Friday, November 23, 2007

Could we go for a walk?

Sad and long and grey Thanksgiving Day. I am too bitter inside to be able to give thanks (he is right about that: the poison of resentment is eating me from within).
Alors, après un morose déjeuner, je force tout le monde à sortir pour une balade. Bien sûr, ça ne va pas sans crise, sans larmes même, mais de la part de deux créatures ayant passé la journée entière d'hier en pyjama, sans mettre le nez dehors, je ne reçois aucun argument. Et même s'il faut les pousser dehors, je n'ai aucun scrupule. D'ailleurs, après deux minutes à donner des coups de pied dans les feuilles, ils se laissent prendre tout entiers à la pure joie de courir dans la lumière indécise de novembre, ivres de leur propre vitesse et de leurs cris aigus.



Sur le chemin, nous avons croisé un certain nombre de ces étranges fruits, qui tombent des arbres en automne et auxquels nous avons donné le petit nom de "Brain fruits", parce qu'ils ressemblent étrangement à des cerveaux. Ils fournissent d'excellents prétextes à une partie improvisée de foot, jusqu'à ce qu'ils éclatent...


Marcher dans les bois...


Nous avons marché pendant une heure et demie, sans (presque) entendre aucune plainte. Au retour à la maison, moins de nuages noirs dedans et plus dehors. L'orage a éclaté quelques minutes après que nous avons allumé le feu dans la cheminée.


Wednesday, November 21, 2007

Un peu de blanc

Lundi matin, au moment de partir, j'ai jeté un coup d'oeil par la fenêtre et j'ai crié: "Regardez!"
Les garçons étaient déjà prêts, cartables sur le dos, et ils sont sortis d'un bond. Je les ai vus courir, la bouche ouverte, pour attraper sur le bout de la langue les premiers flocons.
Bien sûr, ça n'a pas duré. Bien sûr, les petits papillons blancs se sont tous dissipés en touchant le sol (quoique, plus au nord, 2 bons centimètres se sont formés au sol, aux dires de l'homme). Mais quand même, c'est la première neige de la saison, et ça me met le coeur en fête.

Ne me dites pas que vous ne les voyez pas, les petits flocons voltigeurs... Non? Bon, ils étaient légers et rapides, mais on les aperçoit quand même!

Tuesday, November 20, 2007

I-pod

.
I stand in the middle of the kitchen, frozen. I hold my tea cup in one hand. I have a hard time finishing to swallow the bread that I was eating when he caught me. He yelled "I am not done", so I stopped. I didn't look at him, not once. I stay there and listen. It lasts forever.

"You are growing plastic out of your ears!", he says. Which is almost funny. Especially because he is the one who gave me this i-pod (the idea was mine, but he went and bought it).
There is nothing untrue in what he says. Yes, I do plug myself out of my daily life. Yes, I cut myself from what's going on in here. No, I don't want to listen to his guitar. Yes, I want to be elsewhere.

I wait and wait. Listen and listen. I don't move, this time, until he tells me he is done. I am getting better at not fighting back (lack of energy, maybe). Later, he comes to see me to - not apologize, but rephrase more calmly. Once again, I don't say a word. This time, I think I am listening to the music in my head (no plastic in my ears, don't need it), but I nevertheless can hear "I feel genuinely sorry that you are not happy". It is just a part of a long sentence in which it turns out that I am responsible for my unhappiness. But still.

I am building a wall around myself. Un mur du son.

Sunday, November 18, 2007

Rouge

Jeudi matin, nous nous sommes aperçu que les arbres étaient devenus rouges. "Mais hier, ils ne l'étaient pas!" a fait remarquer Dudie. Presque en colère d'avoir raté l'événement. Oui, pas de doute, ça s'est passé pendant la nuit. En tout cas, j'apprécie que le paysage extérieur s'harmonise avec les rideaux. Et les chaises. C'est du meilleur goût. Et je suis contente de trouver une raison de bien commencer la journée.

Bonne semaine à vous tous, puisse votre lundi se parer de couleurs flamboyantes...

Saturday, November 17, 2007

La plus longue semaine

Cette semaine n'en finissait pas. Et je ne suis pas la seule à le penser, à le sentir: mes collègues me l'ont confirmé, mes élèves ne peuvent que le reconnaître. Je vous jure qu'ils ont rajouté un mardi ou deux, cette semaine. Et quelques heures au mercredi.
Des couches de fatigue toute fraîche sur le limon ancien du manque de sommeil. Je me trouve si vieille, en me regardant dans la glace. Et puis, un manque de bienveillance, de gentillesse, un manque d'indulgence (pour mes élèves, mes enfants, mes collègues), que je ne reconnais pas ni ne peux contrôler. Ma chef m'a prévenue plusieurs fois cette semaine, "Apprendre à gérer les relations humaines" m'a-t-elle seriné. Oui, mais je ne trouve pas l'énergie pour cela. J'ai envoyé baladé plusieurs élèves qui pensent que mon temps est tout entier le leur, et que, parce que je suis là, je suis à leur disposition. En temps normal, je m'en accommode assez bien, mais là, j'ai réagi avec une agressivité qui ne me correspond pas, comme s'ils voulaient me voler mon temps précieux, mon unique bien.
Alors, je m'isole, me cache, disparaît. A l'école, je reste dans ma salle, ou trouve refuge dans un coin de la bibliothèque. Je n'ai quasiment pas mis les pieds dans le bureau, ces derniers temps.
J'ai de plus en plus de mal à partager l'espace.
A la maison, je me retranche derrière mes barrières infranchissables. Je ne suis pas là, je ne suis pas là, ne me cherchez pas!

