à nez avec Ben. J’ai bafouillé « Mais … ». Il m’a pris le poignet et j’ai senti ses doigts nus s’immiscer entre mes gants mal fermés et la manche de ma combinaison. Il m’a dit : « Je ne sais pas comment te contacter. » Nous avons marché ensemble un moment, ses doigts toujours contre ma peau. C’est incroyable, quand on y pense, nous n’avons pas vu un seul contrôleur pendant presque cinq minutes. Et puis, il s’est arrêté, s’est tourné vers moi et m’a demandé : « Tu reviendras aux Jardins avec moi ? » J’ai souri, et je crois qu’il l’a vu, derrière mon masque. Il est reparti dans l’autre direction. Je l’ai regardé un moment, et puis, quand il s’est retourné, j’ai couru vers lui, couru dans l’air tiède qui sentait (comment est-ce possible ?) la sève, couru jusqu’à ce qu’il me prenne dans ses bras. Il avait enlevé son masque, j’ai arraché le mien, et j’ai senti – enfin – son visage contre le mien.
Ma tablette sonnait en continu : j’avais oublié de prévenir Taryl que je n’irais pas voir l’expo avec lui. D’une main, je l’ai éteinte. C’était un soir si doux.

[Cinquième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika, amorce proposée par Lyjazz.]

Sunday, January 18, 2009

Service des galaxies 18 à 23

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Ce matin, derrière la petite porte du n°5, des trucs pas très ragoûtants… Un œil orange et gélatineux, et un alien bleu à cheveux verts. La routine, quoi. J’ai respiré un grand coup, et j’ai lancé : « Bonjour M’sieur-Dame ! » On ne sait jamais, et je ne veux froisser personne. Bon, je me suis vite rendu compte de mon erreur : il n’y avait pas deux individus dans la pièce, mais un seul, l’œil appartenant en fait au type bleu. D’après ses explications grognées, on lui avait déjà raccommodé la vue la semaine dernière (l’œil va dans sa main droite), mais ça n’a pas tenu et l’œil est retombé. Le type, en me racontant l’histoire, s’est chauffé et il a commencé les insultes et les imprécations, en agitant sa main creusée d’un cratère suintant. Je l’ai assuré que les chirurgiens feraient leur possible, dans les plus brefs délais (en fait, il va falloir qu’il patiente une bonne semaine, mais ça, je ne suis pas obligé de le lui dire), mais il a continué à fulminer et ses yeux orange, du moins ceux qui étaient encore attachés à son corps, lançaient des regards de plus en plus menaçants. Je ne suis pas méfiant de nature, mais j’ai appris à faire attention. La semaine dernière, Pat, de l’étage 7T, a été gravement brûlé par un jet d’acide craché par un type bleu du même genre. J’ai décidé de ne pas prendre de risque, j’ai sorti la grande artillerie : sur le plateau des remèdes, à ma droite, j’ai aligné (sans quitter le type des yeux) trois petites boules dorées. Il a tout de suite compris ce que c’était, et il s’est calmé. Je lui ai recommandé d’en prendre une toutes les heures, et lui ai assuré que je repasserai renouveler le traitement avant la fin de la journée. Bien sûr, nous avons tous des sleep-guns à la ceinture, mais le chocolat est l’arme que je privilégie. Il y en a très peu qui résistent. Quand j’ai refermé la porte, il était en train de dépiauter avidement la première boule, et des petits morceaux de papier doré voletaient autour de lui.
J’ai tapé mon rapport, je l’ai envoyé (dans la rubrique « Risques » : La vie de l’individu n’est pas en danger, celle du personnel soignant l’est.) et je suis passé au n°6.

