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J'ai rendu aujourd'hui à mes élèves (classe de littérature) un QCM (les Américains ne peuvent pas se passer de QCM, même quand il s’agit de littérature, c'est plus fort qu'eux) sur lequel ils ont passablement souffert. 8 textes, 70 questions (compréhension, vocabulaire, interprétation, figures de style). Voltaire, Colette, Baumarchais, Ronsard, etc. Le dernier texte: Pascal ... J'ai dû lire et relire le texte (et me creuser un peu la tête) pour répondre aux questions. Et je me suis interrogée sur la pertinence de soumettre à la sagacité de jeunes gens dont la langue maternelle n'est pas le français un texte sur le divertissement sans qu'ils n’aient jamais entendu parler ni de Pascal ni du Jansénisme. La plupart sont passés complètement à côté.
La dernière question était : "
Qu’est-ce que Pascal critique dans le dernier paragraphe ?A. Les prétendus philosophesB. Les chasseurs de lièvresC. La cruauté envers les animauxD. La créativité des êtres humains"
La moitié de mes élèves (loin pourtant d’être bêtes) a répondu « Les chasseurs de lièvre »*. A mon avis, ceux qui ont composé l’examen ont eu envie de se marrer un peu, sur la fin. Bien joué.
C’est la dernière année que j’enseigne ce cours. J’en suis bien malheureuse, parce que, malgré la pression (terrible) de l’examen, malgré la course effrénée pour couvrir l’impossible Programme, j’adore cette classe. Mais la décision ne vient ni de moi, ni de mon école : le College Board, instance supérieure de tous les examens standardisés, a décidé de se débarrasser de l’examen de AP French Literature. Reste l’examen de AP French Language (et si vous adorez les finesses de la grammaire, les petites exceptions sournoises de la conjugaison et les particularités retorses du lexique français, vous serez servis !). Bien entendu, l’examen de AP Spanish Literature ne disparaît pas, lui… On se demande pourquoi.
Les raisons avancées pour la suppression de cet examen (et du cours qui va avec) sont tellement ridicules que je vous les épargne. J’ai eu de grands moments de colère et de frustration (et avec moi un grand nombre de profs de français aux Etats-Unis, mais les pétitions, lettres de protestation et autres appels n’ont rien changé à la décision du College Board). Mais au fond, il était peut-être inévitable que la littérature française passe à la trappe. Honnêtement, combien d’élèves, sur l’ensemble des lycées américains, sont en mesure, à la fin de leur parcours de lycéens, de lire et d’analyser des textes au programme de nos élèves de Première littéraire ? Un tout petit pourcentage. Et ceux qui arrivent à se hisser à ce niveau doivent ingurgiter un Programme surchargé. Le choix des œuvres me laisse dubitative. Je sais que ce sont les profs d’université qui sont chargés de la sélection (soit ils se la pêtent, soit ils n’ont aucune notion de l’adolescent américain moyen), et je ne les remercie pas.
De septembre à fin avril, mes élèves ont dû lire deux poèmes de du Bellay, deux de Louise Labé,
Le Cid,
L’Ecole des femmes, cinq fables de La Fontaine,
Candide,
Pierre et Jean de Maupassant, 6 poèmes de Baudelaire, 6 poèmes d’Apollinaire,
Moderato Cantabile de Marguerite Duras et
Une tempête, d’Aimé Césaire. C’est énorme, quand on considère que c’est leur première vraie confrontation avec la littérature française, et quand on pense que le français est loin d’être leur matière principale.
Il me semble qu’au lieu de supprimer purement et simplement cet examen, il aurait suffi de l’alléger pour le rendre plus attractif et accessible. En maintenant un Programme tellement sélectif, il est évident qu’on ne s’adresse qu’à une élite (et il est alors tellement hypocrite de se lamenter du petit nombre d’élèves inscrits à l’examen, ou du petit nombre d’élèves issus de minorités ethniques choisissant cette classe). Je ne comprends pas la décision de mettre
Une tempête au Programme (non, tous les lycéens américains n’ont pas étudié
The Tempest, et nous n’avons pas le temps de leur asséner un peu de Shakespeare en plus de tout le reste. Alors les effets de l’intertextualité leur passent largement au-dessus de la tête). De même que le choix des poèmes d’Anne Hébert, qui était au précédent Programme, m’avait passablement interloquée (absolument hermétique).
Là, je suis vraiment en retard. J’ai presque fini Baudelaire, mais il me reste Apollinaire, Duras et Césaire (bah oui, je l’ai gardé pour la fin, j’ai vraiment du mal), en à peine deux semaines. L’administration vient de m’annoncer que deux de mes cours vont sauter pour cause de foire aux universités, ce qui m’a mise dans une rage épouvantable et a eu pour conséquence de me faire gâcher 10 minutes (pourtant précieuses) de mon heure de cours, durant lesquelles j’ai exprimé ma colère.
Bref. Je stresse un maximum (c’est sans doute pour cela que je suis aussi bavarde – l’inquiétude me rend intarissable). Mais j’y arriverai, j’y arriverai. Apollinaire est tombé à l’examen l’année dernière, on peut donc l’étudier en accéléré. Duras … Ah, il va falloir faire des études thématiques, plutôt qu’une lecture linéaire. Et Césaire, je vais lui faire un sort en deux heures, pas moyen de faire autrement.
Je voudrais bien que les grands pontes qui pondent les Programmes se confrontent un peu à la réalité de l’enseignement dans un lycée lambda. Messieurs les Programmateurs, keep in touch.
[C’est le billet de Samantdi qui, par ricochet et par solidarité, a déclanché cette diatribe anti-Programme.]
* La bonne réponse, c’était A.