It is over now. La semaine est finie. Même mon samedi m'a glissé entre les doigts.
La fatigue me rend mauvaise, il est temps que je sorte de ce trou dans lequel je me suis fourvoyée.
When you find yourself in a hole, the first thing to do is to stop digging.
Certes.

Wednesday, November 14, 2007

Don't know what I'm doing

.Je fais n'importe quoi, ces derniers temps. Je sais que c'est en grande partie une question de manque de sommeil - mais c'est la fin du trimestre, une semaine pour tout boucler, pas le temps de s'arrêter. J'ai des copies à corriger par wagons entiers. Et des weeks-ends chargés, sans pause (visites de maison, courses pour l'hiver - gants, bonnets, etc. -, open house à l'école...). Pas de grasse mat', le dimanche on ne fait pas relâche.
Alors, je fais n'importe quoi. Comme chercher pendant une minute comment ranger mes assiettes dans le placard des pâtes et gâteaux. Avant de me reprendre, et d'ouvrir le placard d'à côté. Oui, je sais, je yoyotte.
Comme arriver en classe lundi matin, m'étonner de ne voir aucun livre sur les tables, remarquer l'air expectatif des élèves et me rappeler subitement qu'ils ont une interro, ce matin. C'est écrit sur le programme de la semaine, celui que j'ai moi-même posté la veille. Mais voilà, j'ai oublié de l'écrire, cette interro... Sur ce coup-là, je ne sais pas comment je me suis débrouillée, mais ils ne se sont aperçu de rien. Un peu de conversation anodine - Le week-end s'est bien passé? - pendant que je pianote furieusement sur mon ordinateur pour retrouver un quiz passé composé/imparfait de l'année dernière, quelques modifications, "Je vous donne 3 minutes de plus pour réviser", hop, je cours récupérer l'interro dans l'imprimante, sprint jusqu'à la photocopieuse, et me revoilà, mes feuilles encore chaudes à la main, "Vous êtes prêts? Pas de questions? Alors, on y va!" Je m'en suis tirée à bon compte, franchement. Totale maîtrise de l'art d'improviser.
Comme me mettre à faire la vaisselle, ce matin, avant de partir. J'ai totalement zappé le fait que c'était l'heure, qu'il fallait se bouger, que tout était prêt ... J'ai passé 5 minutes à récurer les bols du petit dej' avant de sursauter: Mais, mais ... On est super en retard, qu'est-ce que je fais là, moi?
N'importe quoi, vous dis-je. J'ai bien besoin des 3 jours de vacances qui arrivent la semaine prochaine. Les enfants aussi. Pas seulement les miens propres: mes élèves aussi accusent le coup de ce long premier trimestre, sans interruption depuis début septembre. Eux aussi font n'importe quoi. Comme dans leur interro passé composé / imparfait, par exemple ...

Tuesday, November 06, 2007

A taste of fall

Pour ces moments-là ...






Pour cette lumière, pour le soleil horizontal, pour les odeurs de feuilles et d'eau, pour les premiers feux dans la cheminée, je pardonne à l'automne de mettre fin à l'été.

Saturday, November 03, 2007

Where I am now

It is high time that I get out of this obsession. Resume my life. Go to bed at reasonable hours. Be able to answer questions. Try to project myself in the future.
I am totally unable to do any of this right now. I have no idea where it comes from. The internet doesn't help.
I am stuck in the here and now. Can't get my head out of it. Can't seem to find the time to look elsewhere. My life passes by et moi, toujours la tête dans le guidon.
More than anything, I need to sleep. It is just that I can't get myself to go to bed, these days.
Where is me, who used to love falling asleep, who could not finish the day without reading a few pages, who unceasingly would plan to invite people for dinner? I am gone.
It is high time I grasp a hold of myself.

Thursday, November 01, 2007

Le monstre poilu d'Halloween

.Quand je suis allée chercher mon pirate à la garderie, j'ai vu de loin son drapeau-tête-de-mort agité dans tous les sens par un "grand" qui s'est empressé de le rendre à Paolo en me voyant approcher. Mon pirate l'a coincé sous son bras, apparemment moyennement concerné par "l'emprunt" de son accessoire, et a tendu vers moi sa main.
"Est-ce que je peux le ramener à la maison?"
Sur le coup, j'ai cru qu'il parlait du drapeau confectionné par son père, et j'ai commencé à répondre "Mais bien sûr..." avant de sauter en l'air en criant: il avait sur sa main un monstre poilu, et c'est lui qu'il voulait adopter.


Bon. J'ai entamé les négociations pendant que la créature parcourait ses doigts avec curiosité. J'en étais à "Mais quand nous partons en France pour l'été..." quand l'animal a plongé. Impossible de le récupérer, il avait son habit de camouflage qui lui permettait de passer inaperçu parmi les feuilles mortes. Nous l'avons abandonné, parce que nous avions d'autres plans pour la soirée.


La journée avait déjà été bien remplie. Parade devant toute l'école, chansons pour les parents, distributions de bonbons...
Pour moi aussi. Cette année, j'étais un bagnard. Avec costume rayé et boulet au pied. Pas vraiment mon choix, j'avais un thème imposé (cops and robbers), et comme je ne me voyais vraiment pas en flic... Un peu difficile de garder l'attention de mes ouailles gavées de sucre dès le matin. On a sugar high, pas vraiment l'idéal pour se concentrer. Ils n'avaient qu'une idée en tête, la soirée à venir, citrouilles, monstres, Tricks or Treats...


Et le soir, donc, il a fallu amener le Pirate et Harry Potter faire le tour des maisons en quête de sucreries. Courir dans le noir, braver la peur des masques, piocher dans les marmites de bonbons... Et très vite, la fatigue, les disputes entre frères, ils oublient de remercier correctement, réclament sans vergogne un certain type de bonbon, se piquent leur butin respectif et se mettent à hurler devant une brave dame et ses m&ms. Il est temps de rentrer.