Il n’y avait au début qu’une sorte de brouillard mouvant, qui s’est presque tout de suite matérialisé en une charmante jeune fille bouclée et très peu habillée. J’ai souri : j’aime beaucoup les Shapcha (Shape-changing people). Outre leur capacité à adopter diverses formes, ils/elles sont doté/e/s d’un remarquable pouvoir de télépathie. Ce sont des êtres d’une politesse extrême, et ils/elles s’efforcent d’adopter l’apparence qui fera le plus plaisir à leur interlocuteur. Ils/elles évitent généralement les foules, parce qu’elles sont pour eux/elles source de confusion et d’épuisement. Le/la Shapcha du n°6, après m’avoir salué tout ce qu’il y a de plus gentiment, m’a exposé ses problèmes de concentration. Je m’en étais douté, rien qu’à le/la regarder : j’aurais préféré un grand brun mal rasé à une délicate nymphette. C’était un cas simple, pas besoin de médecin pour ça. J’ai entré la prescription sur ma tablette et sur le plateau des remèdes, trois petites fioles sont apparues. Je lui ai répété la posologie, et je suis passé au n°7.

C’était toute une famille de Léanis. Ce sont des étranges créatures, toutes petites mais de forme humanoïde, avec de longs cheveux, de longues mains (qui touchent par terre) et de grands yeux qui semblent disproportionnés dans leur visage étroit. J’ai tout de suite vu qu’il n’y avait rien à faire pour celui qui était couché sur la banquette. Il était plus petit que les autres (un enfant ?) et respirait avec difficulté. Des bulles roses se formaient autour de sa bouche. J’ai secoué la tête doucement. Une des Léanis m’a pris la main. Je lui ai dit ce que je dis toujours, bien que je ne sache pas trop ce que ça veut dire : « Préparez-vous ». Elle ne m’a pas répondu – les Léanis adultes ne parlent pas, non qu’ils ne puissent pas, mais ils renoncent à la parole, c’est une sorte de vœu qu’ils prononcent. Mais j’ai senti quelque chose dans ma main. J’ai regardé : elle m’avait glissé trois pépites d’or, qui ressemblaient étrangement, en plus petit, aux trois boules de chocolat que j’avais données à l’alien bleu. J’ai secoué la tête encore une fois : « C’est gentil, mais je ne peux pas accepter. Les infirmiers n’ont pas le droit de recevoir des cadeaux. En plus … je ne peux rien pour lui. » J’ai vu ses yeux immenses déborder des longs cils et elle s’est mise à parler avec effort, avec la lenteur et les hésitations de ceux qui n’en ont plus l’habitude : « Nous ne voulons pas que vous le brûliez. » Alors ça, c’était bien la première fois qu’on me la faisait !
« Mais qu’est-ce que vous voulez en faire, alors ? » Je ne m’habitue pas, malgré les années, à parler de la mort d’un être encore vivant en sa présence. J’avais baissé la voix. Pudeur inutile, grogne Dréa, l’infirmière chef.
« L’enterrer. » J’ai failli répondre qu’il n’y avait plus de place nulle part pour enterrer les gens, que c’était inutile et coûteux de tenter, et même possiblement dangereux. Mais je l’ai regardée, et j’ai dit : « Je vais voir ce que je peux faire ». Ils ont refusé la piqûre de morphine à la pauvre créature agonisante, et n’ont pas touché aux chocolats que j’ai disposés pour tous les autres sur le plateau des remèdes. Je suis sorti, j’ai envoyé un message à Dyrian, lui rappelant notre longue amitié, j’ai respiré un grand coup, et j’ai ouvert la petite porte du n°8.

Le soir, à la fin de mon service, j’ai refait le tour. L’alien bleu dormait au milieu des papiers dorés. Le/la Shapcha était parti/e, mais il/elle avait laissé un hologramme pour moi, un bel homme aux yeux sombres, preuve que les médicaments avaient résolu ses problèmes de concentration. Le petit Léani était mort, et son corps minuscule avait été confié à sa famille. J’ai envoyé un message à Dyrian : « Je te revaudrai ça. » La réponse s’est instantanément affichée sur ma tablette : « J’y compte bien ! », mais je n’y faisais plus attention. Sur le rebord de la banquette, trois pepites d’or étaient disposées en triangle. Derrière moi, j’ai entendu Bril, de l’équipe de sanisation : « Je sais pas ce que c’est, mais impossible de l’enlever de là. C’est collé, on dirait. Va peut-être falloir bazarder la banquette. » Je les ai cueillies facilement. Je les ai mises dans ma poche et j’ai senti leur chaleur rayonner à travers ma combinaison. « Ah ben, ça alors, ça alors ! Ah ben merci, en tout cas » disait Bril dans mon dos.
Ma journée au Intergal Hospital est terminée.