Saturday, October 27, 2007

Last tomato

Le programme de ce week-end: sortir les vêtements d'hiver. L'été a finalement pris fin... La semaine dernière, il faisait encore 25° dans l'après-midi.


Le week-end dernier, j'ai cueilli ma dernière tomate. Un peu petitoune, mais bien mûre, une fière petite tomate d'octobre. Elle a inauguré notre automne. Aujourd'hui, pluie à volonté, alors des images de soleil pour se réchauffer... Bon week-end!

Thursday, October 25, 2007

Parents

.C'est le moment de l'année scolaire que je redoute le plus: PTC. Parent-teacher-conferences.
Deux jours et demi à passer de l'un à l'autre, 10 minutes chacun (et il est bien rare qu'ils ne débordent pas), en enfilade, je deviens sotte à force de répéter les mêmes mots, les mêmes explications, les mêmes questions. Honnêtement, j'ai quelque chose d'intéressant à dire sur peut-être un petit quart de mes élèves: ceux qui sont en difficulté, et ceux qui excellent. Les autres... Les autres, les malheureux, ils sont noyés dans la masse du "milieu", ils naviguent dans les B, ne sont ni bons, ni mauvais, ni cancres ni génies, et forment le gros des troupes. Bien sûr, j'ai un mot gentil pour chacun, qui montre que je sais de qui je parle, que je les individualise, mais pour l'essentiel, je me répète: ma méthode, mes encouragements, la participation (25% of the grade, you can remind him/her that being more proactive in class is essential to improving his/her proficiency, je ne vous fais pas le topo en entier...), les interros, touci touça. Bon, bien sûr, il y a toujours des surprises - les parents qui après m'avoir longuement écoutée m'annoncent qu'ils déménagent le mois prochain; le père qui se demande tout haut ce que fait son fils en section "Honors", la mère qui me révèle que sa fille s'em... à mourir dans ma classe ("Ce n'est pas vous, c'est juste que c'est trop facile pour elle, le niveau est trop bas", et elle ne pouvait pas me le dire plus tôt, pour que je la change de section en début d'année?)...
Mais en règle générale, les parents arrivent, se posent sur leur chaise, écoutent, hochent la tête, veulent savoir la moyenne de leur enfant, me remercient et partent rendre visite au prof de chimie ou de céramique. Et j'enchaîne sur les suivants. A deux exceptions près, ils ont TOUS pris rendez-vous avec moi. Et, avec une classe supplémentaire cette année, ça me fait du non-stop. Nous avons commencé mercredi après les cours (de 5h à 9h), puis nous avons poursuivi toute la journée aujourd'hui (fini à 9h 15), et j'y retourne demain matin et après-midi. J'ai la tête comme une usine à gaz, les zygomatiques rouillés, le dos douloureux (malgré les massages de 5 minutes que nous offre l'école pendant la pause de midi... Aaaahhhh, ça, c'est vraiment une merveille!), et je commence à m'embrouiller dans mes explications.
J'ai failli en faire une belle, cette après-midi, je me suis mélangé les pédales dans mes rendez-vous, et j'étais persuadée avoir devant moi la mère de Simone, alors que c'était la mère de Gertrude. Par bonheur pour moi, je pose toujours des questions au début, et j'ai vite compris qu'on ne parlait pas de la même personne. J'ai dû faire fonctionner mes méninges à toute vitesse - je ne sais pas si mon interlocutrice a entendu les rouages grincer - pour arriver à resituer qui j'avais en face de moi sans avoir à examiner ma liste. Je suis sûre que j'avais une tête mémorable, mais elle n'a rien remarqué, ou elle a fait comme si.
Au déjeuner, dans la cafétéria étrangement calme sans les élèves, les "anciens" de l'école racontent les plus terribles de leurs expériences, le jour où le directeur du lycée a dû intervenir pour éviter qu'un père très en colère n'agresse un prof, la fois où un prof évoquant une élève qui n'avait pas inventé le fil à couper le beurre disait: "Elle est très agréable en classe, le problème c'est..." et s'est vu interrompre par un père jusque là mutique qui a brusquement pointé le doigt vers lui en hurlant "C'est VOUS le problème!!!", le jour où une mère a déversé tous ses problèmes conjugaux sur une prof d'anglais qui n'a pas pu placer un mot au sujet de l'élève...
Heureusement, c'est plutôt rarissime, et je n'ai jamais eu affaire à des gens ouvertement désagréables. Parfois très bavards, parfois avides de compliments sur leur précieuse progéniture, parfois affichant franchement que cette corvée les gonflait considérablement, mais agressifs ou méprisants, non, jamais.
Et puis, il y a mes chéris, les parents que je connais, avec qui je m'entends bien, ceux (pas nombreux!) qui me font la bise, ceux avec qui je prolongerais bien la soirée. Ceux-là, je repère leurs noms sur ma liste, et j'anticipe le plaisir de les voir et de leur parler.
Les autres bons côtés de ces épuisantes journées (les parents sont bien plus fatigants que leurs enfants!):
- les massages sus-cités;
- le repas de midi "amélioré" (aujourd'hui coquille st jacques et crevettes, quand même);
- le bon-cadeau offert par ma chef pour aller m'acheter un petit quelque chose dans la grande librairie du centre commercial;
- et mon petit amusement personnel, celui qui consiste à retrouver dans les visages des parents les traits de leur enfant, à reconnaître un sourire, de grands yeux, une manière de pencher la tête... Je ne sais pas pourquoi, je trouve ça émouvant. Et ça fait passer le temps plus vite!