[Quatrième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika. Amorce proposée par Bbt, à partir d'un billet de ... moi-même. Bah oui, je leur ai donné à tous du fil à retordre (bien involontairement!), avec ma Monstrueuse Surprise, sortie d'une petite case du calendrier de l'avent.]

Thursday, January 15, 2009

Depucelage, façon 18e

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Puisqu’un (ou une) internaute est arrivé(e) ici en tapant dans son moteur de recherche favori « comment se faire dévierger + image », je vais me permettre de donner quelques conseils à ce sujet, afin que les suivants qui viendraient par le même chemin ne soient pas déçus. Vierge mon ami, je suis passée par là, je sais ce que tu ressens (tu permets que je te tutoies ?) Ne t’inquiète pas, j’ai tout le matériel nécessaire pour répondre à ta requête et je m’en vais de ce pas éclairer ta lanterne. D’ailleurs, tu tombes tout à fait bien, parce que je suis en train de discuter de ce sujet avec Samantdi. Ou plutôt, elle a commencé à en parler, et je m’apprêtais à lui répondre. Joins-toi donc à la conversation, ouvre grand tes oreilles et prends des notes. Quant aux images, pas de souci, ça viendra.

Figure-toi que c’est la troisième année consécutive que j’ai mis au programme de ma classe d’Advanced French Literature Les Liaisons dangereuses. Mais non, attends, ne t’en va pas ! Nous sommes au cœur du sujet, je t’assure. Rassieds-toi là et écoute. Dans ce livre remarquable (dois-je avouer que je le tiens pour un des plus grands de la littérature ?), il y a la scène de déviergeage la plus rondement menée, de main de maître, qu’il m’ait été donné de lire ou de voir. Ah, tu vois ? Ça t’intéresse, maintenant ? Bon, continuons.

C’est donc un plaisir un peu égoïste que celui d’enseigner ce livre, parce que c’est un livre difficile d’accès, même pour mes meilleurs élèves. Certains n’arrivent pas au bout, d’autres lisent en parallèle la traduction anglaise. L’intrication des relations, le jeu subtil des dates et des lettres croisées, la sophistication du langage à multiples significations sont déroutants.
Je me sers de ce livre pour introduire un peu de linguistique (le signifiant « amour » ayant des signifiés divers selon les personnages, par exemple) et aussi pour comparer les possibles « lectures » de l’œuvre à travers les adaptations cinématographiques. J’en montre deux (et je regrette de n’avoir pas le temps de montrer la version de Vadim) : d’abord celle de Milos Forman (qui a ses mérites, parmi lesquels Colin Firth, mais aussi certains côtés ridicules) et celle que j’aime le plus, celle de Stephen Frears (c’est tout simplement un de mes films préférés). Tiens, voilà tes images ! Je recommande la scène de déviergeage dans le film de Forman, elle a une haute teneur comique. Celle de Frears est nettement plus sombre, mais non moins efficace. Vas-y voir, tu trouveras tous les détails qu’il te faut.
Avec mes élèves, nous comparons les prises de position de chaque scénariste par rapport au livre (non, pas les positions de ... Qu'est-ce que tu vas chercher là?): la version de Forman, bien qu’elle ait pour titre Valmont, est clairement centrée sur Cécile, celle de Frears est une exploration beaucoup plus subtile des liens d'attirance, de complicité et de cruauté qui unissent Valmont et la Marquise.

J’espère que tu ne seras pas choqué(e). Mes élèves ont été choqués, c’est vrai, comme ceux de Samantdi, beaucoup plus que je ne l’aurai pensé (ils sont presque tous en terminale), malgré la préparation par la lecture et l’optique comparative adoptée. Nous avons eu de longues discussions après le film, et dans l’ensemble, ils font preuve d’une pensée moralisante dont j’étais absolument dépourvue à leur âge. Quand j’ai lu le livre (vers 17 ans, et pas pour l’école), j’ai été subjuguée par la virtuosité de l’écriture, de l’architecture du roman, et par le caractère extrême (des sentiments, de la cruauté). Si je me souviens bien, il n’était pas question à l’époque de rivaliser de bonnes mœurs, mais il était bon ton d’afficher sa fascination pour le bizarre, le différent, voire le malsain. Je pouvais sans choquer parler de mon admiration non seulement pour le livre, mais pour ses personnages (alors que mes élèves sont vaguement dégoûtés, par la Marquise, mais aussi par Valmont. Insensibles, semble-t-il, à son charme. Le mot qu'ils emploie pour le décrire est "creepy". Incompréhensible, de mon point de vue, mais bon, je n’appartiens pas à la même génération).

Là où ils m’ont vraiment soufflée, cette année, c’est quand ils m’ont demandé de montrer en classe Cruel Intentions, en me promettant que c’était une adaptation des Liaisons dangereuses. J’ai été bien avisée de me regarder le film avant de leur répondre. Et là, grand choc : d’une part, contrairement à ce que je croyais, c’est une transposition très réussie du roman (à l’époque contemporaine, et reprenant, pour les détourner, les poncifs du film américain pour teenagers), et d’autre part c’est un film beaucoup plus "inappropriate", et, selon mes critères, beaucoup plus choquant que les deux autres. Le langage et les gestes sont crus, mais, ah oui, ça y est je comprends, il n’y a pas de nudité à l’écran. Pas le moindre petit bout de sein dévoilé. Alors la moralité est sauve, n’est-ce pas, même si le personnage principal dit à son demi-frère : « Tu pourras me la mettre où tu veux » (Valmont et Merteuil sont demi-frère et sœur). J’avais oublié que même les plus intelligents de mes élèves restent profondément américains. De voir les fesses de Cécile ou sa poitrine constitue une atteinte à la bienséance. Mais de parler de ce qu’on fait avec ces parties du corps est inoffensif, puisqu’ « on ne voit rien » (C’est ce que m’ont répondu les deux filles qui insistaient pour qu’on regarde le film en classe). Mmh. La génération de l’image ? La primauté du visuel ? Une certaine forme de pruderie qui consisterait à « sauver les apparences » ? Qu’en penses-tu ? Quoi, tu es déjà parti(e) te louer les films ? Remarque, tu n’as pas tort, à eux trois, ils t’apprendront quelque chose. Je recommande le bouquin, quand même. Peut-être un peu plus tard, quand tes hormones laisseront à ton cerveau le loisir de te préoccuper d’autre chose que ton initiation aux plaisirs de la chair. Il y a un temps pour tout.

[Troisième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika, sur une amorce proposée par Kozlika elle-même, et en réponse à un billet de Samantdi. Cette amorce était le début du billet « Keywords » de Pascal, sur son blog, Finis Africae.]

Wednesday, January 14, 2009

Sing it!

Me revoilà partie dans un de mes projets ébouriffants, qui naissent dans un enthousiasme délirant, se développent dans les affres de la créativité contrariée (par le principe de réalité) et aboutissent difficilement à un résultat généralement modeste, mais dont on affirme avec conviction que "pour une première fois, c'est pas mal du tout!"
Et donc, j'ai besoin de votre aide et de votre culture musicale.

Le semaine dernière, Christie a posté un lien qui m'a menée au palmarès des Lipdubs. Quésaco? me direz-vous, et c'est exactement ce que j'ai pensé, avant d'être entièrement submergée par l'envie de m'approprier l'idée (vous avez le droit de ne pas aimer - l'homme, avec qui je souhaitais partager ma "découverte", s'est fendu d'un Not interested ferme et définitif). Evidemment - évidemment! - je me suis tout de suite vue en train d'adapter l'idée pour en faire un projet pédagogique (à croire que je ne vois guère le monde qu'à travers le prisme de l'utilitaire: est-ce que je peux en faire quelque chose pour mes élèves? Brrr, scary!)