[Photo: Pour la première fois, je suis à la fois parent et prof dans la même école. J'ai dû caser les conférences avec les maîtresses de mes garçons dans mon programme bien chargé, ça fait bizarre. Lundi, par hasard, j'ai aperçu un groupe d'élèves de primaire qui s'initiaient au hockey sur gazon, et l'un d'eux s'est mis à me faire de grands coucous... J'ai pris une photo, on voit surtout la poubelle, mais à côté c'est mon fiston, tout content de voir sa maman par hasard, en plein milieu de son cours de gym.]

Wednesday, October 24, 2007

I could have fallen...


That night, or a few days later, I could have fallen in love. Seriously, I started, that night, to develop a inappropriate obsession. I constantly had to pause, I had to change subjects in my head, because I found myself more and more often lost in those improbable reveries, making up dialogues, forging situations, the usual panoplie of my pathological inclination to dream reality. I let myself go a little too far, a little too often. I did not use enough self irony on this one.

But I ended up whipping my dreamy self back into the charmless world I live in, through a most humbling discovery. I was feeding my irrepressible desire to make up stories, forgetting the place and the time, forgetting what I was doing, when I saw myself in the pityless reflection of my computer screen. There was not a chance my fantasy could survive: there was me, in the blue glare of a fake but truthful mirror, with my tired eyes, my grey hair and the lines on my face. When will I get into my head that my twenties are long gone?
I smiled at the computer. Shut it down, shut down my temporary crush and went on with my life. Oh well, for a few days, I was almost in love again.

Saturday, October 20, 2007

Un jeune homme (2e version)

.
Il y a un jeune homme dans ma vie.
Un jour, il faudra que je dise: il y a un homme jeune, assez jeune, toujours jeune dans ma vie.
Et puis, dans très longtemps, quand le temps lui-même aura effacé les petits décalages temporels, je dirai: Un homme du même âge que moi.

Mais non, impossible. Nous avons presque trois ans de différence. Quand je l'ai rencontré, il avait dix-neuf ans, et moi tout juste vingt-deux. Je n'aurais jamais cru qu'il fût si jeune, il n'en avait pas l'air, et je me suis toujours sentie plus immature que lui. Et pourtant ...
Et pourtant il reste le jeune homme dans ma vie.
Celui qui m'a tant donné, tant appris, tant repris.

Je dois l'avoir jinxé, pas d'autre explication aux errances de sa vie d'homme. A croire que je l'ai fixé à jamais dans son éternité de post-adolescence. Jeune homme pour la vie entière.

J'espère que ce n'est pas moi qui ai fait ça.

Quand je pense à lui, très souvent me revient à la mémoire une chanson. Une chanson que nous n'avons jamais écoutée ensemble, une chanson qui date d'avant lui, de mes années de grisaille solitaire, une chanson qu'il ne connaît peut-être même pas. Une chanson qui peut-être ne convient pas, et pourtant, qui, pour moi, lui appartient.



TU NE ME DOIS RIEN
Je ne t'entends pas très bien
il y a si longtemps
d'où m'appelles-tu ?
D'où vient
ce besoin si pressant
de m'écouter soudain?
Les poules auraient-elles des dents ?

Ma voix t'a-t-elle manqué
après bientôt un an?
Ce serait une belle journée
et il n'y en a pas tant
je sais me contenter
de petites choses à présent

On enterre ce qui meurt
on garde les bons moments
j'ai eu quelquefois peur
que tu m'oublies vraiment
tu as sur mon humeur
encore des effets gênants

Mais tu ne me dois rien
j'ai eu un mal de chien
à me faire à cette idée
à l'accepter enfin
est-ce qu'au moins tu m'en sais gré
Chacun poursuit son chemin
avec ce qu'on lui a donné
mais toi tu ne me dois rien

Tu ne m'as pas dérangé
je vis seul pour l'instant
mais je ne suis pas pressé
tu sais, je prends mon temps
tout est si compliqué
tout me paraît si différent

On ne refait pas sa vie
on continue seulement
on dort moins bien la nuit
on écoute patiemment
de la maison les bruits
du dehors l'effondrement

Je vais bien cela dit
appelle moi plus souvent
si tu en a envie
si tu as un moment
mais il n'y a rien d'écrit
et rien ne t'y oblige vraiment

Stephan Eicher
Engelberg (1991)
Paroles de Philippe Djian

[J'ai écrit ce billet il y a un an, à peu de choses près. Je ne sais pourquoi j'ai envie de le revisiter, avec musique cette fois, et un imparfait du subjonctif passé en contrebande. Sa vie -et la mienne un peu aussi- a changé depuis.]

Friday, October 19, 2007

Pirates

Dans toute réunion de pirates qui se respectent, il y a une chasse au trésor. Un dimanche de début octobre, donc, pour fêter les 7 ans de Paolo, une horde de pirates sauvages a envahi notre jardin et a participé à une chasse au trésor des plus palpitantes (ça aurait pu mal tourner, un petit malin qui à l'origine n'était même pas invité d'ailleurs, s'est mis en tête de dénicher tous les messages secrets avant le début du jeu. Il s'est fait engueuler par le Capitaine Foulard Rouge, et j'ai remis en place les indices pendant que les pirates se livraient à une bataille de boulets de canon - durant laquelle le même gamin a triché, ce qui a mis Paolo en rage et l'a fait pleurer).