Je cherche donc une chanson - en français, bien entendu - suffisamment entraînante et pas trop ringarde pour faire un lipdub avec mes petits. Bien entendu, j'ai pensé à ma chanson chouchou, "Tomber la chemise" (pour ceux qui n'étaient pas là à l'époque, c'est celle que j'utilise pour enseigner le pronom complément; ça marche du feu de dieu). Mais j'aimerais bien innover.
Suggestions?

Mon fiston s'est pris de passion pour la version qu'HEC (il les appelle "hek") a tourné de la chanson de Mika "Lollipop". Il veut regarder la vidéo en boucle. Après son obsession pour "Californication", il faudrait que je pense à surveiller un peu ce que je lui laisse écouter (et chanter!)

Tuesday, January 13, 2009

Ma semaine

...

Lundi, je fus pris d’un grand coup de blues. Alors je suis allé faire un tour du côté de mes balades adolescentes.
Mardi, il neigeait. Je chaussai sans hésiter mes raquettes trentenaires.
Mercredi, la neige tenait, mais il faisait grand soleil. Evidemment, ça me guérit de ma mélancolie, et je m’en fus faire un bonhomme sur le pré givré de l’enfance.
Jeudi, brouillard. Mes rhumatismes me tinrent compagnie au coin du feu. Ma cheminée d’âge avancé me réconforta tout au long de la grise après-midi.
Vendredi, jour de marché. Je descendis au village lentement. Plus de cinquante ans de pratique m’ont appris à ménager mes jambes, surtout sur un chemin verglacé.
Samedi, ciel enivré et grand vent solitaire. Je marchai sur le chemin isolé, longtemps, perdu dans mes pensées de jeune homme.
Dimanche … Je déteste les dimanches. Je décidai d’oublier dimanche et je passai directement à lundi.
C’est comme cela que j’ai vécu la longue vie qui est la mienne : le temps m’appartient, et non le contraire. Il est inscrit dans le lieu où je vis. Chacun de mes pas dans ce paysage appartient à un souvenir. Je suis allé partout, et tous mes âges s'étagent devant moi. Je les revisite quand je veux.

[Deuxième participation aux Sabliers Givrés de Kozlika. Amorce proposée par Malgven, à partir d'un billet de Zub.]