C'était la première fois qu'il n'y avait pas d'invitées à l'anniversaire de l'un des garçons. Depuis qu'ils sont tout petits, ils ont toujours invité des filles à leurs anniversaires. Mais cette année, le changement d'école nous a posé un nouveau problème: en effet, dans cette école privée, on lutte contre l'exclusion et la discrimination. Toute la classe doit donc être invitée aux fêtes d'anniversaire. Ou, du moins, tous les garçons. Ou toutes les filles. L'homme a abolument refusé d'inviter 16 gamins (+ Dudie + le meilleur copain de Dudie + les fils d'une amie + un copain de Paolo de l'année dernière ... C'est vrai que ça commençait à faire nombreux). J'ai eu la tentation de me révolter contre cette règle qui, sous ses dehors bien-intentionnés, reflète en fait une discrimination flagrante (il faut avoir les moyens, l'espace et le porte-monnaie adéquats pour accueillir un vingtaine de gamins à chaque anniversaire!), mais je travaille dans cette école, ce ne serait sans doute pas bien vu de ruer dans les brancards... De plus, comme me l'a fait remarquer l'homme avec sagesse, Paolo serait certainement celui qui souffrirait les conséquences de mon "inconduite". J'ai donc renoncé à ajouter les noms de trois ou quatre petites filles à la liste des invités (ce que Paolo n'a pas compris). Et, vraiment, une fête sans fille, ce n'est pas pareil. Même si mes garçons ont une prédilection pour les Tom Boys (filles garçons manqués), je trouve que le mélange apportait toujours un élément d'équilibre, voire de calme, qui a manqué cette fois. Sans piratesse, trop d'énergie sans relâche, nous avons fini la journée épuisés. Et ils ne sont restés que deux heures!

Un indice.

Un indice dans l'arbre creux (le voyez -vous?)

Un indice dans la boîte aux lettres.

La carte au trésor a été trouvée dans la cabane de la sorcière.

Le trésor enfoui...

Le trésor découvert!


Et l'heureux pirate devant le gâteau fait par son Papa pirate (j'aurais aimé copier un gâteau de Myosotis, mais il a insisté pour faire le sien. Il a sans doute eu raison, je n'aurais pas réussi à faire quelque chose d'aussi abouti que la fée patissière Myosotis)






Wednesday, October 17, 2007

Le pire du lundi

.
Le pire du lundi, c'est le dimanche soir.
Forcément, forcément, parce que j'ai passé un trop bon week-end, je l'ai payé avec un lundi horrible. Oui, je sais, il est temps que je débarrasse de ce vieux réflexe judéo-chrétien (hérité d'où, d'ailleurs?) qui me donne à penser que tout plaisir se paye chèrement...

Le pire du lundi, c'est le dimanche soir. Quand on se rend compte tout d'un coup de tout ce qu'on n'a pas fait et qu'il faut terminer pour pouvoir commencer la semaine. Le linge à plier. La paperasse à remplir. Les leçons à préparer. Les interros à finir de corriger. Et brusquement, la fatigue tombe comme un couperet, mais il FAUT finir tout ça. On s'y met jusque tard. On finit toujours par sacrifier quelque chose (la paperasse toujours, les corrections parfois, le linge souvent), mais les programmes de la semaine doivent être faits pour chaque classe.
Et puis... Et puis les toilettes se mettent à ne plus fonctionner. On remet au lendemain. Mais le lendemain arrive vite, à 4 heure du mat', l'homme essaie de bricoler ces fichues toilettes, va se recoucher, je prends le relais, il se relève, va chercher sa boîte à outils, et nous voilà en train de démonter le meuble qui empêche un accès facile aux maudites toilettes. Evidemment, Dudie se réveille, vient voir ce qui se passe, ne repart se coucher que lorsque je lui ai promis de le réveiller à nouveau à 5 h pour qu'il ait le temps de lire avant l'école. L'homme abandonne le bricolage, va chercher un seau pour remplir manuellement la cuve qui refuse de le faire toute seule.
Il décide de partir un peu plus tôt que d'habitude, et je repars me coucher pour une petite demi-heure. C'est bien sûr le moment que choisit Dudie pour se relever. De sous ma couette, je crie: "Repars au lit!", il s'informe "Il n'est pas encore 5 h?". Quand il s'aperçoit que je ne rigole pas, il se recouche une fois de plus.
Et quand, à 7 heures, j'essaie de les décoller de leurs lits, pas moyen.
Et ce n'est que le début. Toutes ces petites choses qui peuvent transformer un banal lundi en une journée de plomb qui pèse et n'en finit pas... Par exemple, la tache de yaourt sur la jupe dont on ne s'aperçoit qu'au moment de franchir la porte (jupe remplacée, après un long farfouillage dans le placard, par une autre dont je me suis rendu compte, à 2 heures de l'après-midi, qu'elle avait un petit trou, heureusement pas trop visible). Ou la mère d'élève qui fait les 100 pas devant mon bureau en demandant à tout le monde si je vais finir par arriver (comme ça, tout le monde sait que je suis en retard) et qui me saute dessus pour m'extorquer un rendez-vous à propos du programme d'été auquel elle veut inscrire son fils (et l'inscription doit impérativement être faite avant le 1er novembre, selon elle). Ou ma chef qui nous sort en réunion un article de 13 pages que nous étions censés avoir lu et que nous devons à présent résumer... Ou le réparateur de toilettes (Bless his soul!) qui, bien que muni de la clé, n'arrive pas à rentrer dans la maison (nous n'utilisons jamais la porte de devant, elle ne marche pas bien), et plutôt que faire le tour de la maison, s'en va. Et je dois courir chez moi pour ouvrir toutes grandes les portes en espérant qu'il reviendra...

Le pire du lundi, c'est le dimanche soir. Mais, certaines semaines, le mardi a des airs de lundi. A croire que la nuit est passée inaperçue et qu'on continue sur la même lancée...

[Photo: une petite égarée, venue de nulle part se poser sur mon lit. Le temps que j'approche mon appareil photo, elle a repris sa route, portant ailleurs sa petite mission d'espérance...]