Eighties

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Et si, je me disais l’autre jour après avoir entendu une programmation musicale appropriée, et si la femme des “yeux revolver” (Marc Lavoine) et la “femme libérée” (Cookie Dinger) était une seule et même personne. Je me rends compte que je suis en train de développer une légère obsession pour les années 80. Je ne suis pas absolument sûre que ce soit très sain, de remuer tous ces airs empoussiérés. D’abord, je n’ai jamais aimé Marc Lavoine (en parlant de malsain…), et cette chanson-là en particulier m’a toujours hérissé le poil. Même à l’époque.
Bon, j’ai bien dû danser dessus, une paire de fois. Les slows, à 13 ans, c’est crucial. Sans doute à la Réserve, quand pour la première fois nos oncles nous ont «sorties», ma cousine et moi. On ne tenait pas d’excitation. Eux, ça les faisait marrer (Albert n’a pas arrêté de rigoler de la soirée, tout en gardant un œil sur nous. La seule contrainte, c’était : vous ne sortez pas de la boîte. Il a fallu l’expliquer au David qui voulait m’emmener prendre le frais sur la plage. C’était non-négociable).
Femme libérée, en revanche, qu’est-ce qu’on l’a chantée, celle-là ! Le même été, à poil sur la plage (bah, oui, j’avais une famille très libérée. On passait nos étés sur une plage naturiste, ça créait des liens. Les parents, les oncles, les tantes, les cousins, et même parfois ma grand-mère – qui restait habillée, elle, et qui crochetait sous le parasol. Un de mes oncles la «badinait» : « On le voit bien, que vous avez gardé vos lunettes pour voir de loin ! » Elle secouait la tête : « Bah, bah, bah, n’importe quoi ! » en riant). Ma tante, la plus féministe, détestait cette chanson, qu’elle trouvait ridicule. Elle, si forte, si pleine d’énergie, d’indépendance, elle qui nous entraînait derrière elle avec vigueur, qui nous entraînait à être des femmes libres.
Et pourtant…
« Elle rentre son ventre
A chaque fois qu’elle sort
Même dans Elle ils disent
Qu’il faut faire un effort »
Pourtant c’est elle qui nous faisait pratiquer la diction exagérée des X U X U, un remède souverain pour que jamais nos poitrines ne s’affaissent (il faudrait que je m’y remette, tiens…) Lorsque la tramontane cinglait nos jambes à coup de fouet sablé et qu’il fallait rentrer à pied à l’appartement, elle nous encourageait : « Allez les filles, on est fortes, allez courez, X U X U », et on la suivait, en riant et pleurant (elle fait mal, la tramontane, quand elle transforme le sable en millions d’aiguillons féroces).
Ils viennent de vendre l’appartement de Port-la-Nouvelle. Et ça n’a pas été sans mal. Les uns voulaient le garder à tout prix, les autres s’en débarrasser au plus vite. Il est loin, le temps où l’on chantait tout nus sur la plage, où l’on faisait les tests d’été du Nouvel Obs, tous ensemble («Non, pas vous, vous êtes trop jeunes»), où l’on mangeait de la pastèque crissante de sable et on se baignait sans maillot, mais avec des sandales en plastiques – à cause des vives. Moi, je ne me prononce pas. De toute façon, je n’ai pas mon mot à dire, c’est la génération au-dessus qui a hérité de cet appartement. Mais ça faisait des lustres et des lustres que je n’y avais pas mis les pieds. Et les derniers étés que j’y ai passés m’ont laissé de mauvais souvenirs.
Nous, les cousines, nous bossons toutes à plein temps, comme des dingues, nous avons toutes des enfants, même la petite, celle qui restait éveillée pour écouter les confidences qu’on se faisait, la nuit, quand on revenait de la Réserve. Et qui racontait tout aux adultes le lendemain matin (quel savon on lui avait passé !) Nous sommes indépendantes financièrement, nous assumons notre âge, tout ça, tout ça. Nous connaissons la recette miracle contre les seins qui pendent. Nous faisons fi de la tramontane. Et nous prenons toujours un peu de sable, avec notre pastèque. Libérées, non, libres oui. Enfin, je crois. Si fragiles … faut voir.
Oui, il faut que j’arrête d’écouter ces vieux trucs. J’ai la nostalgie facile. Ah, et les yeux revolver ? Bah, oui, c’est de famille. Dites-moi que les femmes devraient rester chez elle à s’occuper de leurs gosses, pour voir !

[Ma première participation aux Sabliers Givrés de Kozlika.
J'ai emprunté la photo de Port-La-Nouvelle à Apericiation
L’amorce provenait d’un billet de Mavie sur son blog Une vie rêvée : Séduire comme une femme
]

Thursday, January 08, 2009

Petit retour en arrière (2008)

...
Avant d'y arriver, elle me plaisait, cette année-là. J'aime les années en 8. Elle me semblait prometteuse. En fait, elle a été plutôt ardue. C'est l'année des lourdes décisions, des choix qu'il faut assumer.

Un hiver pénible, lourd, tendu. Une décision à prendre: partir, rester? Rétrospectivement, il me semble que j'étais face à une fausse alternative, une illusion de choix. C'est comme si je m'étais inventé la possibilité d'un départ. C'est à cela aussi - surtout? - que sert ce blog: inscrire ce qui s'est vraiment passé, et qui, sans cette trace pourtant virtuelle, disparaîtrait, menus débris emportés par le courant des "vrais" événements.

Il est long, cet hiver. Et la certitude qu'il faudra quitter cette petite maison que j'aime tant, pour aller où?

En mars, 3 jours à New York avec Else. Malgré le gris du ciel, une éclaircie, l'annonce du printemps.