Saturday, October 13, 2007

Samedi matin

.Mes plans pour aujourd'hui ont été bouleversés sans avertissement préalable. Au fond, je suis bien contente d'avoir pu dormir ce matin, d'avoir pris mon temps et lézardé au soleil, d'avoir lu télérama (au lieu de préparer mes Programmes de la semaine pour chacune de mes 5 classes). D'avoir petit-déjeuner à rallonges, et de m'apprêter à emmener Paolo à la bibliothèque et à la boulangerie.
[Bah oui, pour vous Européens, aller à la boulangerie, c'est aussi anondin que se brosser les dents - voire parfois une corvée. Oui mais ici, aller à la boulangerie, c'est une petite fête qu'on s'offre une fois la semaine (deux les semaines fastes, vu le prix des pains au chocolat...), d'ailleurs vous avez remarqué que j'ai parlé de LA boulangerie, il n'y en a qu'une dans ma petite ville et puisse-t-elle y rester pour toujours...]

Je suis donc plutôt contente d'échapper à une journée entière de visites de maisons, coincée dans la voiture de l'agent immobilier entre deux zozos équipés de game boys. Mais je n'aime pas qu'on me change mes plans à la dernière minute et je râle pour la forme. [L'homme est parti, je peux arrêter de râler.]

Hier soir, je me suis encoucougnée dans des couvertures très récemment sorties du placard (début d'automne oblige), avec la fin de mon verre de vin, une tisane pour prendre la suite, 4 carrés de chocolat décadent à l'orange et aux épices, et, événement extraordinaire qui ne m'était pas arrivé depuis le printemps dernier, j'ai regardé un film (Molière, pas mal, quoique Romain Duris ne m'ait pas vraiment convaincue. Lucchini, en revanche, est excellent). Vous savez quoi? Je devrais faire ça plus souvent.

Tonalités de mon week-end: automnales.
Je vous en souhaite un tout aussi tranquille et rempli de petits plaisirs.


Friday, October 12, 2007

Not here

.
Tired, sick and overworked. J'ai du mal à finir la semaine. Comme une rengaine: pas le temps, pas le temps, pas le temps... Et nos quiz, Madame? Vous n'avez PAS ENCORE corrigé nos quiz? Mais, ça fait DEUX jours!! Maman, tu m'avais promis qu'on ferait le jeu des fossiles, tu avais promis! Veuillez s'il vous plaît nous envoyer les rapports de mi-trimestre aux parents des élèves en difficulté avant demain matin 9h. Viens jeter un coup d'oeil à cette maison. Je demande à tous les membres du département de langue d'aller observer la classe d'un collègue. Avez-vous tapé les notes que vous avez prises à la réunion? Madame, je souhaite vous rencontrer au plus vite pour parler de l'inscription de mon fils à un programme d'immersion en français l'été prochain.

AAAAAAHHHH!!

Je suis comme le ballon coincé dans l'arbre (le voyez-vous?), mais je vais redescendre bientôt. Après tout, le week-end, c'est bien connu, c'est fait pour rattraper tout ce qu'on n'a pas pu faire dans la semaine, autrement dit pour bosser, bosser, bosser.
(Mais, heu, ce week-end j'ai d'autres projets...)

Sunday, October 07, 2007

Réticence

.Le bonheur vient-il de ces deux mots : la bonne heure? Cela voudrait-il dire qu'il vient toujours à la bonne heure? Le bonheur est-il ponctuel? J'ai cru toute ma vie le contraire. Quand tout semblait prêt, quand les planètes de mon ciel nuageux s'alignaient, quand la piste était dégagée, je sombrais immanquablement dans la gluante déprime. Sans raison apparente, c'est là le pire. C'est à peine si je pouvais mettre un pied devant l'autre, plombée par un tenace désespoir. Alors quant à courir dans le pré, il ne fallait pas y songer... La bonne heure était arrivée, et moi je n'était pas là au bon moment.

Je m'étais donc résolue à tourner la tête de l'autre côté, à chaque fois que j'entrevoyais un petit bout de bonheur pointer son nez. Ne jamais me croire heureuse, sous peine de voir se dissoudre ce petit éclat dans le gris de mes jours. Je me souviens même d'avoir marché les yeux fixés sur le trottoir, un jour somptueux de juin, pour ne pas me laisser envahir par un trop évident sentiment de bien-être. Je jouais à cache-cache avec moi-même, tentais de tromper ma conscience à l'affût. Non, je ne suis pas heureuse, ne cherche pas à me prendre ce que je n'ai pas.

Et puis voilà, un jour, je suis arrivée en retard. Toutes sortes d'obstacles en travers de mon chemin. Et je suis tombée sur mon bonheur par hasard, par accident, tellement abruptement que je ne l'ai pas reconnu. Le temps que je m'en aperçoive, il était trop tard, je m'étais accoutumé à lui, je ne pouvais plus m'en passer. L'heure était passée de feindre. J'ai essayé de le secouer, de le détacher de moi. Mais il était autant accroché à moi que moi à lui. Il m'a fallu beaucoup de temps pour cesser d'avoir peur. Je ne suis toujours pas sûre d'y être parvenue. Mais finalement, je me suis offert la liberté d'être heureuse, même un peu, même au risque de le payer par des jours et des jours de chagrin. Non, le bonheur n'est pas ponctuel, il arrive quand ça lui chante. Je guette désormais sa petite chanson.


[Voici ma dernière (hélas) participation au Sablier d'Automne de Samantdi et Kozlika]

Friday, October 05, 2007

Technicien en profondeur

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Je n'ai plus l'habitude de travailler en entendant des sons humains autour de moi. Je lutte contre l'ennui et l'agacement. J'ai réitéré hier ma demande d'être réaffecté en bas, et on m'a poliment, une fois de plus, opposé une fin de non-recevoir. J'ai discrètement farfouillé dans mon dossier, profitant des bureaux évacués en raison d'une célébration quelconque ("pot d'adieu"?). Je ne crois pas un instant à cette histoire de limite d'âge, ni aux arguments faisant référence à des conséquences irréversibles sur mon oreille interne. J'ai envie de hurler: POUR CE QUE J'EN FAIS, DE MES OREILLES!

Mais je me contiens, comme d'habitude. Je me tais, me fais discret. Je n'ai pas perdu l'espoir de retourner en bas.

C'est ironique, quand on y pense, ce manque qui a envahi tout mon être, parce que, enfant, j'avais une peur terrible de l'eau (de quoi n'avais-je pas une peur terrible, d'ailleurs?) Pas moyen de m'immerger. Et puis, un jour, ma classe est allée visiter un aquarium. Par un de ces mouvements fluides et sournois, propres aux troupeaux, je m'étais retrouvé tout contre la barrière qui bordait le bassin, tandis que le groupe, se resserrant autour de moi, m'empêchait de m'échapper. Une pression un peu plus forte, un coup de coude brutal, et j'avais basculé dans l'eau. Si j'ai eu peur, je ne m'en souviens pas. Ce que j'ai senti, à ce moment-là, c'est la grande paix du monde liquide. L'étirement du temps dans la lumière moirée. L'apaisement des bruits. Ils ont dû lutter avec moi pour me sortir de l'eau. Les braillements de la surface m'ont rendu malade.

Dès lors, mon chemin était tout tracé. Il fallait que je retrouve ce bienheureux assourdissement. Une fois l'objectif fixé, il ne m'a pas été difficile de l'atteindre. Je suis devenu "technicien en profondeur", un titre bien ronflant pour dire que j'étais chargé de tout genre de réparations sous l'eau. Il faut bien les entretenir, leurs cités flottantes. Elles sont si fragiles... J'ai parfois l'impression d'être le seul à détenir ce secret.

Il m'est arrivé de descendre très bas, dans l'obscurité la plus totale, mais je n'ai jamais eu peur. J'ai travaillé seul, la plus grande partie de ma vie. Ces derniers mois, ils m'avaient transféré aux plateformes intermédiaires, celles des jardins sous-marins. Je n'ai rien contre, même si on y rencontre plus de monde. Mais les jardiniers ne font pas la conversation, souvent même leur bublophone n'est pas branché.

Et finalement, ils m'ont remis en surface. Prétextant une promotion, une rentabilisation de mon expertise et de ma longue expérience... Ils m'ont donné un bureau, une secrétaire et le fardeau de leurs incessantes parlottes.

De toutes façons, je redescendrai. Avec ou sans leur permission. Au fond, ils n'auraient jamais dû me sortir de cet aquarium.


[Ceci est ma troisième participation au Sablier d'Automne de Samantdi et Kozlika]

Thursday, October 04, 2007

Le retour

.Je comprends ce que les gens disent. C’est pénible, je n’en ai pas l’habitude. Je déteste ça. Les gens parlent, j’entends sans avoir besoin d’écouter et je comprends. C’est infernal. J’ai l’impression de me mêler de ce qui ne me regarde pas. D’ailleurs ça ne m’intéresse pas, je ne veux pas savoir. Le moindre mot saisi au vol, dans la rue, est une agression, comme s'il entrait par effraction dans la sphère privée de silence que j'ai patiemment construite autour de moi. Je voudrais qu'ils respectent mon droit à ne pas m'immiscer la vie privée d'autrui. Je voudrais qu'ils cessent d'absorber mon attention par leur conversations-ventouses. Je voudrais qu'ils se taisent.

J'ai vécu deux ans au milieu d'un silence bruissant, chantant, caquetant. Deux ans sans comprendre la langue de ceux qui m'entouraient. Je m'étais habituée à suivre les mains du regard, à scruter les sourires et les signes fugitifs sur les visages. Je n'ai jamais cherché à apprendre la langue des gens qui m'entouraient. Leur bienveillance me suffisait. Ils m'avaient acceptée sans étonnement, et je ne crois pas qu'ils aient essayé de me poser trop de questions. Nous vivions en bonne entente.

Les femmes ralentissaient leurs gestes, pour me permettre de les comprendre. Les enfants me prenaient par la main, pour me guider. Leur babillage infini était immensément reposant. Ils ne demandaient jamais mon attention, ne se plaignaient jamais, ne m'annonçaient jamais rien. Je découvrais les événements, petits et grands, au fur et à mesure qu'ils se produisaient. L'absence d'anticipation avait eu raison de mon angoisse. Le contact répété de leurs mains dans les miennes, sur mon visage m'avaient enfin apaisée. Et même si j'avais fini par décoder, malgré moi; quelques mots usuels, je pouvais toujours choisir de ne pas les comprendre, de n'en garder que les vertus mélodiques.

Le jour où ils sont venus me chercher, très agités, pour me m'entraîner avec force cris et roucoulements jusqu'au téléphone, j'ai compris que la fin de ma retraite auditive était arrivée. Je m'étais retirée du langage, et j'ai eu du mal à m'y retrouver brutalement plongée par une voix familière. Je suis partie, bien sûr, comment faire autrement, retrouver ma vie d'avant, et les adieux n'ont été ni tristes ni émouvants. Ils m'ont saluée de la main, comme si je partais faire une promenade. J'ai laissé la plupart de mes affaires là-bas, comme si j'allais revenir.

Je comprends ce que les gens disent. Pas de doute, je suis rentrée chez moi.