Tout de suite après, d'un commun accord, nous décidons d'acheter cette maison, celle que nous avions vue, pas aimée (enfin, moi, je ne l'aimais guère), mais vers laquelle nous ne cessions de revenir.

Plusieurs visites plus tard, nous entamons les négociations. La pesanteur, la lenteur du processus rend le printemps interminable et stressant.
L'enfant, le premier-né, fête ses 10 ans. Je n'en reviens toujours pas. 10 ans?

Il fête aussi la fin de l'école primaire. Avec une cravate et une fleur à la boutonnière.
L'été commence quand le vieil homme me remet enfin les clés, sur un porte-clé en tortillon multicolore.

L'été est celui de l'installation. Le déménagement épuisant. Le campement dans la poussière. Les couleurs à choisir pour les murs (c'est incroyable comme il est difficile de prendre ce genre de décision). Les travaux dans lesquels l'homme se lance à corps perdu tandis que j'emmène les garçons en France.
Paris, à courir de l'un à l'autre, essayer de voir tout le monde et de voir Paris aussi, mon amour. 14 heures de train et Barcelone sur le quai.

Trois jours fatigants, électrisants, à traîner des enfants épuisés, grognons et malgré tout heureux d'être là. Barcelone n'est qu'à trois heures et demie de "chez moi", alors on vient nous chercher en voiture.

Le reste passe trop vite: quelques jours avec mon père, quelques jours avec ma mère, d'un village l'autre. Piscine, quelques balades en montagne, repas de famille, et il faut déjà repartir. Toulouse Paris en voiture. Un dimanche morne dans Paris désert et l'avion.
Le retour est rude. L'homme qui a travaillé comme un fou, repeint toute la maison, bricolé du petit matin au soir dans une maison sans clim, voudrait qu'on l'encense et je n'en fais pas assez dans l'admiration et la reconnaissance. Il m'en veut, je l'envoie balader. J'ai du mal à trouver mes repères dans cette maison où nous continuons à camper. Je ne l'aide pas assez, il accumule la rancoeur. Heureusement, il faut que je dégage pour que les ouvriers refasse les planchers: j'emmène les enfants une semaine dans le New Hampshire, chez Else.

Il pleut presque sans discontinuer, mais ce n'est pas grave. J'aurais aimé voir le Prince Charmant, mais ce n'est pas grave. Un peu de mer, un bain - ultra-rapide - dans l'eau glacée de la rivière, une tarte aux myrtilles, et beaucoup de livres. Encore une fois, revenir est le plus difficile.


Une journée à la plage pour mon anniversaire...

L'automne commence sur nos efforts pour tout mettre en ordre avant la rentrée. Je trouve le lit de mes rêves. Nous sommes à peu près installés. Les garçons sont heureux dans leurs chambres respectives.

C'est ma quatrième année dans cette école, je l'aborde avec confiance. Et, évidemment, je me prends une grande claque pour punir mon excès de certitude: mon ordinateur crashe, je perds tout, tous mes cours, mes interros, mes tests, mes documents, tout. Repartir à zéro, c'est rude, surtout quand l'année a déjà commencé. Tout le premier trimestre, j'ai l'impression de ramer à contre-courant. L'homme se plaint que je consacre trop de temps à mon travail, je ne fais rien d'autre, je suis tout le temps fatiguée, jamais disponible.

Un grand espoir, non sans inquiétude: les élections. Je ne vote pas, mais milite. Etonnant comme le lendemain de la victoire, l'atmosphère n'est pas au triomphe, mais au vertige devant l'immensité de la tâche. Maintenant, il faut se remonter les manches.

Décembre me chauffe le coeur, malgré tout. Mais les vacances passent sans que je les vois, assommée par une crève tenace.
Voilà, c'est fini. Une année qui a changé pas mal de choses dans ma/notre vie. Une année qui finit sur de sérieuses inquiétudes liées à l'argent qui fait défaut. Une année qui nous ancre un peu plus ici, et me détache un peu plus de là-bas.
2009, nous voilà!