[Ceci est ma deuxième participation au Sablier d'Automne de Samantdi]

Monday, October 01, 2007

Un de ces objets coûteux et délicats

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On m'a prêté aujourd'hui un petit gadget avec lequel j'ai pu faire mumuse durant un peu plus d'une heure. Bien que je n'aie évidemment pas eu le temps de le détailler sous absolument toutes ses coutures, je dois reconnaître avoir pris pas mal de plaisir à le manipuler. Oh, évidemment, avant ça, j'ai eu droit à toutes les remarques du genre "Mais attention, tu vas le casser, tu ne le tiens pas comme il faut, pose ça tout de suite, t'es pas doué pour ce genre de truc...", venant, en grande partie, de mon beauf'. J'ai bien cru qu'il allait m'arracher le bidule des mains, mais évidemment, face à mon mètre quatre-vingt-quinze et ma charpente de rugbyman, il ne fait pas le poids. J'ai quand même attendu qu'il dégage (il avait son sacro-saint match de tennis du samedi matin, à ne manquer sous aucun prétexte). Il est parti un peu en retard, comme à regret, me jetant des regards méfiants, remâchant sa rancune parce je le mettais dans l'obligation d'avoir à choisir entre sa baballe et son nouveau gadget, que je pourrais bien abîmer en son absence. La baballe a gagné, et moi j'ai grimpé d'un cran dans son inimitié.

Avec lui sont sorties quelques personnes annexes et sans intérêt. Il ne me restait plus qu'à expédier ma soeur, ce qui fut d'une facilité enfantine: je n'ai même pas eu à la convaincre. Je lui ai juste donné un coussin, je lui ai conseillé d'allonger ses jambes sur le canapé ("Ah, non, je vais m'endormir!"), et zou, en deux temps trois mouvements, il n'y avait plus personne. J'avais oublié qu'elle ronflait (c'est dire le temps qui s'est écoulé depuis que nous n'avons pas partagé la même chambre!)

Et enfin, j'ai pu tranquillement m'emparer du petit bidule qu'on ne voulait pas que je touche. OK, j'ai dit qu'on me l'avait prêté, ce n'est pas exactement le cas, mais on ne va pas chipoter pour si peu, non? Le fait est que j'étais seul, et tranquille, que ce machin tout neuf était là, sans personne d'autre que moi pour le prendre en main et que ne retentissait dans mes oreilles aucune admonestation menaçante, aucun avertissement de mauvaise augure.

Alors, oui, durant un peu plus d'une heure, j'ai observé, j'ai manipulé (dans mes grosses pattes) cette mécanique fragile, j'ai joué avec. Rare sentiment de toute puissance et d'immense magnanimité. D'un geste, d'un demi-geste même, j'aurais pu le briser. Mais ma grande force tient dans cela même que je sais la contenir. Dans mes mains, dans mes bras, contre moi, jamais sans doute cette petite chose informe n'a été plus en sécurité. J'aurais aimé passer plus de temps à en étudier les rouages subtils, à peine ai-je eu le temps de découvrir les boutons qu'il faut pousser pour obtenir quelques réactions: grincement plaintif (à éviter), ronronnement de moteur bien huilé, mise en route d'un système d'aspiration étonnamment puissant pour une si petite machine, mise en veille ... J'étais en train d'expérimenter cette dernière fonction, quand le propriétaire du gadget a surgi à l'improviste. Il s'est mis à hurler: MAIS QU'EST-CE QUE TU FAIS, POSE-LE TOUT DE SUITE. Évidemment, la réaction ne s'est pas fait attendre, le fragile appareil a instantanément déclenché son système d'alarme et nous a vrillé les oreilles de ses sirènes sur-aiguës. Ma soeur, brutalement arrachée à son sommeil bienheureux, a fixé sur la scène ses yeux ahuris, et par réflexe, avant même d'essayer de comprendre de quoi il s'agissait, elle m'a pris des mains l'engin vibrant, émettant des sons insupportables, et prêt à exploser.

Je me suis levé, et je me suis dirigé vers la porte. Je suis peut-être un ours, mais je sais disparaître quand ma présence devient indésirable. Mais quand même, je n'ai pu m'empêcher de me retourner, au moment de sortir. "Ne me remerciez pas de m'être occupé de lui pendant une heure, c'est tout naturel." Le légitime propriétaire a failli en avaler sa raquette de rage. Il s'est mis à vitupérer en crachotant un peu (on perd souvent sa dignité en perdant son sang-froid), mais je n'écoutais pas ses insultes vulgaires, ni ses menaces, ni ses interdictions de remettre mes pieds chez lui. Je regardais la petite boule de colère dont toutes les aiguilles étaient passées dans le rouge. Sans même y penser, j'ai fait demi-tour, et j'ai tendu les bras vers ma soeur. Elle m'a regardé, a hésité une seconde, puis m'a tendu son fils. Je l'ai à peine tenu dans mes bras, j'ai à peine fait quelques pas qu'il s'est apaisé. Son soudain silence a déstabilisé son père et lui a coupé la chique. Quelques instants sans autre bruit que celui d'une petite bouche mouillée qui tête un poing minuscule (je sais désormais comment établir la connexion appropriée main-bouche). Je l'ai gardé un peu, et puis je le leur ai rendu, même si j'aurais aimé qu'on me le prête un peu plus longtemps. Don't push your luck, je me suis dit. Le géniteur a jeté un coup d'oeil pour vérifier que son nouveau joujou n'avait subi aucun dommage, qu'il n'en manquait aucun morceau, puis il est allé prendre une douche, évitant du même coup de devoir se livrer à la délicate manœuvre des au revoirs, et, possiblement, des excuses. Ma soeur m'a suivi jusqu'à la porte. Je me suis penché pour respirer encore l'odeur chaude, un peu acide, un peu douce de mon petit neveu dans ses bras. Elle a hésité, a failli me dire quelque chose, puis elle a secoué la tête et a refermé la porte. Et moi, je suis parti avec dans les muscles de mes bras la sensation nouvelle d'un poids à nul autre pareil.


[Ceci est ma participation au Sablier d'Automne de Samantdi...]